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Min s’empourpra un peu.

— Grâce à ta vision, la Maîtresse des Vagues sait déjà sûrement tout ce qui l’attend… J’en ai peur, en tout cas. Mais à te voir si pressée, j’imagine que tu as lu une autre aura et que tu brûles d’envie de me faire ton rapport.

Par le passé, le don très spécial de Min s’était révélé utile, et il pouvait encore servir. Enfin, peut-être… D’après ce que Cadsuane savait, la jeune femme ne mentait pas sur ce qu’elle voyait dans les images et les auras qui flottaient autour des gens, mais elle ne disait pas tout non plus. Spécialement quand on en venait à une certaine personne. Celle, justement, dont Cadsuane aurait voulu tout savoir.

Empourprée ou non, Min pointa fièrement le menton. Elle avait changé, depuis Shadar Logoth. Ou le processus avait-il commencé avant ? Quoi qu’il en soit, ça n’était pas pour le mieux…

— Rand veut que vous veniez le voir. Il m’a chargée de vous le demander ; donc, inutile de ronchonner.

Cadsuane se contenta de dévisager son interlocutrice et laissa le silence s’éterniser. Ronchonner ? Décidément, ça n’était pas pour le mieux, ce changement…

— Dis-lui que je viendrai quand j’aurai le temps, répondit enfin Cadsuane. Et ferme la porte en sortant.

Min ouvrit la bouche pour répliquer, mais elle eut la sagesse de s’en abstenir. Malgré ses bottes ridicules, elle se fendit d’une révérence sans se casser la figure, puis se retira et ferma docilement la porte – à un souffle de la claquer, cependant.

Verin secoua la tête et eut un rire sans grande joie.

— Cadsuane, elle est amoureuse de Rand, et elle a glissé son cœur dans la poche du garçon. Elle suivra ses sentiments, quoi que tu dises ou fasses. Je crois qu’elle est terrifiée parce qu’il a failli mourir sous ses yeux, et tu sais combien ce genre de chose renforce la détermination d’une femme.

Cadsuane pinça les lèvres. Sur les hommes, Verin en savait beaucoup plus long qu’elle, car elle ne s’était jamais autorisé une relation avec un de ses Champions, à l’inverse de certaines sœurs vertes. Quant aux autres hommes, l’idée ne l’avait même jamais effleurée. Pourtant, Verin avait failli mettre dans le mille par hasard. Parce qu’elle ignorait – enfin, probablement – que le jeune al’Thor était lié à Min. Et si la jeune femme n’avait pas un peu trop parlé, Cadsuane non plus ne l’aurait pas su. Mais toutes les huîtres, même les mieux fermées, finissaient par rendre les armes quand on parvenait à enfoncer la lame au bon endroit. Parfois, la récompense était une superbe perle… Qu’elle l’aime ou non, Min voulait que le garçon reste en vie – mais pas plus que Cadsuane, assurément.

Son manteau déposé sur le dossier d’un fauteuil, Verin vint se réchauffer les mains devant une des cheminées. Si elle ne glissait pas vraiment sur le sol, la sœur enveloppée se déplaçait avec plus de grâce qu’on l’aurait cru. En elle, qu’est-ce qui tenait de la dissimulation ? Au fil du temps, les Aes Sedai apprenaient à porter une multitude de masques. Une habitude, au bout d’un moment…

— Je crois que tout peut encore se régler pacifiquement, à Tear, fit Verin, comme si elle pensait tout haut.

Ou comme si elle voulait le faire croire à Cadsuane.

— Hearne et Simaan sont au bord du désespoir, morts de peur que les autres Hauts Seigneurs reviennent d’Illian et les piègent en ville. Considérant leurs autres options, on pourra peut-être les forcer à accepter Darlin. Estanda est d’un tout autre bois, mais si on lui prouve qu’elle a des avantages à en tirer…

— Je t’ai dit de ne pas t’approcher de ces gens, coupa Cadsuane.

Surprise, Verin cligna des yeux.

— Et j’ai obéi… Des rumeurs courent dans les rues, et je sais comment les comparer et en tirer une étincelle de vérité. J’ai vu Alanna et Rafela, en revanche, mais je me suis cachée derrière un marchand de tourtes à la viande avant qu’elles m’aperçoivent. Je suis certaine qu’elles ne m’ont pas repérée.

