Pourtant, le sang d’Alviarin bouillit quand la dirigeante la toisa avec mépris.
— J’ai hâte de te voir tendre le cou sur le billot, pour expier ta trahison. Mais avant d’avoir les preuves qu’il me faut, quelques options s’offrent à moi. Tu te souviens du nombre de fois où Silvana, sur ton ordre, est venue m’infliger une pénitence privée ? J’espère que oui, parce que tu en subiras dix pour chacune que j’ai supportée… Encore une chose !
D’un geste vif, Elaida retira l’étole du cou de la Gardienne déchue.
— Puisque tu étais introuvable lorsque les renégates sont arrivées, j’ai demandé au Hall de te destituer. Pas en session plénière, bien entendu, où tu aurais encore eu des partisanes. Mais ce jour-là, il fut étonnamment facile d’obtenir le consensus auprès des femmes qui siégeaient. Une Gardienne est censée être près de sa Chaire d’Amyrlin, pas vadrouiller on ne sait où. À la réflexion, tu n’as peut-être aucune influence, puisque tu te cachais en ville depuis le début. Ou es-tu revenue attirée par le désastre, avec l’espoir de sauver quelque chose d’un tas de ruines ?
» Au fond, je m’en fiche ! Tu aurais sans doute mieux fait de sauter sur le premier bateau en partance. Mais je dois l’avouer, t’imaginer en train de fuir de village en village, honteuse au point de refuser de montrer tes traits à une autre sœur, perd de son intérêt face au plaisir que j’éprouve à te voir souffrir. À présent, hors de ma vue, avant que je décide d’opter pour le fouet plutôt que la badine de Silvana.
Après avoir jeté par terre l’étole blanche, Elaida se détourna, se coupa du saidar et fila vers sa table de travail comme si Alviarin avait cessé d’exister.
La Gardienne déchue ne se retira pas – elle s’enfuit, courant comme si des Chiens des Ténèbres lui collaient aux basques. Depuis qu’avait retenti le mot « trahison », elle était incapable de réfléchir sainement. Ce terme, résonnant en boucle dans sa tête, lui donnait envie de hurler. Pour ce crime, il n’existait qu’un châtiment. Elaida le savait, et elle cherchait des preuves. Que le Ténébreux ait pitié d’Alviarin ! Hélas, il ne se montrait jamais clément. La pitié, c’était bon pour ceux qui redoutaient d’être forts.
Alviarin n’avait pas seulement peur, elle risquait à tout instant d’imploser de terreur.
Dévalant les escaliers et les rampes d’accès, elle croisa peut-être des domestiques mais ne s’en aperçut pas. Aveuglée par l’angoisse, elle ne voyait plus rien, à part les dalles ou les marches, devant ses pieds.
Arrivée au sixième niveau, elle fonça jusqu’à ses appartements. En principe, ils devaient être toujours à elle, pour quelque temps. Les pièces cossues, avec leur balcon qui dominait la grande esplanade, en face de la tour, étaient son logement de fonction. Pour l’heure, en disposer encore était une chance. Une chance de survivre, peut-être…
Le mobilier domani en bois clair incrusté de nacre et d’ambre était toujours celui de la précédente occupante. Dans sa chambre, Alviarin ouvrit une des armoires, s’agenouilla et écarta les robes pour récupérer, tout au fond, un coffret en sa possession depuis des années. Les sculptures, dessus, semblaient avoir été faites par un artisan très loin d’avoir les moyens de ses ambitions.
Les mains tremblantes, Alviarin alla poser le coffret sur la table, puis elle essuya ses paumes moites sur le devant de sa robe. Pour ouvrir le coffret, l’astuce était d’écarter les doigts au maximum afin de les poser sur quatre reliefs bien précis des ornements dépareillés apparemment sans queue ni tête. Dès que le couvercle bougea, elle le souleva, dévoilant son plus grand trésor, pour l’instant enveloppé dans un carré de tissu marron – pour protéger l’artefact, si un domestique secouait le coffret. En principe, les employés de la tour n’étaient pas voleurs, mais il suffisait d’un seul…
Un instant, Alviarin contempla le paquet. Son bien le plus précieux, vestige de l’Âge des Légendes. Jusque-là, elle n’avait pas osé l’utiliser. « En cas d’urgence absolue », avait dit Mesaana. Quelle urgence pouvait être plus absolue que celle-là ?
