Alivia regarda Cadsuane avec une méfiance respectueuse, mais à l’évidence, elle ne la voyait pas comme une ennemie. Avec les adversaires de Rand, la Seanchanienne avait tendance à se montrer… expéditive.
L’autre sentinelle, également une femme, faisait environ la taille d’Alivia. À part ça, elles n’auraient pas pu être plus différentes. Les yeux sombres et pas bleus, Elza avait le visage sans âge d’une Aes Sedai alors qu’Alivia, les cheveux discrètement zébrés de blanc, arborait les ridules de la maturité.
Dès qu’elle vit Cadsuane, Elza bondit sur ses pieds, s’enveloppa dans son châle et se campa devant la porte.
— Il n’est pas seul, dit-elle d’un ton glacial.
— Tu prétends vraiment me barrer le chemin ? répliqua Cadsuane, tout aussi froide.
En principe, la sœur verte andorienne aurait dû s’écarter. Très inférieure dans le Pouvoir, elle n’était pas censée hésiter ni même attendre un ordre direct. Ça allait de soi… Pourtant, elle ne broncha pas et ses yeux lancèrent des éclairs.
Un vrai dilemme. Dans le manoir, cinq autres sœurs avaient juré fidélité au garçon, et celles qui avaient été loyales à Elaida regardaient Cadsuane comme si elles doutaient de ses intentions envers lui. Ça soulevait une question intéressante. Pourquoi Verin ne réagissait-elle pas ainsi ? Cela dit, seule Elza tentait de s’interposer entre Cadsuane et le garçon. Son comportement empestait la jalousie, ce qui n’avait aucun sens. Elle ne pouvait pas se croire plus qualifiée pour conseiller al’Thor, et si elle l’avait désiré – comme Champion ou comme amant – Min aurait déjà sorti ses griffes. Sur ce plan, la jeune femme avait un instinct très sûr.
Si elle avait été le genre de femme à faire ça, Cadsuane aurait montré les dents. À l’instant où elle allait ordonner à Elza de s’écarter, Alivia se pencha vers sa compagne :
— Il l’a convoquée, Elza. Si nous l’empêchons d’entrer, il sera agacé. Contre nous, pas contre elle. Laisse-la passer.
Du coin de l’œil, Elza regarda la Seanchanienne, puis elle eut un rictus méprisant. Dans le Pouvoir, Alivia lui était infiniment supérieure – elle dominait même Cadsuane – mais elle était une Naturelle, donc une menteuse selon la vision du monde d’Elza. Du coup, elle refusait de croire qu’Alivia ait pu être une damane et rejetait d’un bloc le reste de son histoire. Pourtant, elle coula un regard à Cadsuane, puis à la porte, dans son dos, et tira nerveusement sur son châle. Rand agacé contre elle ? Son pire cauchemar…
— Je vais voir s’il peut te recevoir…, maugréa-t-elle. Alivia, surveille-la.
Sur ces fortes paroles, Elza se tourna pour toquer délicatement à la porte. Une voix d’homme lui disant d’entrer, elle entrouvrit le battant et se glissa dans la pièce.
— Il faut lui pardonner, dit Alivia avec son accent traînant si irritant. Elle prend son serment très au sérieux, c’est tout. Et elle n’a pas l’habitude d’être au service de quelqu’un.
— Les Aes Sedai n’ont qu’une parole, répondit sèchement Cadsuane.
Face à la Seanchanienne, elle avait l’impression de parler bien trop vite, à la mode du Cairhien.
— C’est leur devoir, Alivia.
— C’est vrai, et pour information, je n’ai moi aussi qu’une parole. J’ai une dette envers Rand, et je ferai tout ce qu’il me demandera.
Une remarque fascinante… et une ouverture. Mais avant que Cadsuane ait pu saisir la perche, Elza revint, suivie par Algarin, sa barbe blanche parfaitement taillée. Avec un sourire qui accentua ses rides, le vieil homme s’inclina devant la sœur de légende. Des plus ordinaires, sa veste noire, coupée dans sa lointaine jeunesse, lui allait deux fois, désormais, et son crâne se déplumait.
Aucune chance de lui tirer les vers du nez sur sa rencontre avec le garçon…
— Il va te recevoir, annonça Elza d’un ton grinçant.
