Выбрать главу

— Anticonformiste ? lâcha Pevara. Rien de pire que ça ?

Que voulait dire Tarna sur Elaida ? De son discours, on pouvait déduire qu’elle aurait refusé l’étole de Gardienne, si ça avait été possible. Bizarre, non ? Tarna n’était en rien timide ou modeste…

Pour l’heure, Pevara décida de tenir sa langue. Surtout au sujet des Champions… Puisque cette histoire circulait, ça prouvait qu’elle s’était montrée trop bavarde. De plus, si elle se taisait, son interlocutrice, comme souvent, finirait par parler pour meubler le silence. Sans compter qu’on pouvait tirer de précieuses informations du non-dit…

Lentement, Pevara sirota son vin. Trop de miel et pas assez de gingembre…

Toujours très raide, Tarna se leva et retourna devant la cheminée, contemplant de nouveau la galerie de personnages. Quand elle se concentra sur l’un d’eux, Pevara se tendit malgré elle. Son plus jeune frère, Georg, avait tout juste douze ans lorsqu’il avait péri avec ses autres parents durant un soulèvement des Suppôts des Ténèbres.

Issue d’une famille qui n’avait pas les moyens de s’offrir des objets d’art, Pevara, une fois en fonds, avait trouvé un artiste capable de travailler d’après ses souvenirs. Grand pour son âge, Georg était un superbe garçon qui n’avait peur de rien. Longtemps après le drame, elle en avait appris plus long sur sa mort. Couteau au poing, campé devant le cadavre de son père, il avait tenté de tenir la populace éloignée de sa mère.

Ça remontait à si longtemps… Émeute ou non, tous ces gens seraient morts, aujourd’hui, idem pour les petits-enfants de leurs enfants… Mais certaines haines ne s’éteignaient jamais.

— D’après ce qu’on raconte, le Dragon Réincarné est un ta’veren, dit Tarna, les yeux toujours rivés sur Georg. Crois-tu qu’il altère partout les événements ? Ou modifions-nous l’avenir nous-même, chaque pas et le suivant nous conduisant dans un endroit où nous ne pensions jamais aller ?

— Que veux-tu dire ? demanda Pevara, plus brusquement qu’elle l’aurait voulu.

Elle détestait que Tarna regarde son frère ainsi tout en parlant d’un homme capable de canaliser – y compris s’il s’agissait du Dragon Réincarné. Pour ne pas ordonner à la nouvelle Gardienne de se retourner, elle dut se mordre la lèvre inférieure. Sur le dos d’une personne, on lisait moins de choses que sur son visage…

— À Salidar, je ne prévoyais pas de grosses difficultés. Ni de grands succès, pour être franche, mais ce que j’ai trouvé…

Tarna avait-elle secoué la tête, ou seulement modifié son angle d’observation de la petite galerie ?

— J’avais laissé une dresseuse de pigeons à un jour du village, dit-elle d’un ton posé mais intense, comme si le souvenir d’une terrible urgence remontait à sa mémoire. Pour la retrouver, il m’a fallu moins d’une demi-journée, et après avoir envoyé les oiseaux avec des copies de mon rapport, j’ai tellement foncé qu’elle n’a pas pu tenir le rythme. Pour qu’elle ne me ralentisse pas, je lui ai réglé sa solde…

» Je ne saurais dire combien de chevaux j’ai enfourchés. Parfois, celui que je voulais échanger était si mal en point que je devais montrer ma bague pour qu’une écurie l’accepte – même avec un bonus. En avançant ainsi, j’ai fini par arriver dans un village du Murandy au moment où une équipe de recruteurs y était. Si ce que j’avais vu à Salidar ne m’avait pas fait craindre le pire pour la tour, j’aurais filé jusqu’à Ebou Dar, pris un bateau pour l’Illian, puis remonté le fleuve. Mais l’idée d’aller au sud plutôt qu’au nord – la perspective d’attendre un navire – m’a propulsée comme une flèche en direction de Tar Valon. C’est comme ça que j’ai déboulé dans ce village.

— Qui y était déjà, Tarna ?

— Des Asha’man…

Tarna se retourna enfin. Les yeux toujours glaciaux, mais ternis par l’inquiétude, elle tenait son gobelet à deux mains comme pour se réchauffer les paumes.

