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À présent, s’avisa Pevara, c’était elle qui essayait de gagner du temps. Au début de cet entretien, elle n’avait aucune idée de ce qu’il donnerait. Mais elle aurait parié sa chemise qu’il ne déboucherait pas sur ça.

— Pour les sœurs détentrices du lien, ça pourrait signifier la fin – à supposer que ça ne se révèle pas impossible.

Tout ça dit sans bouger un cil. Une femme de pierre, cette Tarna.

— Quoi qu’il en soit, je ne vois aucun autre moyen de contrôler ces Asha’man. Les sœurs rouges doivent les prendre pour Champions. Il faut que ce soit fait, et faute d’une autre solution, je serai parmi les premières volontaires.

Tarna se tut et sirota son vin, impassible. Un long moment, Pevara la regarda, accablée. Rien dans ses propos ne prouvait qu’elle n’appartenait pas à l’Ajah Noir. Mais rien ne démontrait le contraire, et il était impossible de soupçonner toutes les sœurs. Enfin, pas tant que ça, quand on en venait à ce sujet… Mais ce n’était pas le seul à traiter. Après tout, Pevara n’était pas qu’un chien de chasse, mais aussi et surtout une représentante. Elle devait songer à la Tour Blanche, aux Aes Sedai qui en étaient loin et… à l’avenir.

De sa bourse, elle sortit un message enroulé serré. Écrit en lettres de feu, à ses yeux. Jusque-là, deux femmes seulement connaissaient la teneur de ce texte, et elle était une des deux. Une raison d’hésiter avant de tendre le petit rouleau à Tarna.

— Ce message est d’un de nos agents à Cairhien, mais l’expéditrice, c’est Toveine Gazal.

En entendant ce nom, Tarna sursauta. Puis elle déroula le message, le lut sans sourciller et le laissa reprendre sa forme naturelle dans sa paume.

— Ça ne change rien, lâcha-t-elle froidement. Simplement, ça rend plus urgente encore la solution que je propose.

— Au contraire, ça change absolument tout. Le monde entier, oui, voilà ce que ça change…

23

Des ornements

Dans la pièce, il faisait légèrement plus chaud qu’à l’extérieur – pas assez, cependant, pour empêcher que de la buée recouvre les vitres de la fenêtre à l’encadrement peint en rouge. Circonstance aggravante, le verre était truffé de bulles. Pourtant, Cadsuane continuait à regarder dehors comme si elle avait pu voir clairement le paysage désolé. Rien d’étonnant, puisque c’était le cas – avec une clarté suffisante, pour le moins…

Dans les champs, des hommes et des femmes portant plusieurs couches de vêtements – des silhouettes indistinctes, n’était la forme reconnaissable d’une jupe ou d’un pantalon – pataugeaient dans la gadoue et se baissaient régulièrement pour saisir une poignée de terre et la relâcher lentement. Bientôt, il serait temps de labourer puis d’épandre l’engrais. Sans cette pénible inspection, bien malin qui aurait pu dire que le printemps approchait. Au-delà des champs, sous un ciel matinal morose, la forêt n’était qu’une immense réserve de branches dénudées et d’arbustes déplumés. Sous une bonne couche de poudreuse, le paysage aurait paru moins sinistre, mais il neigeait rarement dans la région, et les flocons ne tenaient pas.

Cela dit, Cadsuane n’aurait pas pu imaginer un meilleur cadre pour ce qu’elle avait en tête. La Colonne Vertébrale du Monde à un peu plus d’une journée de cheval vers l’est, qui aurait pu dire mieux ? Et qui serait allé chercher en Tear ?

Mais convaincre le garçon de rester ici n’avait-il pas été trop facile ? Avec un soupir, la sœur de légende se détourna de la fenêtre et les ornements en or accrochés à ses cheveux oscillèrent en rythme. Toute une série d’étoiles, de lunes, d’oiseaux et de poissons miniatures. Ces derniers temps, elle était en permanence consciente de leur présence. Consciente ? Un euphémisme ! Ces derniers temps, elle avait envisagé de dormir avec…

Comme le manoir tout entier, le salon était vaste mais pas du tout décoré, avec des corniches en bois sculpté elles aussi peintes en rouge. Tartinés de peinture, les meubles n’arboraient pas la moindre dorure et les chenets en fer forgé des deux longues cheminées en pierre ordinaire frappaient par leur aspect fonctionnel dépourvu d’ambition esthétique.