Selon l’Élue, l’objet pouvait encaisser des coups de masse sans se briser. Pourtant, elle le déballa avec le soin qu’elle aurait accordé à une figurine en verre soufflé.
Son ter’angreal… Un bâtonnet rouge brillant, pas plus gros que son index, et parfaitement lisse, n’étaient les quelques lignes sinueuses gravées sur sa surface. Unie à la Source, Alviarin effleura ces entrelacs avec de minuscules flux de Feu et d’Air, puis insista sur deux interconnexions bien précises. Durant l’Âge des Légendes, ça n’aurait pas été indispensable, mais ce qu’on appelait le « flux permanent » n’existait plus.
Comment comprendre ou imaginer un monde où tous les ter’angreal pouvaient être utilisés par n’importe qui ? Et pourquoi une telle chose avait-elle été permise ?
Le Pouvoir de l’Unique ne suffisant pas, Alviarin appuya très fort sur une des extrémités du bâtonnet, puis elle se laissa tomber dans un fauteuil, s’y adossa et regarda l’artefact. C’était fait… À présent, elle se sentait vide – un grand espace désert et obscur où la peur battait de ses ailes noires comme une chauve-souris.
Sans remballer le ter’angreal, elle le glissa dans sa bourse puis se leva le temps de ranger le coffret dans l’armoire. Tant qu’elle ne serait pas en sécurité, pas question de se séparer de l’artefact. Pour l’instant, tout ce qu’elle pouvait faire, c’était se rasseoir et attendre en se berçant dans son siège, les mains nouées autour des genoux.
Impossible de cesser de se balancer ! Impossible de cesser de gémir doucement ! Depuis la fondation de la tour, aucune sœur, jamais, n’avait été accusée d’appartenir à l’Ajah Noir. Certaines en avaient été soupçonnées, quelques-unes disparaissant avant que les choses soient allées trop loin, mais il n’y avait jamais rien eu d’officiel. Pour parler de tête sur le billot, Elaida devait être près de trouver ses preuves. Très près, même.
Quand les soupçons devenaient trop précis, on avait éliminé certaines sœurs, histoire de bloquer le processus. L’Ajah Noir devait demeurer secret à n’importe quel prix !
Alviarin aurait donné cher pour cesser de gémir.
Soudain, la lumière baissa dans la chambre, vite envahie d’ombres tourbillonnantes. À travers les vitres des fenêtres, le soleil devint incapable de dispenser sa lumière.
Alviarin se jeta à genoux et ferma les yeux. L’envie de crier d’angoisse la torturait, mais avec les Élus, il importait de respecter le protocole.
— Je vis pour servir, Grande Maîtresse, souffla la Gardienne déchue.
Rien de plus. Impossible de perdre une minute, et encore plus une heure, à crier de douleur. Les mains croisées, elle serra de toutes ses forces pour les empêcher de trembler.
— Quelle est ton urgence absolue, mon enfant ?
Une voix de femme, cristalline comme le chant d’un carillon – mais le carillon du courroux, sans une ombre de compassion. Celui de la fureur aurait signifié la mort – instantanée, comme un couperet qui tombe.
— Si tu crois que je lèverai le petit doigt pour que tu récupères ton étole, tu te trompes profondément. Au prix d’un petit effort supplémentaire, tu peux encore accomplir la mission que je t’ai confiée. Quant aux pénitences infligées par la Maîtresse des Novices, tiens-les pour une punition légère venue de moi. Je t’avais dit de ménager un peu Elaida.
Alviarin ravala ses objections. Elaida n’était pas une femme susceptible de plier sans une forte pression, et Mesaana aurait dû le savoir. Mais face aux Élus, objecter était risqué – comme bien d’autres choses. Quoi qu’il en soit, les pénitences de Silvana étaient peu de chose comparées à la hache du bourreau.