Verin se tut, attendant que Cadsuane lui explique pourquoi elle avait eu ordre d’éviter aussi les sœurs.

— Il faut que j’aille voir le garçon, éluda la sœur de légende.

L’inconvénient, lorsqu’on acceptait de conseiller quelqu’un… Même si on imposait les conditions les plus favorables, il fallait tôt ou tard répondre aux convocations. En principe, du moins… Là, c’était un prétexte rêvé pour échapper à la curiosité de Verin.

Au fond, tout était très simple. Quand on cherchait à résoudre les problèmes seule, on ne trouvait aucune solution. Et pour certains, la manière dont on les résolvait n’importait pas, en fin de compte.

Partir sans répondre laisserait Verin avec une énigme à résoudre – du grain à moudre, en somme. Quand elle n’était pas sûre d’une personne, Cadsuane adorait la plonger aussi dans l’incertitude.

Verin reprit son manteau et sortit avec son interlocutrice. Avait-elle l’intention de l’accompagner ?

Dans le couloir, les deux Aes Sedai tombèrent sur Nesune, qui s’arrêta net, si pressée qu’elle parût. Très peu de gens pouvaient se vanter d’avoir un jour ignoré Cadsuane. Nesune s’ajouta à la liste en s’adressant ostensiblement à Verin :

— Te voilà de retour ? (Enfoncer les portes ouvertes, le génie bien particulier des sœurs marron…) Tu as écrit un texte sur les animaux des Terres Naufragées, si je me souviens bien…

La preuve absolue que c’était vrai. Nesune avait une mémoire d’éléphant. Un don utile, si Cadsuane s’était assez fiée à elle pour recourir à ses services.

— Le seigneur Algarin m’a montré la peau d’un serpent qui en vient, selon lui. Mais je suis sûre que c’est le même que j’ai observé à…

Alors que Nesune la tirait par la manche, Verin implora Cadsuane du regard. Mais c’était trop tard. Entraînée dans le couloir, elle aurait droit à une longue conversation sur le serpent de malheur.

Un spectacle remarquable… et un peu troublant. Nesune soutenait Elaida – ou l’avait soutenue – tandis que Verin entendait la renverser – ou avait entendu. Et voilà qu’elles parlaient de reptiles comme de vieilles amies. Si toutes les deux avaient juré fidélité au jeune al’Thor, ça tenait à sa nature de ta’veren capable de tisser la Trame autour de lui. Mais quel serment pouvait faire oublier à ces femmes leur conflit au sujet de la Chaire d’Amyrlin légitime ? Ou étaient-elles affectées par la proximité d’un ta’veren ? Cadsuane aurait donné cher pour avoir la réponse. Aucun de ses ornements ne la protégerait d’un ta’veren. Dans le lot, elle ignorait à quoi servaient une des lunes et deux poissons, mais sûrement pas à ça.

Ne se creusait-elle pas la cervelle pour rien ? La réponse, très simple, était peut-être que Verin et Nesune appartenaient à l’Ajah Marron. Ces sœurs-là pouvaient oublier n’importe quoi, quand on leur donnait un sujet d’étude. Des serpents ? Quelle horreur !

Les ornements oscillèrent lorsque Cadsuane se détourna, laissant les deux sœurs marron dans son dos. Que lui voulait le garçon ? Que ce soit utile ou non, jouer les conseillères ne lui avait jamais plu…

Dans le couloir, les courants d’air taquinaient les antiques tapisseries usées à force d’avoir été décrochées puis rependues. Assez petit à l’origine, le manoir avait été étendu à la manière d’un corps de ferme, les dépendances s’ajoutant au gré des bonnes fortunes de la famille. Jamais vraiment prospères, les Pendaloan étaient très nombreux à une époque. Le résultat de cette équation – besoin d’espace mais pas d’argent – ne se voyait pas que sur les tapisseries. Les corniches peintes de couleurs vives, par exemple. Et les variations de taille et de hauteur des couloirs, qui ne se croisaient pas toujours à angle droit. Placées là uniquement pour fournir de la lumière, des fenêtres qui donnaient jadis sur les champs offraient à présent une vue sur des cours désertes, à part quelques bancs. Dans certains cas, pour aller d’un point à un autre, il fallait impérativement emprunter une passerelle à colonnade qui dominait une de ces cours. Rarement sculptées, les colonnes étaient soigneusement peintes.