— À ce moment-là, j’ignorais qui ils étaient, bien entendu, mais ils enrôlaient des hommes au nom du Dragon Réincarné, et j’ai jugé plus prudent d’ouvrir en grand les oreilles avant de parler trop vite. Une saine initiative… Ils étaient six, Pevara. Six types en veste noire. Une épée d’argent au col, deux d’entre eux interrogeaient des hommes pour savoir s’ils aimeraient apprendre à canaliser. Ils ne présentaient pas ça si franchement, cela dit. « Manier le tonnerre et chevaucher les éclairs », voilà ce qu’ils disaient. Mais pour moi, c’était évident. Pour les crétins qu’ils endoctrinaient, en revanche…

— Oui, tu as été inspirée de te taire, approuva Pevara. Six hommes capables de canaliser, c’est trop dangereux pour une seule sœur. Nos espions parlent beaucoup de ces recruteurs. Il y en a partout, du Saldaea jusqu’en Tear, et personne ne semble savoir comment les neutraliser. S’il n’est pas déjà trop tard pour ça…

Pevara faillit de nouveau se mordre la lèvre inférieure. Dès qu’on parlait, c’était ça, le piège : risquer d’en dire plus qu’on aurait voulu.

Étrangement, Tarna se détendit un peu. Revenant s’asseoir, elle s’adossa au fauteuil, encore méfiante, certes, mais sur un mode mineur. Alors qu’elle pesait ses mots, elle porta son gobelet à ses lèvres – sans boire, un détail qui n’échappa pas à Pevara.

— Sur le bateau qui m’amenait, j’ai eu tout le temps de réfléchir. Plus que ça, même, quand l’imbécile de capitaine s’est échoué, brisant un mât et trouant sa coque. Une fois à terre, j’ai attendu un bateau des jours durant, puis il m’a fallu une éternité pour trouver un cheval. Voir ces six hommes dans un seul village a fini par me convaincre… Bon, ils étaient aussi chargés du secteur environnant, mais il n’est pas très peuplé…

» Pevara, je crois qu’il est trop tard.

— Elaida pense que nous pouvons les apaiser tous…

Une simple constatation, histoire de ne pas se mouiller…

— Alors qu’ils peuvent envoyer six hommes dans un seul village ? Et qu’ils savent « voyager » ? Moi, je ne vois qu’une solution… Nous…

Tarna prit une grande inspiration et tritura de nouveau son étole. Pas pour gagner du temps, cette fois, mais pour exprimer une sorte de contrition.

— Les sœurs rouges doivent prendre ces hommes pour Champions, dit-elle.

Stupéfiée, Pevara ne put s’empêcher de ciller. Avec un peu moins de maîtrise d’elle-même, elle serait restée bouche bée.

— Tu es sérieuse ?

Tarna ne broncha pas. Le pire ayant été dit, elle redevenait une femme de marbre.

— Tu crois que je plaisanterais sur ce sujet ? L’autre option, c’est de les laisser en liberté… Qui d’autre pourrait les prendre en charge ? Les sœurs rouges ont l’habitude des hommes de ce genre, et elles sont prêtes à prendre des risques. À leur place, n’importe qui flancherait. Chaque Aes Sedai devra prendre plusieurs Champions, mais après tout, les sœurs vertes s’en sortent très bien… Cela dit, si on leur proposait ça, je parie qu’elles auraient une syncope. Nous… Les sœurs rouges doivent s’y coller.

— Tu en as parlé à Elaida ?

Tarna secoua la tête avec une ombre d’impatience.

— Elaida porte des œillères, comme tu le dis souvent. En d’autres termes, elle croit ce qui l’arrange et voit uniquement ce qu’elle veut bien voir. Le jour de mon retour, j’ai évoqué les Asha’man. Pas pour lui proposer de les lier, ne me prends pas pour une idiote.

» De toute façon, elle m’a interdit de parler d’eux en sa présence. Mais toi, tu es… anticonformiste.

— Tu crois que nous pourrons les apaiser après les avoir pris pour Champions ? J’ignore ce qui arriverait aux sœurs détentrices du lien, et pour être franche, je n’ai aucune envie de le découvrir.