Dehors, les éclairs se déchaînèrent et le tonnerre revint en force. Lors de certains orages, les accalmies annonçaient seulement que le pire restait à venir.
Je t’avais dit de les tuer toutes quand tu en avais l’occasion ! triompha Lews Therin. Je te l’avais dit !
— Tu es sûre qu’ils ont été liés, Samitsu ? demanda Cadsuane d’un ton ferme.
Et assez haut pour être entendue malgré le tonnerre. Cet orage convenait à merveille à son humeur. Comme elle aurait aimé montrer les dents ! Pour rester tranquillement assise à siroter une infusion au gingembre, il fallait avoir son entraînement. Depuis une éternité, elle n’avait plus laissé ses émotions prendre le dessus. Là, elle avait envie de mordre. Quelque chose ou quelqu’un…
Samitsu tenait elle aussi une tasse en porcelaine, mais elle n’avait pas encore bu, refusant la chaise que Cadsuane lui avait désignée. Les clochettes de ses cheveux tintinnabulant, la mince Aes Sedai se détourna de la cheminée de gauche dont elle contemplait les flammes. Comme elle n’avait pas pris le temps de sécher ses cheveux, ils pendaient lamentablement dans son dos. Et ses yeux noisette trahissaient un malaise inhabituel.
— Ce n’est pas le genre de question qu’on peut poser à des sœurs – et de toute façon, aucune ne me répondrait. Bien sûr, elles ne m’ont rien dit spontanément. Au début, j’ai cru qu’elles avaient fait comme Merise, Corele et la pauvre Daigian.
Un éclair de sympathie passa dans le regard de Samitsu. D’expérience, elle savait quel calvaire traversait Daigian depuis la mort d’Eben. Toute sœur qui n’en était pas à son premier Champion avait connu ça.
— Mais il est clair que Toveine et Gabrelle sont toutes les deux avec Logain. Je crois que Gabrelle partage même sa couche. Si un lien a été établi, c’est venu des hommes.
— Un prêté pour un rendu…, marmonna Cadsuane derrière sa tasse.
Certains esprits prétendaient que ce n’était que justice. Mais que venait faire cette notion dans un combat ? Soit on luttait soit on baissait les bras, et ça n’avait rien d’un jeu. La justice, c’était bon pour les gens bien en sécurité d’un côté pendant que d’autres se vidaient de leur sang en face.
Hélas, elle ne pouvait pas faire grand-chose, sinon tenter d’équilibrer les événements. L’équilibre, ça n’avait rien à voir avec la justice ou la noblesse d’âme.
Toute cette affaire tournait à la foire d’empoigne.
— Je suis ravie que tu m’aies avertie avant que je sois en face de Toveine et des autres, mais je te demande quand même de retourner à Cairhien dès les premières lueurs de l’aube.
— Cadsuane, je ne pouvais rien faire… La moitié des gens à qui je donnais un ordre allaient demander à Sashalle s’ils devaient l’exécuter, et les autres me disaient en face qu’ils ne pensaient pas comme moi. Le seigneur Bashere l’a convaincue de libérer les Champions – je donnerais cher pour savoir comment il était au courant – et elle a chargé Sorilea de l’opération. Impossible de m’y opposer ! Sorilea s’est comportée comme si je venais d’abdiquer. Elle ne comprenait pas, et elle n’a pas caché qu’elle me tenait pour une idiote. Je n’ai aucune raison de retourner à Cairhien, sauf si tu veux que je porte les gants de Sashalle et que je cire ses chaussures.
— J’entends que tu la surveilles, Samitsu. Rien de plus. Je veux savoir ce qu’une de ces sœurs converties en fidèles du Dragon fait quand les Matriarches et moi ne sommes pas là pour les tenir à l’œil. Tu as toujours été très observatrice…
Si Cadsuane était célèbre, elle ne le devait sûrement pas à sa patience. Mais avec Samitsu, il fallait parfois l’être. Cette sœur jaune était pour de bon observatrice, elle ne manquait pas d’intelligence – ni de volonté, la plupart du temps. En outre, c’était la plus grande experte en guérison vivante – jusqu’à l’arrivée de Damer Flinn. Pourtant, elle souffrait de pertes de confiance abyssales. Avec elle, le bâton ne fonctionnait pas, alors que la carotte réussissait à tous les coups. Pour ne pas recourir à ce qui faisait le boulot, il aurait fallu être idiote.
