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Aux premières lueurs de l’aube, Chesa apporta le petit déjeuner à sa maîtresse et entreprit de l’aider à s’habiller. En réalité, les premières lueurs brillaient par leur absence, et sans allumer la lampe, on n’y aurait rien vu.

Dans le brasero, les cendres étaient froides et on se gelait encore plus que d’habitude. L’annonce de chutes de neige ?

Halima s’étira dans sa chemise de nuit en soie et lança en plaisantant qu’elle aurait adoré avoir elle aussi une servante. Alors qu’elle s’échinait sur de minuscules boutons, dans le dos d’Egwene, Chesa ne broncha pas, comme si la masseuse espiègle n’existait pas.

Egwene ne dit rien – délibérément. Halima n’étant pas à son service, elle n’avait pas le droit de lui dicter son comportement.

Alors que Chesa s’écartait, sa tâche accomplie, Nisao se glissa sous la tente, le rabat laissant entrer une vague d’air glacial. Très furtivement, Egwene vit qu’il faisait toujours gris dehors. Les chutes de neige se précisaient.

— Je dois parler à mère en privé, annonça Nisao, emmitouflée dans son manteau comme si elle sentait venir les flocons.

Chez elle, un ton si ferme n’était pas coutumier.

Egwene fit un signe de tête à Chesa, qui fila vers la sortie mais lâcha :

— Ne laisse pas refroidir ton petit déjeuner…

Halima dévisagea Nisao et Egwene avant de récupérer son manteau, jeté en boule au pied de sa couche.

— Delana doit avoir du travail pour moi, marmonna-t-elle, agacée.

Nisao la foudroya du regard tandis qu’elle sortait. Puis, sans un mot, elle tissa un bouclier anti-espionnage autour d’Egwene et de sa propre personne. Sans avoir demandé la permission…

— Anaiya et son Champion sont morts, annonça-t-elle. Hier soir, des ouvriers qui apportaient des sacs de charbon ont entendu du bruit. Miraculeusement courageux, ils se sont précipités, et ils ont découvert Anaiya et Setagana gisant dans la neige.

Egwene alla s’asseoir dans son fauteuil, qui ne lui parut pas si confortable que ça, dans les circonstances présentes. Anaiya, morte… Elle n’avait rien d’une beauté, mais son sourire réchauffait tout le monde autour d’elle. Une femme aux traits ordinaires qui adorait les robes ornées de dentelle. Egwene aurait dû avoir aussi de la peine pour Setagana, mais un Champion, après la mort de son Aes Sedai, ne survivait jamais longtemps.

— Qu’est-il arrivé ?

Pour annoncer simplement la mort d’Anaiya, Nisao n’aurait pas eu besoin de tisser une protection.

Les traits tendus, la sœur regarda derrière son épaule comme si elle craignait qu’on les espionne malgré son tissage.

— Les ouvriers pensent qu’ils ont mangé des champignons pourris ou vénéneux. Certains fermiers, trop avides de vendre, ne font pas attention à ce qu’ils ramassent. Les champignons les plus toxiques peuvent tétaniser les poumons ou faire enfler la gorge au point que l’air ne passe plus.

Egwene acquiesça impatiemment. Bon sang ! elle avait grandi à la campagne !

— Tout le monde semble accepter cette explication, reprit Nisao, la voix traînante. (Triturant les pans de son manteau, elle ne paraissait pas pressée d’en arriver à ses conclusions.) Pas de blessures, rien de suspect… Aucune raison d’accuser quelqu’un d’autre qu’un fermier imprudent. Mais… (Elle regarda de nouveau par-dessus son épaule.) Je suppose que c’est à cause de ces débats au sujet de la Tour Noire… Enfin, quoi qu’il en soit, j’ai analysé les résonances… Ils ont été tués avec du saidin. (Elle grimaça de dégoût.) Quelqu’un a tissé des flux d’Air autour de leur tête et a attendu qu’ils s’étouffent.

Frissonnant, Nisao resserra davantage les pans de son manteau.

Egwene aurait voulu trembler aussi, mais rien ne se passa. Anaiya, morte étouffée… Une cruelle façon de tuer, choisie par un meurtrier qui ne voulait pas laisser de traces.

— Tu en as parlé à quelqu’un ?

— Bien sûr que non ! Toi d’abord, mère. En attendant que tu te réveilles, cependant.

— Une erreur… Tu devras justifier ce retard. Parce que nous ne pouvons pas garder cette affaire secrète.

