Quand elle eut atteint les portes, ouvertes pour encourager les visites, sans doute, la Gardienne tendit l’oreille jusqu’à ce qu’elle soit sûre qu’il n’y avait personne dans le couloir. Si une sœur l’avait vue sortir, elle se serait demandé pourquoi Alviarin s’intéressait soudain à d’obscurs traités.
Dans le couloir principal, où les dalles reprenaient aussi les couleurs des sept Ajah, Alviarin s’avisa que la bibliothèque était plus silencieuse que d’habitude, même si on tenait compte du peu d’Aes Sedai présentes à la tour. D’habitude, on croisait toujours une ou deux bibliothécaires, des sœurs marron qui avaient souvent une chambre à ce niveau en plus de celle de la tour. Là, il n’y avait personne en vue à part les grands personnages et les étranges animaux sculptés sur les murs.
Agitées par des courants d’air, les roues à bougies suspendues au plafond grinçaient sinistrement.
— Je peux t’aider ? demanda une voix dans le dos d’Alviarin.
Surprise, la Gardienne se retourna et faillit laisser tomber son manteau.
— Je veux simplement traverser la bibliothèque, Zemaille, répondit-elle, éprouvant aussitôt une vague irritation.
Si elle était assez nerveuse pour se justifier devant une bibliothécaire, elle devrait vraiment se reprendre avant d’aller faire son rapport à Mesaana. Elle aurait presque eu envie de raconter à Zemaille ce qui se passait sur Tremalking, histoire de voir sa réaction.
Sur le visage noir de la sœur, pas un trait ne bougea, comme il se devait. Grande et très mince, Zemaille affichait toujours cette réserve un rien hautaine. Mais Alviarin la soupçonnait d’être moins timide – et moins aimable – qu’elle le prétendait.
— Je comprends, oui… En ces temps sinistres pour nous toutes, la bibliothèque est un endroit tranquille. Des temps encore plus tristes pour toi, bien entendu…
— Bien entendu, répéta machinalement Alviarin.
Des temps tristes ? En particulier pour elle ? Un instant, la Gardienne envisagea de tirer Zemaille dans un coin sombre, histoire de l’interroger avant de disposer d’elle. Mais elle remarqua qu’une autre sœur marron, le teint encore plus foncé, les observait à un bout du couloir.
Aiden et Zemaille n’étaient pas bien puissantes dans le Pouvoir. Pourtant, les vaincre en même temps serait difficile, voire impossible. Que faisaient-elles à ce niveau ? On les y voyait rarement, puisqu’elles passaient leur temps à aller et venir entre les salles des niveaux supérieurs – qu’elles partageaient avec Nyein, la troisième Aes Sedai issue du Peuple de la Mer – et la Treizième Section, comme on l’appelait, où on gardait les archives secrètes. Concentrées sur leur travail, ces trois femmes vivaient là presque en permanence.
Alviarin s’éloigna, tentant de se convaincre qu’elle voyait des conjurées partout. Du bon sens, certes, mais qui ne dissipa pas son malaise.
L’absence de bibliothécaires, à l’entrée principale, accentua son inquiétude. Ces femmes se campaient devant toutes les issues, histoire qu’aucun document ne sorte de leur précieux sanctuaire sans qu’elles en soient informées.
Avec le Pouvoir, Alviarin poussa une des lourdes portes, la franchit et ne prit pas la peine de la refermer avant de s’éloigner. Dans la grande avenue bordée de chênes qui menait à la tour, on avait déblayé la neige. Dans le cas contraire, Alviarin aurait puisé dans la Source pour faire fondre celle qui lui bloquait le passage – et qu’importe ce que les autres sœurs en auraient pensé !
Si Mesaana n’avait pas été si claire sur la punition, au cas où elle aurait permis à quiconque d’apprendre à « voyager », même involontairement, Alviarin aurait ouvert un portail pour gagner directement sa destination. Si près de son but, le « voyage » aurait duré une fraction de seconde. Résignée, elle continua à pied, luttant contre l’envie de courir.
