Выбрать главу

— Avec Alivia, j’ai discuté des Seanchaniens. S’ils parlent de leur armée toujours victorieuse, c’est pour une bonne raison. Ils n’ont jamais perdu une guerre. Des batailles, oui, mais pas de guerre. Après une défaite, ils se réunissent autour d’une table pour déterminer ce qu’ils ont mal fait – ou ce que l’ennemi a bien fait. Ensuite, ils modifient ce qui doit l’être pour renouer avec la victoire.

— Très judicieux, fit Cadsuane quand la tirade fut terminée. Je connais des chefs qui font la même chose. Davram Bashere, par exemple. Mais aussi Gareth Bryne, Rodel Ituralde, Agelmar Jagad. Même Pedron Niall procédait ainsi, de son vivant. Tous de très grands généraux.

— Oui, marmonna Rand sans cesser de marcher.

Il ne regarda pas Cadsuane, à croire qu’il ne la voyait pas. En revanche, il l’entendait, et avec un peu de chance, il l’écouterait.

— Cinq grands chefs, oui ! Mais tous les Seanchaniens font ça ! Depuis des milliers d’années, même. Ils modifient ce qui doit l’être et ne baissent jamais les bras.

— Tu envisages qu’ils soient invincibles ? demanda Cadsuane, très calme.

L’équanimité était toujours adaptée avant de connaître les faits – et après aussi, le plus souvent.

— Je peux finir par les vaincre, lâcha le garçon, avec un gros effort pour rester courtois.

Une bonne chose, ça. Moins Cadsuane devrait prouver qu’elle sanctionnerait tout manquement à ses règles, mieux ça vaudrait.

— Mais…

Rand s’interrompit, gêné par les éclats de voix qui montaient du couloir.

Un instant plus tard, la porte s’ouvrit et Elza entra à reculons, sans cesser de crier. Les bras en croix, elle tentait de retenir deux Aes Sedai. Le visage pour une fois rubicond, Erian essayait de pousser sa collègue verte. Sarene, belle à en faire paraître Erian quelconque, affichait plus de sérénité, comme il seyait à une sœur blanche, mais elle secoua la tête assez violemment pour faire s’entrechoquer les perles accrochées à ses tresses. Même si elle se contrôlait, c’était une femme au sang chaud.

— Bartol et Rashan vont venir, annonça Erian, son accent illianien aggravé par la colère.

Elle parlait de ses deux Champions, laissés derrière elle à Cairhien.

— Je ne les ai pas envoyé chercher, mais quelqu’un a « voyagé » avec eux. Il y a une heure, je les ai sentis plus près de moi, puis plus proches encore. Ils ne sont pas très loin.

— Mon Vitalien approche aussi, dit Sarene. Il sera là dans quelques heures.

Elza baissa les bras – mais sans cesser de foudroyer les sœurs du regard, si on en jugeait par la tension de ses muscles dorsaux.

— Mon Fearil sera bientôt là aussi, souffla-t-elle.

Son seul protecteur. On les disait mariés, et une sœur verte, dans cette situation, prenait rarement un autre Champion tant que durait cette union. Cadsuane se demanda si Elza aurait signalé l’arrivée de Fearil, si les autres n’avaient rien dit.

— Je ne m’attendais pas à ça si tôt, souffla Rand.

Un murmure, mais vibrant de détermination.

— Mais je n’aurais pas dû espérer que les événements se plient à ma volonté, pas vrai, Cadsuane ?

— Ils ne se plient à la volonté de personne, mon garçon.

La sœur de légende se leva. Comme si elle ne l’avait pas vue avant, Erian sursauta. Pourtant, Cadsuane aurait juré que ses traits étaient aussi figés que ceux du garçon – et peut-être taillés dans le même marbre.

Pourquoi les Champions venaient-ils de Cairhien, et qui avait « voyagé » avec eux ? Ces deux questions risquaient de se révéler cruciales.

En attendant, Cadsuane pensait avoir obtenu une nouvelle réponse du garçon, et elle allait devoir réfléchir très sérieusement à ce qu’elle lui conseillerait.