Dans l’histoire, les Chaires d’Amyrlin, pour le bien de la tour, avaient pourtant caché des choses encore plus graves.

— S’il y a un homme capable de canaliser parmi nous, toutes les sœurs doivent être sur leurs gardes.

Qu’un tel homme se cache au milieu des ouvriers ou des soldats semblait improbable, mais moins que la venue dans le camp d’un tueur se contentant de faire deux victimes. D’où une importante question corollaire.

— Pourquoi Anaiya ? Parce qu’elle était au mauvais endroit au mauvais moment ? Où sont-ils morts, tous les deux ?

— Près des chariots, à la lisière sud du camp. J’ignore ce qu’ils y faisaient à cette heure de la nuit. Sauf si Anaiya voulait utiliser les feuillées, Setagana jugeant bon de la protéger même là.

— Tu vas découvrir ça pour moi, Nisao. Que fichaient Anaiya et Setagana alors que tout le monde dormait ? Et pourquoi les a-t-on tués ? Cette question-là, tu la garderas secrète. Tant que nous n’aurons pas la réponse, nul ne doit savoir que nous sommes sur une piste.

Nisao ouvrit la bouche, la referma puis siffla entre ses dents :

— S’il le faut, s’il le faut…

Garder des secrets n’était pas sa grande spécialité, elle le savait. La dernière fois, ça l’avait contrainte à jurer allégeance à Egwene.

— Ce drame mettra-t-il fin au projet de négociations avec la Tour Noire ?

— J’en doute fort…, soupira Egwene, très lasse.

Comment pouvait-elle être fatiguée juste après le lever du soleil ?

— Quoi qu’il en soit, je crois que cette journée sera très longue.

Et le mieux qu’elle pouvait espérer, au sortir de cette épreuve, serait de passer une nouvelle nuit sans migraine.

21

Un marquage

Alviarin émergea du portail puis le laissa se refermer derrière elle, la ligne lumineuse bleu et blanc disparaissant ensuite en un clin d’œil. Dans le nuage de poussière soulevé par ses chaussures, la Gardienne des Chroniques eut une quinte de toux qui lui fit monter les larmes aux yeux.

Uniquement éclairée par le globe brillant qui précédait l’Aes Sedai, la remise creusée à même la roche trois niveaux sous la bibliothèque de la Tour Blanche ne contenait rien, à part des siècles de poussière accumulée. Alviarin aurait préféré retourner directement dans ses appartements, mais il y avait toujours le risque de tomber sur une servante en plein ménage. Dans ce cas, elle aurait dû se débarrasser du cadavre et prier pour que personne n’ait vu la domestique entrer chez elle en dernier. « Reste cachée et n’éveille pas l’ombre d’un soupçon », lui avait ordonné Mesaana. Une consigne frileuse, sachant que l’Ajah Noir arpentait les couloirs de la tour depuis sa fondation. Mais pour désobéir à une Élue, il fallait être idiote, sauf quand on ne risquait pas de se faire prendre.

Agacée, Alviarin canalisa le Pouvoir pour que la poussière en suspension dans l’air retombe sur le sol – si violemment que celui-ci aurait dû trembler. Si elle avait passé un coup de balai, poussant toute la poussière dans un coin, elle n’aurait pas dû recommencer chaque fois qu’elle revenait. Depuis des années, personne ne s’était aventuré si loin dans les entrailles de la bibliothèque. Du coup, nul ne risquait de s’étonner que la remise soit propre. Mais dans la vie, il y avait toujours quelqu’un pour faire quelque chose que les autres dédaignaient depuis longtemps. Alviarin était coutumière du fait, et elle ne tenait pas à se trahir à cause d’une erreur stupide. Pourtant, elle grommela tandis qu’elle chassait avec le Pouvoir la boue rouge étalée sur ses chaussures, sur l’ourlet de sa jupe et sur celui de son manteau. Il semblait peu probable que quelqu’un reconnaisse la boue typique de Tremalking, la plus grande île du Peuple de la Mer, mais on aurait pu se demander où elle était allée pour se salir ainsi. Le sol du complexe de la tour devait être couvert de neige, sauf là où on l’avait déblayée, et la terre, pas rouge en outre, était sûrement dure comme du roc. Sans cesser de maugréer, la Gardienne canalisa encore pour étouffer les grincements de la lourde porte qu’elle poussait. Il y avait un moyen de cacher un tissage permanent, afin de ne pas devoir s’y coller chaque fois, mais Mesaana refusait de le lui enseigner.