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Un curieux soulagement la submergea quand elle vit la dirigeante assise à sa table de travail – un meuble richement sculpté et doré – avec sur les épaules l’étole à sept bandes (non, six, désormais) et, au-dessus de sa tête, la Flamme de Tar Valon incrustée en pierres de lune sur le haut dossier de son siège.

Du soulagement ? Oui, à cause d’une inquiétude sourde qu’elle n’avait pas voulu formuler jusqu’ici. Après tout, la dirigeante aurait pu être morte dans un accident stupide, ce qui aurait expliqué le commentaire sinistre de Zemaille. Nommer une remplaçante aurait pris des mois, même avec la pression des renégates et les autres menaces qui se profilaient, mais les jours d’Alviarin en tant que Gardienne auraient été comptés.

Encore plus que son soulagement, ce qui surprit la Gardienne, ce fut la présence dans la pièce de la moitié des représentantes. Plus de la moitié même, toutes arborant leur châle. Pourtant, Elaida était trop soumise pour organiser de telles rencontres en l’absence de sa Gardienne…

Quand la gigantesque horloge adossée à un mur – un meuble sans grâce et lourdement ornementé – sonna deux fois pour annoncer midi, de petites figurines émaillées représentant des Aes Sedai sortirent toutes ensemble de minuscules portes. Les poings serrés, Alviarin ouvrit la bouche pour informer les représentantes qu’elle entendait s’entretenir en privé avec la Chaire d’Amyrlin. Ces sœurs se retireraient sans protester, c’était couru. La Gardienne n’avait pas le pouvoir de les ficher dehors, mais son autorité, elles le savaient, allait bien au-delà de celle que lui conférait son étole. À quel point, ça, ces femmes ne le soupçonnaient pas.

— Alviarin…, fit Elaida, l’air surprise, avant que la Gardienne ait pu prononcer un mot.

D’habitude très dur, le visage d’Elaida était adouci par une sorte de… jubilation. D’ailleurs, ses lèvres pincées dessinaient un vague sourire. Depuis pas mal de temps, elle n’avait plus de raisons d’exhiber ainsi ses dents…

— Attends là, ajouta la dirigeante, une main tendue vers un coin de la pièce, et tiens-toi tranquille jusqu’à ce que j’en aie fini avec les autres.

Les représentantes ajustèrent leur châle et ne firent pas mine de se lever. La grassouillette Suana gratifia Alviarin d’un regard noir et Shevan, aussi grande et anguleuse qu’un homme, la dévisagea sans bouger un cil. Toutes les autres évitèrent soigneusement de croiser son regard.

Stupéfiée, Alviarin se pétrifia sur le tapis aux motifs multicolores. Elaida ne pouvait pas se rebeller ainsi – à moins d’avoir perdu la raison. Mais au nom du Grand Seigneur, d’où tirait-elle une pareille assurance ? Que s’était-il passé ?

Elaida tapa du poing sur la table avec une telle force qu’un de ses coffrets laqués trembla sur ses bases.

— Ma fille, quand je te dis de patienter dans un coin, je m’attends à être obéie, fit Elaida d’un ton menaçant. Ou dois-je faire venir la Maîtresse des Novices pour que ces représentantes te voient subir une pénitence « privée » ?

Alviarin s’empourpra d’humiliation et de rage – à parts égales. S’entendre dire de telles choses en public !

De la peur se mêla aux deux autres sentiments et un flot de bile lui remonta dans la gorge. Quelques mots d’elle, et Elaida serait accusée d’avoir envoyé des sœurs au désastre et à la captivité – pas une fois, mais deux. Des rumeurs circulaient déjà sur les événements qui s’étaient déroulés à Cairhien. De vagues racontars, au début, mais qui se précisaient de jour en jour. En plus de ça, quand il serait connu qu’Elaida avait lancé cinquante sœurs contre des centaines d’hommes capables de canaliser, même la menace des renégates – pour l’instant cantonnées au Murandy – ne suffirait pas pour qu’elle garde l’étole multicolore sur les épaules. Même chose pour sa tête, probablement… Elaida ne pouvait pas prendre un tel risque, sauf si…

Sauf si elle discréditait Alviarin en révélant son appartenance à l’Ajah Noir. Cette manœuvre lui ferait gagner un peu de temps, mais pas tant que ça, quand la vérité au sujet des puits de Dumai et de la Tour Noire serait connue. Bien entendu, Elaida était prête à se raccrocher à n’importe quoi, mais… Non, ce n’était pas possible ! Absolument pas !