Parfois, les réponses se révélaient plus épineuses que les questions…

24

La tempête gronde

À travers les fenêtres, le soleil du milieu d’après-midi aurait dû se déverser dans la chambre de Rand, mais il pleuvait comme vache qui pisse et toutes les lampes, réglées au maximum, n’étaient pas de trop pour repousser la pénombre. Assourdissant, le tonnerre faisait trembler les vitres. Venu du Mur du Dragon à la vitesse d’un cheval au galop, un formidable orage charriait un air assez glacial pour qu’on redoute des chutes de neige. De la grêle martelait le manoir, et on gelait malgré les flammes qui crépitaient dans la cheminée.

Étendu sur sa couche, ses pieds encore bottés croisés sur le dessus-de-lit, Rand fixait les tentures du baldaquin en essayant de remettre de l’ordre dans ses idées. S’il pouvait s’abstraire de l’orage qui se déchaînait dehors, avec Min blottie sous son bras, c’était une tout autre affaire. Non qu’elle tentât de le distraire, mais elle y parvenait sans essayer.

Que devait-il faire d’elle ? Et d’Elayne ? Et d’Aviendha ? À cette distance de Caemlyn, les deux n’étaient qu’une très vague présence dans sa tête. En supposant qu’elles soient toujours à Caemlyn. Avec elles, il fallait toujours se méfier. Tout ce qu’il captait, pour le moment, c’était une direction très générale et la certitude qu’elles étaient vivantes.

Min se serrait contre lui, en revanche, et le lien rendait sa présence aussi vibrante dans son esprit que pour sa chair. Était-il trop tard pour la garder en sécurité ? Et pour préserver Elayne et Aviendha ?

Qui t’autorise à croire que tu peux préserver quelqu’un ? souffla Lews Therin dans la tête de Rand.

Le spectre dément était devenu un vieil ami, au fil du temps.

Nous allons tous mourir. Prie simplement pour ne pas être celui qui les tuera.

Un vieil ami, mais pas bienvenu. Plutôt du genre dont on ne peut pas se débarrasser. Désormais, Rand ne redoutait plus de tuer Min, Elayne ou Aviendha, et il n’avait plus peur de devenir fou – davantage qu’il l’était déjà, en tout cas, avec un fantôme dans sa tête et de temps en temps l’image voilée d’un visage qu’il semblait à un souffle de reconnaître. Oserait-il interroger Cadsuane sur tout ça ?

Ne te fie à personne, marmonna Lews Therin avec un rire grinçant. Même pas à moi.

Sans sommations, Min flanqua dans les côtes de Rand un coup assez fort pour lui arracher un grognement.

— Tu sombres dans la mélancolie, berger ! Si tu recommences à t’en faire pour moi, je jure de te…

Min avait tant de façons de manifester son mécontentement, chacune ayant un écho différent dans le lien. Parfois, comme en ce moment, Rand captait une légère irritation, à l’occasion mêlée d’inquiétude. En d’autres occasions, c’était plus violent, comme si elle brûlait d’envie de lui flanquer une paire de gifles.

Il y avait aussi, plus rarement, une sorte d’amusement, chez elle, qui lui donnait envie de rire – une réaction qu’il ne s’autorisait plus depuis longtemps. Enfin, elle émettait de temps en temps un rire de gorge qui lui aurait fait bouillir les sangs, même s’il n’y avait pas eu le lien.

— Pas touche, berger ! lança Min avant qu’il ait pu bouger la main qui reposait sur son dos.

Roulant sur elle-même, elle se leva souplement puis tira sur sa veste brodée pour la défroisser. Quand ce fut fait, elle baissa sur Rand un regard réprobateur. Depuis qu’ils étaient liés, elle était encore plus douée pour deviner ses pensées – un exercice dans lequel elle excellait déjà avant.

— Que comptes-tu faire, Rand ? Et que mijote Cadsuane ?

Dehors, des éclairs zébrèrent le ciel et les vitres tremblèrent plus violemment que jamais.