Alors que Cadsuane vantait son intelligence et son génie dans l’art de guérir – indispensable, ça, puisqu’elle pouvait s’en vouloir de ne pas avoir pu sauver un mort –, Samitsu reprenait du poil de la bête… et retrouvait toute son assurance.
— Sois sûre que Sashalle ne changera pas de bas sans que je le sache, fit Samitsu, regonflée à bloc.
À dire vrai, Cadsuane n’en attendait pas moins.
— Mais si je peux me permettre de demander…
Sa confiance recouvrée, Samitsu se révélait à peine courtoise. Sauf quand elle déprimait, elle n’avait rien d’une tendre agnelle.
— … que fiches-tu ici, au fin fond de Tear ? Et que va faire le jeune al’Thor ? Ou faut-il dire : que vas-tu le pousser à faire ?
— Il a un plan très dangereux, répondit Cadsuane.
Dehors, sur un fond de ciel obsidienne, les éclairs déchiquetaient carrément l’air. Cadsuane connaissait parfaitement bien les intentions du garçon. Restait à savoir si elle devait les contrarier…
— Il faut que ça s’arrête ! s’écria Rand, un roulement de tonnerre lui faisant écho.
Avant cet entretien, il avait retiré sa veste et remonté les manches de sa chemise pour dévoiler les dragons enroulés autour de ses avant-bras, la tête écarlate à crinière d’or sur le dos de ses mains. À chaque regard, son interlocuteur devait se souvenir qu’il avait le Dragon Réincarné en face de lui. Par prudence, il serrait les poings – une façon de ne pas céder aux injonctions de Lews Therin, qui aurait voulu le voir tordre le cou à ce maudit Logain Ablar.
— Je ne veux pas d’une guerre contre la Tour Blanche ! Tes Asha’man de malheur ne me contraindront pas à un affrontement. Ai-je été bien clair ?
Les mains sur la longue poignée de son épée, Logain ne broncha pas. Plus petit que Rand, c’était quand même un grand type, son regard froid ne laissant pas deviner qu’il venait de se faire souffler dans les bronches – et plutôt deux fois qu’une. Sur le col de sa veste récemment repassée, l’épée d’argent et le dragon brillaient de tous leurs feux.
— Dois-je comprendre qu’il faut les libérer ? Et qu’en échange, les Aes Sedai relâcheront ceux des nôtres qu’elles ont capturés ?
— Non ! rugit Rand. Ce qui est fait ne peut être défait.
Quand il lui avait suggéré de libérer Narishma, Merise s’était indignée comme s’il lui avait demandé d’abandonner un chiot sur le bas-côté de la route. Et s’il ne se trompait pas, Flinn et Corele étaient prêts à se battre jusqu’à la mort pour rester ensemble. Entre ces deux-là, il aurait juré qu’il y avait bien plus qu’un lien. Au fond, si une Aes Sedai pouvait lier un homme capable de canaliser, pourquoi une jolie femme ne se serait-elle pas intéressée à un vieux boiteux ?
— Tu mesures la pagaille dont tu es responsable, Logain ? À cette heure, le seul homme capable de canaliser qu’Elaida veuille voir vivant, c’est moi – et jusqu’à l’Ultime Bataille, pas plus. Quand elle apprendra tout ça, elle sera enragée et cherchera à vous tuer tous. J’ignore comment les rebelles réagiront, mais Egwene a toujours été très dure en affaires. Je devrai sans doute interdire aux Asha’man de lier des femmes à eux jusqu’à ce que les Aes Sedai aient lié assez d’Asha’man à elles… Si elles ne décident pas de vous abattre tous dès qu’elles en auront l’occasion. Ce qui est fait est fait, mais il faut que ça s’arrête !
À chaque mot, Logain se tendit un peu plus. Pourtant, il soutint le regard de Rand. Les autres personnes présentes dans la pièce ne l’intéressaient visiblement pas.
Refusant de participer à cette réunion, Min était allée lire un des nombreux ouvrages d’Herid Fel. Si son compagnon n’en comprenait pas un mot, elle s’en délectait.