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Une partie seulement de ce qu’il éprouvait…

Propre…, murmura Lews Therin. De nouveau pur et clair…

La stricte vérité. La souillure attachée depuis la Dislocation à la moitié masculine du Pouvoir n’existait plus. Cela dit, ça n’épargna pas à Rand une phénoménale envie de vomir. Un instant, la chambre sembla tourner autour de lui, et il dut se retenir à un montant du lit pour ne pas tomber. La souillure disparue, pourquoi était-il toujours malade quand il se connectait au saidin ? Il l’ignorait, et Lews Therin ne le savait pas non plus – ou il ne voulait rien dire.

Ce malaise expliquait pourquoi Rand s’efforçait d’être seul quand il se connectait au Pouvoir. Si Elza priait pour qu’il vive jusqu’à Tarmon Gai’don, bien des gens auraient aimé ne pas le voir arriver jusque-là, et tous n’étaient pas des Suppôts des Ténèbres.

Tirant parti de cet instant de faiblesse, le spectre voulut s’emparer du saidin. Quand il le sentit frémir d’avidité, Rand fit ce qu’il fallait. Avec plus de difficulté que d’habitude pour le repousser ? Eh bien, depuis Shadar Logoth, Lews Therin semblait plus solidement uni à lui, oui… Mais ça n’avait aucune importance. Avant de pouvoir mourir, il ne lui restait plus si longtemps, et l’essentiel serait de tenir jusque-là.

Pour oublier les derniers vestiges de la nausée, Rand prit une grande inspiration. À peu près requinqué, il passa dans le salon, où le « tonnerre » continuait à gronder.

Au milieu de la pièce, Min tenait entre ses mains un des énormes battoirs de Loial. Même en s’y prenant ainsi, elle ne parvenait pas à le recouvrir. Alors que le plafond était très haut, le sommet du crâne de l’Ogier le touchait presque. Pour l’occasion, Loial avait revêtu une redingote bleu foncé toute propre dont l’ourlet, au-dessus de son pantalon ample, venait taquiner le revers de ses bottes, à hauteur de genoux. Pour une fois, nota Rand, les poches de son ami n’étaient pas pleines de livres.

Les yeux grands comme des soucoupes de l’Ogier brillèrent quand il aperçut Rand, et un sourire fendit en deux son visage. Sous ses cheveux en bataille, ses oreilles poilues frémirent de plaisir.

— Rand, le seigneur Algarin a des chambres d’amis adaptées aux Ogiers. Six, tu te rends compte ? Bien entendu, elles n’ont plus été occupées depuis longtemps, mais on les aère chaque semaine, pour éviter les odeurs de renfermé, et la literie est de toute première qualité. Je pensais devoir me plier en deux dans un lit pour humain, mais ça ne sera pas le cas…

» Nous ne resterons pas longtemps ici, je parie ? (Les oreilles en berne, Loial soupira.) Je crois qu’il ne faudrait pas… Je veux dire… Hum, je pourrais m’habituer à avoir un vrai lit, et ce n’est pas souhaitable si je dois rester avec toi. Enfin, tu vois ce que je veux dire.

— Je vois, oui, confirma Rand.

Il aurait pu rire de l’accablement de l’Ogier. Il aurait dû en rire, même. Hélas, il en était incapable, ces derniers temps… Après avoir filé autour de la pièce une protection contre les oreilles indiscrètes, il entrecroisa les flux afin de pouvoir se séparer du saidin. Aussitôt, les derniers symptômes de nausée se volatilisèrent. En règle générale, il pouvait contrôler son malaise – au prix d’un gros effort –, mais pourquoi s’imposer cette épreuve quand ce n’était pas indispensable ?

— Certains de tes livres ont souffert de la pluie ?

À peine arrivé, Loial s’était empressé de vérifier l’état de ses trésors.