À la demande de Cadsuane, les feux n’étaient pas très vifs, mais suffisants pour qu’elle se réchauffe les mains, et elle ne demandait rien de plus. Si elle l’avait laissé faire, Algarin l’aurait forcée à vivre dans une fournaise, et les rares servantes qu’il employait encore lui auraient sans cesse tourné autour. Seigneur de la Terre mineur, il ne roulait pas sur l’or. Pourtant, il s’acquittait de ses dettes rubis sur l’ongle, y compris quand beaucoup d’hommes, à sa place, auraient eu le sentiment qu’on leur devait quelque chose.

La porte sans sculptures qui donnait sur le couloir s’ouvrit en grinçant. Comme Algarin lui-même, les domestiques n’étaient plus de la première jeunesse. Encore assez ingambes pour tout briquer et ne jamais laisser les lampes sans huile ni mèche mal taillée, ils négligeaient les gonds, qui n’avaient plus vu de graisse depuis des années.

Verin entra, toujours dans sa tenue de voyage, son manteau plié sur un bras. L’air contrariée, elle tapota ses cheveux grisonnants pour rappeler à l’ordre quelques mèches indisciplinées.

— Cadsuane, maugréa-t-elle, les Atha’an Miere sont à Tear. Mission accomplie. Je ne me suis pas approchée de la Pierre, mais j’ai entendu dire que le Haut Seigneur Astoril, cessant enfin de gémir sur ses vieilles articulations, a rejoint Darlin à l’intérieur. Qui aurait cru qu’il ferait l’effort de bouger, et pour se ranger du côté de Darlin, en plus ? Les rues sont pleines de soldats qui se soûlent et passent leur temps à se bagarrer quand ils n’affrontent pas les Atha’an Miere. À ce propos, ils sont aussi nombreux en ville que tous les autres réunis… Harine en était horrifiée. Dès qu’elle a pu louer un canot, elle a filé vers les bateaux avec l’espoir d’être nommée Maîtresse des Navires et de remettre de l’ordre dans tout ça. Quant à Nesta din Reas, elle est bien morte, ça ne fait plus l’ombre d’un doute.

Cadsuane fut ravie de laisser la petite femme replète bavarder. Cela dit, Verin n’était pas aussi distraite qu’elle voulait le faire croire. Certaines sœurs marron étaient bel et bien capables de trébucher sur leurs propres pieds faute de les avoir vus. Verin comptait parmi celles qui se cachaient derrière ce rideau de fumée. Et elle faisait mine de croire que Cadsuane gobait cette mystification. Cela posé, quand il y avait une remarque à lancer, elle ne s’en privait pas. Et ce qu’elle ne disait pas pouvait être tout aussi révélateur.

Du coup, Cadsuane lui faisait moins confiance qu’elle l’aurait voulu. L’incertitude était indissociable de la vie, certes, mais elle doutait de trop de choses pour se sentir bien.

Manque de chance, Min avait dû écouter à la porte, et la patience n’était pas son fort.

— J’ai dit à Harine que ça ne se passerait pas comme ça ! s’écria-t-elle en déboulant dans la pièce. Et j’ai ajouté qu’elle serait punie pour l’accord qu’elle a passé avec Rand. Après, elle aura une chance de devenir Maîtresse des Navires – dans dix jours ou dans dix ans, je serais bien incapable de le dire.

Mince, jolie et grande grâce à ses bottes rouges à talons hauts, ses boucles noires lui tombant sur les épaules, Min avait une voix grave, mais très féminine. En revanche, elle portait une veste rouge et un pantalon bleu de garçon. Des broderies florales ornaient les manches et les revers de la veste, et elles étaient reprises sur des bandes, côté externe du pantalon, mais ça restait une tenue d’homme.

— Tu peux entrer, Min, lâcha froidement Cadsuane.

Le genre de ton qui incitait les gens à se mettre au garde-à-vous. Quand ils la connaissaient…