Quoi qu’il en soit, fuir était hors de question. Primo parce que ça confirmerait les accusations de la Chaire d’Amyrlin, si elle en lançait. Secundo, parce que Mesaana traquerait la fugitive et finirait par la tuer.

Ces idées tourbillonnèrent dans l’esprit d’Alviarin tandis qu’elle se dirigeait, les jambes en plomb, vers le coin désigné par Elaida. Quels que soient les événements en cours, il devait y avoir un moyen d’inverser la situation. N’y en avait-il pas toujours un ? Pour le trouver, ouvrir grandes les oreilles était un bon moyen. Alviarin aurait même été jusqu’à prier, si le Ténébreux avait prêté l’oreille à ces humaines bassesses…

Après avoir dévisagé un moment sa Gardienne, Elaida hocha la tête, l’air satisfaite. Dans ses yeux, une étrange flamme brillait. Ouvrant un de ses trois coffrets laqués, sur le bureau, elle en sortit une statuette en ivoire terni par le temps. Une tortue, reconnut Alviarin, qu’elle fit aussitôt tourner entre ses doigts. Jouer avec les figurines conservées dans ces coffrets était un réflexe, chaque fois qu’elle avait besoin de se calmer.

— Reprenons, dit-elle aux représentantes. Vous m’expliquiez pourquoi je devrais m’engager dans des négociations.

— Mère, nous ne te demandions pas l’autorisation, répliqua Suana. (Elle pointa fièrement son menton trop carré, comme elle aimait à le faire devant n’importe qui.) Cette décision revient au Hall. Au sein de l’Ajah Jaune, on y est plutôt favorable.

Traduire que Suana y était favorable ! Car cette femme, Première Tisserande de son état, dirigeait l’Ajah. Un des multiples « secrets » qu’Alviarin connaissait parce que rien ne pouvait échapper à l’Ajah Noir. Aux yeux de Suana, chacune de ses opinions était partagée par l’Ajah Jaune tout entier.

L’autre sœur jaune présente, Doesine, jeta un regard en biais à Suana mais ne dit rien. Le teint pâle, maigre comme une adolescente, Doesine aurait apparemment donné cher pour être ailleurs – la mine d’une gamine qu’on aurait tirée par l’oreille pour la conduire jusqu’ici. Très souvent, les représentantes se plaignaient de la pression que leur infligeait leur chef d’Ajah. Cela dit, il n’était pas totalement impossible que Suana ait réussi à convaincre sa subordonnée jaune.

— Beaucoup de sœurs blanches soutiennent ce projet, intervint Ferane, les yeux baissés sur la tache d’encre qui maculait un de ses doigts.

Dialecticienne en chef de l’Ajah Blanc, elle exerçait le pouvoir plus démocratiquement que Suana. Enfin, dans la forme, essentiellement… Semblant souvent aussi distraite que la pire des sœurs marron – ses longs cheveux noirs auraient eu besoin d’un bon coup de brosse et la moitié des franges de son châle semblaient avoir trempé dans son infusion du matin –, Ferane était capable de repérer en un clin d’œil la moindre faille dans un raisonnement. Seule sœur blanche présente, elle était sans nul doute convaincue de n’avoir aucun besoin d’aide de la part des membres de son Ajah.

Son petit jeu avec la tortue gagnant en intensité – un signe d’agacement –, Elaida s’adossa à son siège.

Faisant mine d’ajuster son châle – l’échappatoire universelle –, Andaya prit la parole sans regarder la Chaire d’Amyrlin :

— L’objectif, mère, est de trouver une fin pacifique à ce conflit.

Comme toujours en cas de tension, l’accent tarabonais de la sœur revenait au galop. Souvent peu à l’aise devant Elaida, Andaya chercha du regard le soutien de Yukiri… qui détourna la tête pour ne pas avoir à réagir.