La vraie cause de son agacement, c’était Mesaana. L’Élue lui apprenait ce qu’elle jugeait bon de lui transmettre, rien de plus, lui faisant miroiter des merveilles pour mieux les escamoter. À part ça, elle l’utilisait comme une vulgaire bonne à tout faire.
Chef du Conseil Suprême, Alviarin connaissait le nom de toutes les sœurs noires. Mesaana ne pouvait pas en dire autant, mais si ses ordres étaient exécutés à la lettre, elle se fichait de qui s’en chargeait. Trop souvent, cependant, elle exigeait que ce soit Alviarin en personne, la forçant à fréquenter des hommes et des femmes qui se croyaient ses égaux sous prétexte qu’ils servaient aussi le Grand Seigneur. Trop de Suppôts pensaient valoir les Aes Sedai, quand ils ne s’estimaient pas supérieurs. Pour ne rien arranger, Mesaana lui interdisait de faire un exemple avec un de ces insolents. Des rebuts d’humanité incapables de canaliser, et voilà qu’elle devait se fendre de ronds de jambes parce que certains d’entre eux servaient peut-être un autre Élu. À l’évidence, Mesaana n’en avait pas la certitude. Membre des Élus, elle obligeait Alviarin à flagorner la vermine, tout ça parce qu’elle ne connaissait rien à rien.
Toujours éclairée par son globe lumineux, Alviarin avança dans un couloir en pierre brute. Pour ne pas laisser de piste, elle lissa la poussière, derrière elle, avec un tissage d’Air très simple. Ce faisant, elle récapitula toutes les vérités qu’elle aurait aimé dire à Mesaana. En réalité, elle n’ouvrirait pas la bouche, et ça ne faisait rien pour améliorer son humeur. Critiquer un Élu, même en termes soigneusement choisis, était le plus court chemin vers la douleur – voire la mort. Les deux, probablement… Avec les Élus, pour survivre, ramper et obéir était la seule solution, la reptation se révélant aussi importante, voire plus, que la docilité. Mais la récompense – l’immortalité – valait bien qu’on s’abaisse un peu. Éternelle, Alviarin deviendrait plus puissante que la plus grande Chaire d’Amyrlin de l’histoire. Mais pour ça, il fallait d’abord garder la tête en place sur les épaules.
Une fois au niveau supérieur, la Gardienne ne prit plus la peine de brouiller sa piste. Ici, il y avait moins de poussière, et au milieu des ornières de charrettes à bras et des empreintes de chaussures, quelques traces supplémentaires passeraient inaperçues. Pourtant, elle pressa le pas. D’habitude, l’idée de vivre pour toujours lui remontait le moral, ainsi que la perspective de tirer du pouvoir et de l’influence de Mesaana, comme elle en tirait actuellement d’Elaida. En fait, c’était presque la même chose, sauf qu’il semblait trop ambitieux de vouloir pousser l’Élue au même stade de soumission que la Chaire d’Amyrlin. Cela dit, elle pourrait quand même jouer un peu avec les ficelles de la femme qui assurerait son ascension.
Aujourd’hui, une idée tournait en boucle dans sa tête. Pendant qu’elle s’absentait un mois de la tour, Mesaana n’avait sûrement pas pris la peine de garder Elaida sous contrôle. Cela dit, si quelque chose tournait mal, elle s’empresserait de faire porter le chapeau à Alviarin.
Depuis leur dernière entrevue, Elaida était parfaitement soumise. N’avait-elle pas imploré d’échapper aux pénitences privées infligées par la Maîtresse des Novices ? Non, pas de souci à se faire : elle était trop dominée pour s’écarter du droit chemin. Enfin, en principe…
Alviarin chassa de ses pensées la Chaire d’Amyrlin, mais elle ne ralentit pas le rythme.