Soudain, une idée traversa l’esprit de Rand. Pendant qu’il tissait une protection, il avait pensé qu’il la « filait », un terme ancien qui appartenait au vocabulaire de Lews Therin. Les incidents de ce genre se multipliaient. Il reprenait des expressions de son « locataire », voire ne parvenait plus à faire la différence entre ses souvenirs et ceux du spectre. Mais il était Rand al’Thor, pas Lews Therin Telamon. En conséquence, il avait « tissé » une protection, puis « noué » les flux avant de « se couper » du saidin. Sauf que les deux manières de s’exprimer lui venaient tout naturellement…

— Mon exemplaire des Essais de Willim de Manaches est trempé, gémit Loial en tapotant sa lèvre supérieure du bout d’un index gros comme une saucisse.

S’était-il mal rasé, ou était-ce une moustache qui naissait sous son énorme nez ?

— Les pages auront peut-être des auréoles… Je n’aurais pas dû être si négligent avec un livre. Et mon carnet de notes aussi a souffert. Heureusement, l’encre ne s’est pas diluée… Tout reste lisible, mais il faudrait que je fabrique un étui pour…

Soudain rembruni, Loial plissa le front.

— Tu as l’air fatigué, Rand. Min, il ne semble pas très bien…

— Il a un peu trop tiré sur la corde, mais il se repose, à présent, répondit la jeune femme, sur la défensive.

Rand eut l’ombre d’un sourire. Min le défendait toujours, même face à ses amis…

— Oui, tu te reposes, berger ! (Lâchant la main de Loial, Min plaqua les poings sur ses hanches.) Puisqu’on en parle, si tu t’asseyais ? Et toi aussi, Loial. Si je continue à lever la tête pour te regarder, j’attraperai un torticolis.

Loial gloussa, l’équivalent du mugissement d’un taureau, puis il étudia une des chaises à dossier droit. Proportionnellement à sa taille, on eût dit un siège pour enfant.

— Berger ! Min, tu n’imagines pas comme il est agréable de t’entendre l’appeler comme ça !

Loial s’assit. Le siège grinçant sinistrement, il se retrouva avec les genoux presque sous le menton.

— Désolé, Rand, mais c’est vraiment agréable, et je n’ai guère eu d’occasions de me réjouir, ces derniers temps.

Une fois assuré que la chaise tenait bon, l’Ogier coula un regard à la porte d’entrée et souffla :

— Karldin n’a pas le sens de l’humour…

— Tu peux parler plus fort, dit Rand, nous sommes sous une protection.

Il avait failli dire « derrière un bouclier ». Ce n’était pas la même chose, et il le savait, mais…

Trop fatigué pour s’asseoir – comme pour s’endormir facilement le soir –, Rand alla se camper devant la cheminée histoire de réchauffer ses articulations et ses os douloureux. Le vent aspiré par le conduit faisait danser les flammes et renvoyait parfois dans la pièce un nuage de fumée. La pluie martelait toujours les fenêtres, mais l’orage semblait terminé. Mains croisées dans le dos, Rand se détourna du feu.

— Que font les Anciens, Loial ?

Au lieu de répondre, l’Ogier regarda Min comme s’il était en quête de soutien et d’encouragements. Assise au bord d’un fauteuil bleu, les jambes croisées, la jeune femme lui sourit. Avec la discrétion d’un blizzard qui s’engouffre dans un tunnel, le géant soupira.

— Karldin et moi, nous sommes passés dans tous les Sanctuaires, Rand. À part le Shangtai, bien entendu, où je ne peux pas me montrer. Mais j’ai laissé un message partout ailleurs, et le Daiting n’est pas loin du Shangtai. Quelqu’un transférera mon message… Dans le Shangtai, la Grande Souche est en cours, et cette réunion attirera beaucoup de monde. D’autant plus que la dernière édition remonte à mille ans, soit l’époque où les humains se massacraient lors de la guerre des Cent Années. C’était au tour de mon Sanctuaire de l’organiser… Quelque chose de très important doit se préparer, mais personne n’a voulu me donner des précisions. Tant qu’on n’a pas une barbe, inutile d’espérer en savoir plus sur une Souche, grande ou petite…