— Elaida sait, Grande Maîtresse, souffla Alviarin en levant les yeux.
Devant elle se dressait une femme d’ombre et de lumière à la tenue d’ombre et de lumière. Une palette de noir foncé et de blanc argenté qui fluctuait sans cesse, passant d’une nuance à l’autre. Sur un visage qui semblait fait de fumée, des lèvres d’argent dessinaient un rictus.
Une illusion – et rien de mieux que ce qu’Alviarin aurait pu produire.
Quand Mesaana avança sur le tapis domani, il y eut comme une envolée de soie verte brodée de motifs sophistiqués couleur bronze. Encore de l’esbroufe ! Certes, mais Alviarin ne parvenait pas à voir les tissages qui généraient l’illusion. Pareillement, elle n’avait pas distingué ceux dont Mesaana s’était servie pour se matérialiser dans la pièce ou la plonger dans la pénombre. Si Alviarin se fiait à ses perceptions, l’Élue semblait tout simplement incapable de canaliser le Pouvoir. D’habitude, percer à jour des secrets de ce genre fascinait la Gardienne déchue. Aujourd’hui, elle n’en avait rien à faire.
— Grande Maîtresse, elle sait que j’appartiens à l’Ajah Noir. Pour m’avoir démasquée, il faut qu’elle ait engagé quelqu’un capable de creuser en profondeur. Des dizaines de sœurs noires sont en danger. Toutes, qui sait ?
Pour frapper l’imagination des gens, toujours en rajouter sur la menace ! D’autant que dans le cas présent, c’était peut-être la stricte vérité.
Mesaana balaya tout ça d’un geste nonchalant de sa main argentée. Autour de ses yeux plus noirs que du charbon, son visage brillait comme la lune.
— Tu dis n’importe quoi… D’un jour au suivant, Elaida n’est même plus sûre de l’existence de l’Ajah Noir. Tu essaies de t’épargner de la douleur, c’est tout. Souffrir un peu te remettra peut-être les idées en place.
Alors que Mesaana levait une main, un tissage redoutable apparaissant dans les airs, Alviarin se prépara à une fervente plaidoirie. Il fallait que l’Élue comprenne !
Soudain, les ombres qui avaient envahi la pièce ondulèrent. Tout sembla dériver, comme entraîné par un courant, tandis que l’obscurité s’épaississait. Puis elle se volatilisa.
Stupéfiée, Alviarin s’avisa qu’elle tendait des mains implorantes vers une femme de chair et de sang vêtue d’une robe verte aux broderies couleur bronze. Une sœur aux yeux bleus d’âge moyen terriblement familière…
Alviarin savait que Mesaana allait et venait dans la tour déguisée en Aes Sedai – pourtant, aucune des Élues qu’elle avait rencontrées n’arborait le visage sans âge d’une sœur – mais elle n’aurait pas su mettre un nom sur ce visage.
Elle fit une autre constatation. Sur ces traits, on lisait de la peur. Assez bien cachée, mais présente.
— Elle a été très utile, dit Mesaana d’une voix sereine qu’Alviarin fut à un souffle de reconnaître, et je vais devoir la tuer…
— Tu as toujours été… outrageusement gaspilleuse, fit une voix dure qui évoquait les craquements sinistres d’os pourris qu’on écraserait sous ses chaussures.
Alviarin bascula en arrière de terreur quand ses yeux se posèrent sur la très haute silhouette d’un homme en armure noire – une infinité de plates qui se chevauchaient, telles les écailles d’un serpent. Debout devant une fenêtre, cet homme… n’en était pas un. Sur son visage blafard, il n’y avait pas d’yeux, juste une bande de peau blanche lisse là où ils auraient dû se trouver.
Au service du Grand Seigneur des Ténèbres, Alviarin avait rencontré plus d’un Myrddraal, réussissant à soutenir leur « regard » vide sans céder à la terreur que cette expérience inspirait à la plupart des gens. Face à ce Blafard-là, elle rampa en arrière jusqu’à ce que son dos heurte un pied de table. En règle générale, les Myrddraals se ressemblaient tous – grands, élancés, répugnants… Faisant une bonne tête de plus que les autres, celui-là irradiait la peur, glaçant le sang et la moelle des os de quiconque devait lui faire face.
