— Jusque-là, je n’ai jamais pu prévoir ce qu’elle ferait. Pourquoi ça devrait être différent aujourd’hui ?
L’épais matelas de plume céda un peu sous Rand quand il roula sur lui-même pour s’asseoir, les jambes dans le vide. D’instinct, il faillit plaquer une main sur la vieille blessure de son flanc, mais il se retint et prolongea le mouvement pour boutonner simplement sa veste. À demi cicatrisées mais jamais guéries, ces deux plaies superposées le tourmentaient depuis Shadar Logoth. Ou était-il simplement plus conscient de la manière dont elles pulsaient, l’inflammation réduite à une zone plus petite que la paume de sa main mais pourtant lancinante ?
Avec la disparition de Shadar Logoth, un de ces stigmates devrait commencer à guérir. Mais il était peut-être trop tôt pour qu’il sente la différence. Même si elle ne le ménageait pas, Min avait cogné de l’autre côté – sur ce plan, au moins, elle était toujours délicate – et il pensait avoir réussi à lui cacher ses douleurs. Pourquoi lui donner une raison supplémentaire de s’inquiéter ? Les soucis qu’il voyait dans ses yeux – et sentait dans sa tête – devaient concerner Cadsuane. Ou quelqu’un d’autre…
Le manoir et ses dépendances étaient pleins à craquer, désormais. Dans le contexte actuel, il avait semblé inévitable que quelqu’un, tôt ou tard, tente d’utiliser les Champions restés au Cairhien. Si elles n’avaient pas clamé sur tous les toits qu’elles entendaient rejoindre le Dragon Réincarné, leurs Aes Sedai n’en avaient pas non plus fait mystère. Même ainsi, Rand n’avait pas du tout prévu de voir débarquer tant de monde.
Escorté par une centaine de ses cavaliers, Davram Bashere avait mis pied à terre en pestant contre la pluie qui ruinait les selles et les harnais. Mêmes complaintes chez les Asha’man, une demi-douzaine, qui n’avaient pas jugé bon, pour une raison mystérieuse, de se protéger de l’orage. S’ils avaient chevauché avec Bashere, on aurait juré que deux groupes différents arrivaient, séparés par une courte distance et « réunis » par une puissante méfiance mutuelle.
Un des hommes en veste noire était Logain Ablar. Oui, Logain ! Devenu un Asha’man, avec l’Épée et le Dragon sur son col. Bashere et Logain avaient demandé un entretien à Rand – mais pas en public, et surtout pas en présence l’un de l’autre.
Des visiteurs surprenants, et pourtant pas les plus inattendus. Rand aurait cru que les huit Aes Sedai seraient des amies de Cadsuane, mais cette dernière avait paru aussi étonnée que lui de les voir. Plus étrange encore, à part une, toutes semblaient avoir un lien avec les Asha’man. Sans être leurs prisonnières ni leurs geôlières, à l’évidence…
Logain avait refusé de fournir des explications en présence de Bashere – qui s’était incrusté pour ne pas laisser à son rival le privilège de s’entretenir seul avec le Dragon Réincarné.
À présent, tous ces gens se séchaient et récupéraient dans leurs chambres. Un répit précieux pour Rand, résolu à remettre de l’ordre dans ses idées. Si c’était possible, avec Min près de lui…
À sa place, qu’aurait fait Cadsuane ? Eh bien, il lui avait demandé conseil, mais elle semblait dépassée par les événements, comme lui.
De toute façon, quoi qu’en pense Cadsuane, la décision avait été prise…
Des éclairs déchirèrent de nouveau le ciel. La foudre convenait très bien à Cadsuane. Comme elle, on ne savait jamais où elle allait frapper…
Alivia en finira avec elle, murmura Lews Therin. Elle nous aidera tous à mourir. Si tu le lui demandes, elle te débarrassera de Cadsuane.
Je ne veux pas la tuer, répondit Rand au spectre. Et la laisser mourir est un luxe que je ne peux pas m’offrir.
Lews Therin le savait pertinemment, ce qui ne l’empêcha pas de maugréer. Depuis Shadar Logoth, et par intermittence, il semblait un peu moins fou. Ou était-ce Rand qui l’était plus ? Tout bien pesé, il conversait chaque jour avec un mort présent dans sa tête, et ce n’était pas une preuve éclatante de santé mentale.