Cadsuane passa à un souffle de montrer les dents. Mais Alivia et Algarin devraient attendre, si intéressants qu’ils soient…
Quand elle entra, le garçon était debout. Presque aussi grand et large que Lan, il portait une veste noire ornée de fil d’or sur les manches et le col. Pour lui aller vraiment, ce vêtement ressemblait trop à l’uniforme des Asha’man, mais Cadsuane garda la remarque pour elle.
Le garçon la salua puis désigna un fauteuil, devant la cheminée. Quand elle fut assise, il demanda si elle voulait du vin. Celui qui était sur la table avec deux gobelets avait refroidi, mais il pouvait en faire venir du chaud.
Estimant avoir travaillé assez dur pour lui inculquer la politesse, Cadsuane décida qu’il pouvait s’habiller comme il l’entendait. S’il avait encore besoin d’un guide, c’était sur des sujets plus importants. Inutile de gaspiller de la salive sur des futilités vestimentaires.
Inclinant la tête avec grâce, Cadsuane refusa le vin. Une boisson pouvait présenter plus d’une utilité. Par exemple, on pouvait la siroter quand on voulait du temps pour réfléchir, ou encore baisser les yeux dessus quand on entendait les cacher à son interlocuteur. Mais ce jeune homme-là, il fallait avoir l’œil dessus en permanence. Impassible, il lâchait presque aussi peu d’informations qu’une sœur. Avec ses cheveux roux foncé et ses yeux bleu-gris, il aurait pu passer pour un Aiel, mais peu de guerriers du désert avaient un regard si froid. En comparaison, le ciel grisâtre de la matinée était radieux. Et ça ne s’arrangeait pas depuis Shadar Logoth. Froideur, dureté, méfiance – la redoutable trilogie !
— Algarin avait un frère qui pouvait canaliser, dit Rand en se tournant vers un fauteuil.
En plein mouvement, il vacilla. Éclatant de rire, il se retint à un bras du siège comme s’il avait simplement trébuché. Mais il ne s’était pas emmêlé les pinceaux. Et il ne s’était pas connecté au saidin – Cadsuane l’avait déjà vu tituber ainsi quand il le faisait. Mais ses ornements l’auraient avertie. Selon Corele, pour récupérer après Shadar Logoth, Rand avait seulement besoin d’un peu de sommeil… Bon sang ! elle allait devoir le garder en vie ! Sinon, tout ça aurait été pour rien…
— Je sais… (Algarin semblant avoir tout dit au garçon, Cadsuane s’autorisa une précision.) C’est moi qui ai capturé Emarin, puis qui l’ai conduit à Tar Valon.
On aurait pu trouver étrange qu’Algarin en soit reconnaissant. Mais Emarin, son frère cadet, avait survécu dix ans après avoir été apaisé, parce qu’elle l’avait aidé à accepter sa condition. Les deux frères avaient été très proches…
Le garçon s’assit, l’air troublé. Pour Emarin, il ne savait pas jusqu’à cet instant.
— Algarin veut être testé, annonça-t-il.
Cadsuane soutint le regard du garçon et ne dit rien. Les enfants encore vivants d’Algarin étaient mariés, donc il se sentait peut-être prêt à céder son domaine à ses descendants. Quoi qu’il en soit, au point où on en était, un homme capable de canaliser en plus ou en moins ne ferait aucune différence.
Al’Thor ne broncha pas. Au fond, c’était peut-être lui qui soutenait le regard de Cadsuane… Après un long moment, il hocha très légèrement la tête. L’avait-il mise à l’épreuve ?
— Quand tu te conduis comme un imbécile, mon garçon, ne crains jamais que je m’abstienne de te le dire.
Après une seule entrevue, la plupart des gens se souvenaient que Cadsuane avait une langue acérée. Le garçon, lui, avait besoin qu’elle lui rafraîchisse la mémoire de temps en temps.
Il eut un grognement qui était peut-être un rire mélancolique. Cadsuane se souvint qu’il voulait qu’elle lui enseigne quelque chose – sans être capable de préciser quoi. Aucune importance. Elle pouvait piocher dans une longue liste, et elle avait à peine commencé.
Les traits toujours de marbre, al’Thor se leva d’un bond et entreprit de marcher de long en large entre la cheminée et la porte. Dans son dos, il serrait les poings.