Découvrir que les vastes couloirs de la tour étaient déserts n’eut rien pour la surprendre ! Sur son passage, quelques domestiques, la Flamme de Tar Valon sur la poitrine, s’inclinèrent humblement, mais ils n’avaient pas plus d’importance que les courants d’air qui faisaient osciller la flamme des lampes et onduler les tapisseries colorées accrochées aux murs d’un blanc immaculé.
Par ces temps, les sœurs restaient au maximum dans les quartiers de leur Ajah. Sauf si elle rencontrait un membre de son « trinôme » – appelé parfois un « Cœur » – croiser une sœur noire ne lui servirait à rien. Car si elle connaissait toutes ces sœurs, deux seulement étaient informées de sa véritable appartenance. Et il n’était pas question qu’elle la révèle à qui que ce soit sans y être absolument obligée.
Un jour, si l’Élue finissait par lui en fournir, une des formidables machines de l’Âge des Légendes lui permettrait peut-être de contacter sur-le-champ n’importe quelle sœur noire. Pour l’instant, ça restait une affaire d’ordres codés déposés sous des oreillers ou dans des caches secrètes. Ce qui semblait jadis lui valoir des réponses presque instantanées paraissait aujourd’hui interminablement différé…
Alors qu’un domestique chauve, petit et râblé s’inclinait sur son passage, Alviarin reprit son masque lisse d’Aes Sedai. Elle se rengorgeait de son impassibilité – telle une onde que rien ne venait jamais troubler. De toute manière, traverser la tour en foudroyant tout le monde du regard n’aurait pas été une solution.
En ces lieux, il y avait une personne qu’elle savait très exactement où trouver, et à qui elle pourrait demander des réponses sans craindre ses réactions. Même là, il convenait de rester prudente, bien entendu – les questions directes révélaient trop de choses –, mais Elaida lui dirait tout, ça ne faisait aucun doute.
Avec un soupir, la Gardienne commença la longue ascension.
Mesaana lui avait parlé d’une autre merveille de l’Âge des Légendes. Un dispositif, l’« ascenseur », qu’elle aurait bien aimé voir fonctionner un jour. Les machines volantes étaient plus impressionnantes, bien sûr, mais imaginer un appareil capable de vous hisser d’étage en étage se révélait plus facile. Quant aux « bâtiments trois fois plus hauts que la Tour Blanche », elle doutait de leur existence. Dans le monde, même la Pierre de Tear n’arrivait pas à la cheville de la tour, si on osait cette métaphore. Quoi qu’il en soit, connaître l’existence des « ascenseurs » rendait encore plus pénible la lente montée vers les étages supérieurs.
Alviarin s’arrêta pour jeter un coup d’œil dans le bureau « public » de la Chaire d’Amyrlin, trois niveaux plus haut, mais les deux pièces étaient vides, les tables de travail désertes brillant de tous les feux de l’encaustique. Entre les quatre murs dépourvus de tapisseries ou de tableaux, il n’y avait rien à part ces tables, quelques sièges et des lampes éteintes. Elaida quittait rarement ses appartements, au sommet de la tour, pour descendre ici. À une époque, ça paraissait positif, puisque ça l’isolait encore plus. En effet, peu de sœurs affrontaient de bon cœur l’ascension.
Aujourd’hui, alors qu’elle arrivait au terme d’une montée harassante jusqu’aux appartements de la dirigeante, la Gardienne envisagea de la relocaliser de force dans son bureau public…
L’antichambre d’Elaida était déserte, bien entendu, même si un dossier posé sur la table indiquait que quelqu’un y était venu. Savoir ce qu’il contenait et déterminer si la Chaire d’Amyrlin devait être punie pour l’avoir en sa possession, eh bien, ça attendrait un peu. Jetant son manteau sur la table de travail, Alviarin poussa la porte récemment ornée de la Flamme de Tar Valon – pas encore revêtue d’or – et s’enfonça dans le fief privé d’Elaida.