La Gardienne déchue ne sut jamais comment elle s’était levée malgré des jambes en coton, et encore moins comment elle était sortie de ses appartements. Pourtant, elle se retrouva en train de courir dans un couloir, la jupe relevée jusqu’aux genoux. Avisant une cage d’escalier, juste devant elle, elle s’arrêta une fraction de seconde avant de plonger dans le vide. Le souffle court, une épaule contre un mur, elle sonda les marches de marbre blanc en colimaçon. Au terme de la chute, son corps n’aurait plus été qu’un pantin désarticulé.
Toujours haletante, elle leva une main et la porta à son front. Dans sa tête, les idées se bousculaient. Le Grand Seigneur l’avait marquée, signifiant qu’elle lui appartenait. Du bout des doigts, elle frôla la peau lisse de son front. Pas de cicatrice…
Alviarin était une femme avide de connaissances, parce que c’était de là qu’on tirait le pouvoir. Pourtant, elle ne voulait surtout pas savoir ce qui se passait dans ses appartements. Et même ailleurs, tant qu’elle y était !
Le Grand Seigneur l’avait marquée, oui, mais Mesaana trouverait un moyen de la tuer pour la punir d’en savoir trop.
Le Ténébreux lui avait aussi donné un ordre : découvrir qui traquait l’Ajah Noir. Non sans effort, elle se redressa puis essuya d’un revers de la main les larmes qui ruisselaient sur ses joues. Impossible de détourner le regard de l’abîme qui s’ouvrait devant elle…
Elaida la soupçonnait de trahison, certes, mais si elle n’avait rien de concret, ça lui laisserait tout loisir de lancer sa propre traque. Sur la liste des proies, il suffirait d’ajouter Elaida, puis de la livrer au Grand Seigneur…
Alviarin toucha de nouveau son front. Après tout, elle avait l’Ajah Noir sous ses ordres…
Sa peau restait lisse, sans stigmate…
Dans le bureau privé d’Elaida, pourquoi Talene avait-elle regardé ainsi Yukiri et Doesine ? Talene, une sœur noire… Bien entendu, elle ignorait qu’Alviarin en était une aussi.
Cette marque se refléterait-elle dans un miroir ? Les autres sœurs remarqueraient-elles quelque chose ?
Si elle devait reconstituer le cheminement des « chasseuses » supposées d’Elaida, Talene pouvait être un bon point de départ. Quel chemin pouvait suivre un message, de trinôme en trinôme, avant d’atteindre Talene ?
Oui, c’était la voie à suivre… Avant, elle allait devoir détourner les yeux de cette cage d’escalier, et cesser d’imaginer son corps brisé au pied des marches.
Le Grand Seigneur l’avait marquée…
22
Une réponse
Non sans un rien d’impatience, Pevara attendit que la mince Acceptée ait posé sur un guéridon le plateau d’argent et retiré le carré de tissu qui protégeait l’assiette de gâteaux. Petite et appliquée, Pedra n’essayait jamais de tirer au flanc et elle ne semblait pas non plus fâchée d’avoir dû passer la matinée à multiplier les corvées pour une représentante. Au contraire, elle se montrait attentive et soigneuse, des qualités qu’il convenait d’encourager. Pourtant, quand elle demanda si elle devait servir le vin, Pevara lui répondit sèchement :
— Nous nous en chargerons, ma fille. Va attendre dans l’antichambre.
Une façon plus ou moins polie de congédier quelqu’un.
Pedra ne tiqua pas et se fendit d’une révérence impeccable. Aucun signe d’agacement, à l’inverse des autres Acceptées, volontiers revendicatives quand une représentante les regardait de haut ou les rudoyait. Bien trop souvent, elles prenaient les piques comme un avis tranché sur leur aptitude à recevoir bientôt le châle. Quelle idiotie ! Les représentantes avaient vraiment d’autres chats à fouetter.
Quand Pedra fut sortie et eut refermé la porte, Pevara hocha la tête, l’air approbateur.
— Elle ne tardera pas à être nommée Aes Sedai, celle-là…
Qu’une femme se montre digne du châle était toujours satisfaisant, plus encore quand ses débuts n’avaient rien eu de prometteur. Les satisfactions de ce genre semblaient les dernières accessibles, par ces temps…
— Mais elle ne sera pas des nôtres, je crois, répondit l’invitée surprise de Pevara en se détournant du manteau de la cheminée sur lequel les membres défunts de la famille de Pevara composaient une lugubre galerie.