Au niveau suivant, le premier sous-sol, elle se coupa du saidar et laissa se dissiper le globe lumineux. Ici, l’éclairage, presque normal, était fourni par des lampes disposées à intervalles rapprochés le long des murs enduits et peints. Rien ne bougeait, à part le rat qu’Alviarin vit du coin de l’œil, ses griffes cliquetant sur les dalles de pierre. Cette vision faillit arracher un sourire à la Gardienne. Désormais, les espions du Grand Seigneur grouillaient dans la tour. Bizarrement, personne ne s’était aperçu que les protections n’agissaient plus. Rien qui soit à mettre au crédit de Mesaana, cela dit. Les tissages ne fonctionnaient plus, tout simplement. Trop de brèches, sans doute… Se fichant comme d’une guigne que le rongeur l’ait vue – et qu’il en rende compte à quelqu’un –, la Gardienne s’engouffra vivement dans un escalier latéral en colimaçon. À ce niveau, elle risquait de croiser des gens, et ils n’étaient pas aussi dignes de confiance que les rats.
Si elle se montrait délicate, elle pourrait peut-être interroger Mesaana sur l’incroyable phare de Pouvoir qu’elle avait capté. Si elle n’en parlait pas, l’Élue risquait de penser qu’elle lui cachait quelque chose. Partout dans le monde, chaque femme en mesure de canaliser avait dû se demander de quoi il s’agissait. La seule précaution à prendre, c’était de ne pas laisser filtrer qu’elle avait été sur le site. Après la fin du phénomène, bien sûr. Quelle folle se serait précipitée dans ce vortex ? Hélas, Mesaana semblait penser qu’elle devait se consacrer à ses corvées sans jamais prendre une minute pour elle. Croyait-elle vraiment qu’Alviarin n’avait pas de problèmes privés à régler ? Dans ce cas, mieux valait se comporter comme s’il en était ainsi. Pour le moment, au moins…
Dans les ombres, en haut d’un dernier escalier, Alviarin s’arrêta devant une porte des plus ordinaires – de ce côté-là – et prit le temps de plier son manteau sur son bras et de respirer bien à fond. Si elle appartenait aux Élus, Mesaana n’en restait pas moins un être humain susceptible de commettre des erreurs. En revanche, si Alviarin en faisait une, elle la tuerait sans sourciller. Ramper, obéir et survivre, sans jamais cesser de se méfier. C’était sa devise, longtemps avant d’avoir rencontré une Élue.
Sortant de sa sacoche l’étole blanche de la Gardienne, elle la mit en place puis entrouvrit la porte et tendit l’oreille. Pas un bruit, comme elle l’espérait. Entrant dans la Neuvième Section, elle referma la porte derrière elle. De ce côté, elle était soigneusement polie.
La bibliothèque de la tour était divisée en douze sections – officiellement, du moins – et la neuvième, la plus petite, contenait des ouvrages centrés sur les différents systèmes d’arithmétique. C’était néanmoins une assez vaste salle ovale couronnée par une coupole. On y trouvait des rangées et des rangées de rayonnages et une galerie, à quelque dix pieds de haut, permettait d’en faire le tour en contemplant le sol dont les dalles reprenaient les sept couleurs des Ajah.
Au niveau du sol et de la galerie, des échelles sur roulettes donnaient accès à tous les ouvrages, et de lourdes lampes fournissaient une lumière plus que suffisante pour lire. Dans la bibliothèque, les risques d’incendie étaient un souci permanent. Pourtant, il fallait bien que les sœurs localisent les ouvrages ou les manuscrits rangés dans des boîtes.
Un chariot, remarqua Alviarin, stationnait toujours à l’endroit où elle l’avait vu la dernière fois. Dessus, elle reconnut les trois gros ouvrages reliés de cuir qui attendaient de réintégrer leur emplacement.
Quel intérêt pouvaient bien avoir les systèmes arithmétiques ? Et pourquoi avait-on écrit tant de traités sur ce sujet ? Même si la tour se flattait de posséder la plus grande collection de livres – dans tous les domaines possibles et imaginables –, beaucoup de sœurs, semblait-il, partageaient l’avis de leur Gardienne. En conséquence, elles fuyaient la Neuvième Section, qui devenait ainsi un lieu de transit paisible et sûr.