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Pour un si petit bout de femme, Yukiri avait un sacré tempérament. Contrairement à Doesine, elle n’était pas sensible aux pressions. Alors, que fichait-elle ici, si elle n’avait pas envie d’y être ?

Consciente qu’elle devrait se débrouiller seule, Andaya enchaîna :

— Il est hors de question qu’on se batte dans les rues de Tar Valon, et encore moins à la tour. Ça ne peut pas recommencer ! Jusque-là, les renégates se contentent d’attendre et de surveiller la ville, mais ça ne durera pas. Mère, elles ont redécouvert l’antique don du « voyage ». Grâce à ça, leur armée a parcouru des centaines de lieues en un éclair. Nous devons négocier avant qu’elles décident d’ouvrir un portail pour envahir Tar Valon. Sinon, tout sera perdu – même si nous gagnons.

Serrant le devant de sa jupe, Alviarin eut du mal à digérer la nouvelle. Les renégates savaient « voyager » ? Et elles assiégeaient déjà Tar Valon ? Avec tous ces avantages, elles voulaient négocier, ces idiotes ?

Devant les yeux d’Alviarin, des plans peaufinés pendant des mois fondirent comme neige au soleil. Si elle priait avec assez de ferveur, le Ténébreux l’écouterait peut-être, pour une fois…

Toujours très énervée, Elaida posa délicatement sa tortue fétiche, puis elle parla d’une voix redevenue normale. L’ancienne normalité, avant qu’Alviarin la domine. Sous des intonations douces, l’acier d’une volonté inébranlable.

— Les sœurs marron et vertes soutiennent aussi la motion ?

— Les sœurs marron…, commença Shevan.

Elle se tut, eut une moue pensive et décida de modifier son discours. Extérieurement, elle semblait très calme, mais un tic – frotter ses pouces contre ses index – la trahissait.

— Les sœurs marron sont catégoriques sur les précédents historiques. Dans cette pièce, vous devez toutes avoir lu les archives secrètes. Si ce n’est pas le cas, vous l’auriez dû. Chaque fois que la Tour Blanche s’est divisée, un désastre a frappé le monde. Alors que l’Ultime Bataille approche, dans un univers où existe la Tour Noire, nous ne pouvons pas rester désunies un jour de plus que nécessaire.

Il semblait impossible qu’Elaida se rembrunisse davantage, mais la mention de la Tour Noire réussit à l’y pousser.

— Et les sœurs vertes ? demanda-t-elle.

Les trois représentantes de cet Ajah étaient là. Un indice d’unanimité parmi ces sœurs – ou d’abus de pouvoir de leur dirigeante. Étant la doyenne, Talene aurait dû répondre à Elaida – dans l’Ajah Vert, la hiérarchie primait tout –, mais la grande sœur blonde se tourna vers Yukiri et vers Doesine, puis baissa les yeux et contempla mornement sa jupe de soie verte.

Rina plissa le front, son nez se retroussant un peu de perplexité. Portant le châle depuis moins de cinquante ans, elle préféra laisser à Rubinde l’honneur douteux de répondre.

Du genre robuste, Rubinde semblait plutôt petite et râblée dès qu’on la comparait à Talene. Malgré des yeux couleur saphir, elle ne sortait pas vraiment de l’ordinaire.

— J’ai pour instructions de présenter les mêmes arguments que Shevan, dit-elle, ignorant le regard surpris de Rina.

Plus besoin de chercher : Adelorna, « capitaine général » de l’Ajah Vert, avait généreusement usé de son influence. Puisqu’elle laissait transparaître son agacement en public, Rubinde devait désapprouver ce comportement.

— Tarmon Gai’don approche, la Tour Noire est une menace presque aussi dévastatrice, et le Dragon Réincarné brille par son absence – s’il n’est pas mort dans un coin. Le schisme ne doit plus durer. Si Andaya peut convaincre les rené… les rebelles de revenir à la tour, nous devons tenter le coup.

— Je vois, fit Elaida, morose.

Bizarrement, elle reprit des couleurs et ses lèvres dessinèrent l’ombre d’un sourire.