— Avec les hommes, elle ne sait pas trop y faire… J’ai l’impression qu’ils la rendent nerveuse.
Pour sa part, Tarna ne se troublait sûrement pas devant les hommes. Et depuis qu’elle portait le châle, soit plus de vingt ans, plus rien ne la rendait nerveuse. Novice, se souvint Pevara, elle sursautait à la moindre occasion. Aujourd’hui, les yeux bleus de cette jolie blonde étaient durs comme de la pierre et plus glacés que la neige en hiver.
Même ainsi, quelque chose sur son visage plein de froide fierté – le pli de la bouche, peut-être – laissait penser qu’elle n’était pas à l’aise. Mais en ce monde, qu’est-ce qui pouvait bien déstabiliser Tarna Feir ?
La vraie question, pourtant, était ailleurs. Pourquoi cette visite inattendue ? Débouler chez une représentante, particulièrement de l’Ajah Rouge, frisait l’inconvenance. Dans ces quartiers, Tarna avait encore ses appartements, mais tant qu’elle garderait son nouveau poste, elle ne serait plus membre de l’Ajah Rouge, et les broderies écarlates de sa robe grise n’y pouvaient rien changer. Quand on ne la connaissait pas, différer l’installation dans son nouveau fief pouvait passer pour une attention délicate.
Quand on ne la connaissait pas, oui…
Depuis que Seaine l’avait entraînée dans la traque des sœurs noires, Pevara se méfiait de tout ce qui sortait de l’ordinaire. Comme en Galina naguère, Elaida avait une confiance aveugle en Tarna. Raison de plus de ne pas se fier à elle… Penser à Galina – que la Lumière la brûle jusqu’à la fin des temps ! – donnait encore la chair de poule à Pevara. En outre, il y avait un second lien. Quand Tarna était novice, Galina avait manifesté un grand intérêt pour elle. Certes, elle suivait volontiers toute novice ou Acceptée susceptible de rallier l’Ajah Rouge, mais ça faisait réfléchir quand même…
Comme de juste, Pevara ne laissait rien paraître de ses pensées sur son visage sans âge. Pour ça, elle portait le châle depuis trop longtemps. Avec un sourire, elle saisit la carafe de vin épicé qui attendait sur le plateau.
— Tu veux trinquer, Tarna ? Pour fêter ta nomination ?
Gobelet d’argent en main, les deux femmes allèrent s’asseoir dans des fauteuils aux pieds et aux accoudoirs sculptés en spirale – un style démodé au Kandor depuis près d’un siècle, mais toujours cher au cœur de Pevara. Pourquoi aurait-elle changé de meubles, ou de quoi que ce soit d’autre, sous la pression de la mode ? Ces sièges remplissaient très bien leur office depuis qu’elle les avait achetés, flambant neufs, et avec quelques coussins, ils restaient des plus confortables.
Tarna s’assit au bord du sien avec une grande raideur. Si personne ne l’avait jamais trouvée indolente, elle était encore plus coincée que d’habitude.
— Je ne suis pas sûre qu’il y ait quelque chose à fêter, dit-elle en tapotant l’étroite étole rouge vif posée sur ses épaules.
La nuance exacte n’importait pas, tant qu’il apparaissait clairement que l’accessoire vestimentaire était rouge. Tarna avait choisi une couleur presque brillante…
— Elaida a insisté, et je n’aurais pas pu refuser… Depuis que j’ai quitté la tour, beaucoup de choses ont changé, à l’intérieur comme à l’extérieur. À cause d’Alviarin, toutes les sœurs se montrent vigilantes avec la Gardienne. Quand elle reviendra, j’imagine que beaucoup voudront la voir subir le fouet. Et Elaida…
Tarna s’interrompit pour boire une gorgée de vin. Quand ce fut fait, elle sauta du coq à l’âne :
— Pevara, j’ai très souvent entendu des sœurs te traiter d’anticonformiste. Selon certaines, tu as dit un jour que tu aurais bien aimé avoir un Champion.