— Tu dois faire quelque chose, marmonna Min, les bras croisés. L’aura de Logain, plus forte que jamais, est tout entière orientée vers la gloire. Qui sait s’il ne pense pas toujours être le véritable Dragon Réincarné ? Dans les images que j’ai vues autour du seigneur Davram, il y a quelque chose de… sombre. S’il se retourne contre toi, ou s’il meurt… J’ai entendu un soldat dire que le seigneur Dobraine risque de mourir. Perdre un seul de ces trois hommes serait un coup dur. Si tu les perds tous, il te faudra un an pour t’en remettre.
— Si tu as vu ces choses, elles arriveront… Min, je dois faire ce que je peux, sans me soucier de ce que je ne peux pas.
La jeune femme foudroya Rand du regard. Une astuce pour faire croire à son compagnon que c’était lui qui cherchait une dispute.
Entendant gratter à la porte, Rand tourna la tête et sa compagne pivota à demi sur elle-même. La connaissant, le jeune homme paria qu’elle avait sorti de sa manche un de ses couteaux de lancer et le cachait derrière son poignet. Sacrée Min ! Même Thom Merrilin ne portait pas autant de lames sur lui ! Idem pour Mat.
Des couleurs tourbillonnèrent dans la tête de Rand, comme chaque fois qu’il pensait à un autre ta’veren. Ce coup-ci, elles formèrent presque une image. Un homme assis sur le banc du conducteur d’un chariot ? En tout cas, ce n’était pas le visage qu’il voyait parfois en pensée. Fugitive, la scène disparut sans laisser à Rand les vertiges liés au mystérieux visage.
— Entrez ! lança-t-il en se levant.
Elza se glissa dans la chambre et fit une impeccable révérence. Parangon d’amabilité, aussi calme et souveraine qu’une chatte, elle ignora superbement Min. Parmi les sœurs désormais loyales à Rand, aucune n’égalait sa ferveur et son zèle. En réalité, elles n’essayaient pas. Pour prêter serment, elles avaient eu des raisons diverses et variées. Quant à Verin et aux sœurs venues à sa rescousse aux puits de Dumai, elles n’avaient pas eu le choix, face à un ta’veren.
D’un abord si glacial qu’elle fût, Elza semblait dévorée par un feu intérieur. Le désir impérieux de garder Rand en vie jusqu’à l’Ultime Bataille.
— Tu m’as dit de te prévenir quand l’Ogier arriverait, rappela-t-elle.
— Loial ! s’écria Min, toute joyeuse.
Remettant son couteau en place, elle passa devant Elza, qui cilla en apercevant la lame.
Dans le salon attenant, Min s’adressa à l’Ogier :
— J’aurais pu tuer Rand quand il t’a laissé filer dans ta chambre avant que je t’aie vu !
Dans le lien, Rand capta qu’elle ne pensait pas ce qu’elle disait. Enfin, pas exactement…
— Merci, Elza…
Dans le salon, Min riait et Loial l’imitait, provoquant l’équivalent d’un petit séisme. Un Ogier tonitruant, comme il se devait…
Peut-être parce que sa ferveur l’incitait à entendre ce que Rand dirait à Loial, Elza hésita avant de se retirer sur une révérence un peu crispée. Une pause, dans les rires, indiqua qu’elle traversait le salon. Puis Min et Loial recommencèrent à se congratuler.
Rand s’autorisa enfin à se connecter à la Source. Autant que possible, il s’arrangeait pour qu’il n’y ait pas de témoins, à ces moments-là.
Un feu plus brûlant que le soleil et en même temps plus glacial que le pire des blizzards se déversa en lui. Face à ce vortex de rage, cent fois plus fort que l’orage, dehors, une seconde d’inattention risquait d’être mortelle. Se connecter au saidin revenait à lutter pour la survie.
Certes, mais la couleur des corniches – du vert, ici – devint bien plus vive, le noir de sa veste s’approfondit et l’or de ses broderies scintilla comme jamais. Sur les montants sculptés du lit, Rand distingua le grain du bois et les traces de polissage laissées par un artisan des décennies plus tôt. Le saidin lui donnait l’impression d’être à demi aveugle et sourd dès qu’il ne le maniait plus.