— Dans ce cas, qu’on les convainque, si c’est possible ! Cela dit, mes décrets resteront valides. L’Ajah Bleu n’existe plus, et toute sœur ayant suivi cette gamine d’Egwene al’Vere devra faire pénitence sous ma tutelle avant de pouvoir réintégrer un Ajah, de quelque couleur soit-il. La Tour Blanche, je veux la forger comme une arme, en prévision de Tarmon Gai’don…

Ferane et Suana tentèrent de protester, mais Elaida leva une main pour leur intimer le silence.

— J’ai parlé, mes filles… Retirez-vous et organisez ces… pourparlers.

Les représentantes étaient coincées, sauf si elles se révoltaient ouvertement. Le Hall en ayant le droit, elles l’avaient aussi, mais on contestait très rarement à ce point l’autorité de la Chaire d’Amyrlin. Surtout quand le Hall n’était pas uni, et la Lumière savait que celui-là ne l’était pas. Entre autres raisons parce que Alviarin avait fait son possible pour qu’il en soit ainsi.

Les représentantes sortirent, Ferane et Suana raides d’indignation alors qu’Andaya ne fut pas loin de détaler comme un lièvre. Aucune de ces sœurs ne daigna regarder Alviarin, bien entendu…

La Gardienne attendit à peine que la porte se soit refermée.

— Ça ne change rien, en réalité, tu en as sûrement conscience. Elaida, tu dois réfléchir clairement, sans céder à un aveuglement momentané…

Du bavardage, Alviarin le savait, mais elle ne pouvait pas s’en empêcher.

— Le désastre des puits de Dumai, la catastrophe à la Tour Noire… Tout ça peut te faire perdre l’étole. Pour la garder, tu as besoin de moi, Elaida. Tu…

Alviarin se tut avant d’en avoir trop dit. Il devait y avoir encore un moyen de renverser la situation.

— Je suis surprise que tu sois revenue…, dit Elaida en se levant.

Machinalement, elle lissa sa jupe rouge. Envers et contre tout, elle continuait à s’habiller comme une sœur rouge. Alors qu’elle contournait la table de travail, un sourire étira ses lèvres. Un grand et vrai sourire…

— Depuis l’arrivée des rebelles, t’es-tu cachée en ville ? Je t’aurais plutôt vue embarquer sur le premier bateau. Franchement, tu les aurais crues capables de redécouvrir le « voyage » ? Imagine ce que nous ferons quand nous disposerons de ce tissage…

Toujours souriante, Elaida approcha d’Alviarin.

— À présent, voyons un peu… Qu’ai-je à craindre de toi ? Ici, on ne parle plus que des histoires en provenance de Cairhien, mais même si des sœurs obéissent vraiment à ce gamin d’al’Thor, ce dont je doute, tout le monde blâme Coiren. Elle devait le ramener ici, et elle a été tout juste bonne à se faire juger puis condamner. En tout cas, c’est l’opinion des sœurs.

Elaida s’immobilisa devant Alviarin, l’acculant dans son coin. Si elle souriait, ses yeux brillaient, mais pas de joie. La Gardienne ne parvint pas à fuir ce regard hypnotique.

— La semaine dernière, reprit Elaida, nous avons entendu bien des choses sur cette répugnante Tour Noire. Les hommes y sont bien plus nombreux que tu le supposais. Mais tout le monde estime que Toveine aurait dû avoir le bon sens de se renseigner avant d’attaquer. C’est le grand sujet de conversation, ici… Si elle revient, la queue entre les jambes, c’est elle qui portera le blâme. Alors, tes menaces…

Alviarin sentit qu’elle percutait le mur avant même de comprendre qu’Elaida venait de la gifler. Alors que sa joue gonflait instantanément, l’aura du saidar enveloppa Elaida, et un tissage se referma sur la Gardienne, la coupant de la Source. Mais pour se venger, Elaida ne comptait pas utiliser le Pouvoir. Sans cesser de sourire, elle leva le poing.

Après une profonde inspiration, elle le baissa – mais sans laisser se dissiper le tissage.

— Tu oserais t’en servir ? demanda-t-elle d’un ton presque amical.

Alviarin éloigna la main du manche de son couteau. Par réflexe, elle l’avait saisi. Mais même sans le saidar que manipulait Elaida, la tuer alors que tant de sœurs les savaient ensemble serait revenu à se suicider.