D’instinct, Alviarin tenta de s’unir à la Source. Au dernier moment, elle étouffa un cri d’horreur. Impossible de la localiser ! On ne l’en avait pas isolée, elle n’était plus là, tout simplement.
Le Myrddraal tourna la tête vers la Gardienne déchue et sourit. Enfin, les Blafards ne souriaient jamais ! Terrorisée, Alviarin haletait comme un cheval épuisé.
— Elle peut être encore utile, fit le Myrddraal d’une voix grinçante. Je ne désire pas que l’Ajah Noir soit détruit.
— Qui es-tu pour défier une Élue ? demanda Mesaana, superbe de mépris.
Hélas, elle gâcha son effet en passant nerveusement la langue sur ses lèvres.
— La Main des Ténèbres, pour toi, c’est seulement un nom ?
La voix du Blafard ne grinçait plus. Très grave, elle semblait monter d’une caverne incroyablement lointaine. De seconde en seconde, le monstre grandissait, et sa tête frôla bientôt le plafond, pourtant très haut.
— Tu as été convoquée, Mesaana, et tu n’es pas venue. Mais ma main peut se tendre très loin…
Tremblant comme une feuille, l’Élue ouvrit la bouche, peut-être pour implorer le Blafard, mais des flammes noires crépitèrent autour d’elle. Alors que sa robe se consumait, elle cria de terreur. Impitoyables, d’autres flammes noires s’enroulèrent autour de sa taille et lui plaquèrent les bras contre le torse. La contraignant à ouvrir la bouche, une boule noire se logea entre ses dents et la bâillonna. Nue et impuissante, elle se débattit entre ses liens, la terreur qui troubla son regard manquant forcer Alviarin à s’oublier sous elle.
— Veux-tu savoir pourquoi une Élue doit être punie ? demanda le Myrddraal d’une voix de nouveau grinçante.
Comme ça, il ressemblait à un Blafard juste un peu plus grand que les autres. Mais Alviarin ne fut pas dupe.
— Veux-tu assister à son châtiment ?
La Gardienne déchue se serait bien prosternée face contre terre, mais elle constata qu’elle était paralysée, ses yeux rivés sur le visage lisse du monstre.
— Non, Grand Seigneur des Ténèbres, réussit-elle à répondre malgré sa gorge sèche comme du vieux parchemin.
Le Grand Seigneur ? Si impossible que ça semblât, c’était ainsi. Et devant son maître, Alviarin pleurait à chaudes larmes.
Le Myrddraal sourit de nouveau.
— Bien des gens sont tombés de très haut parce qu’ils voulaient en savoir trop…
Le Blafard avança – non, pas le Blafard, le Grand Seigneur caché dans le corps d’un Myrddraal ! Glissant plus qu’il marchait, son maître approchait d’elle. Debout sur deux jambes, mais bien trop puissant pour simplement se déplacer à la manière des mortels.
Lentement, il se pencha et tapota le front d’Alviarin. Capable d’émettre un son, elle aurait hurlé à s’en casser les cordes vocales. Mais là, ses poumons la faisaient penser à deux outres vides. Alors que sa peau la brûlait, elle se demanda pourquoi elle ne sentait pas l’odeur caractéristique de la chair humaine qui se consume.
Dès que le Grand Seigneur se fut relevé, rompant le contact, la souffrance disparut – pas la terreur, cependant.
— Je t’ai marquée, grinça le Grand Seigneur. Mesaana ne te fera plus de mal, sauf si je lui en donne la permission. Découvre qui menace mes créatures ici, et livre-moi ces ennemis.
Le Grand Seigneur se détourna. Se détachant de son corps, l’armure noire tomba sur le sol et s’y écrasa avec un bruit sourd au lieu de simplement disparaître. Dessous, il portait du noir, mais impossible de dire si c’était de la soie, du cuir ou un autre matériau. Quoi qu’il en soit, sa tenue semblait absorber toute la lumière de la pièce.
Mesaana se débattit entre ses liens et des cris de désespoir montèrent de sous son bâillon.
— Si tu veux vivre une heure de plus, retire-toi, dit le Grand Seigneur à Alviarin.