— Je crois que quelques personnes devront mourir bientôt…, dit-elle.
Dès qu’elle aurait décidé lesquelles… Alors que de la satisfaction filtrait du lien, Fearil inclina la tête. Il adorait tuer.
— En attendant, abats quiconque menace le Dragon Réincarné. Tu as bien compris ? Quiconque !
Ce point était devenu parfaitement clair pour Elza alors qu’elle était également prisonnière des sauvages. Le Dragon Réincarné devait être là pour l’Ultime Bataille. Sinon, comment le Grand Seigneur pourrait-il l’écrabouiller ?
25
Quand il convient de porter des bijoux
Bouillant d’impatience, Perrin faisait les cent pas sur les tapis à motifs floraux qui couvraient le sol de la tente. Comme il se sentait mal à l’aise dans la veste en soie vert foncé que lui avait fait confectionner Faile ! Depuis, il la portait rarement, même si sa femme affirmait que les broderies d’argent mettaient en valeur ses épaules. Sans doute, mais le ceinturon où il glissait sa hache – deux accessoires des plus ordinaires – soulignait qu’il était un imbécile de roturier occupé à passer pour un noble. De temps en temps, il tirait sur ses gants ou jetait un regard noir à son manteau doublé de fourrure posé sur le dossier d’une chaise et qui semblait lui tendre les bras. Deux fois, il tira une carte de sa manche et la déplia pour étudier la configuration sommaire de Malden, la ville où Faile était prisonnière.
Jondyn, Get et Hu avaient réussi à rattraper quelques habitants en fuite. Tout ce qu’ils en avaient tiré, c’était la carte, et pour ça, ils avaient dû déployer des efforts surhumains. Les citadins en état de se battre étaient morts ou, condamnés à servir les Shaido, portaient la robe blanche des gai’shain. Parmi les fuyards, on trouvait seulement des vieux, des très jeunes, des malades et des rebuts d’humanité. D’après Jondyn, la seule idée que quelqu’un puisse les forcer à rebrousser chemin pour combattre les Shaido avait donné des ailes aux fuyards, accélérant leur migration vers Andor et la sécurité.
Avec ses labyrinthes de rues, sa forteresse de la dame locale et sa grande citerne, dans le quartier nord-est, la carte était un casse-tête. Une source de possibilités tentantes, aussi… Mais pour les essayer, Perrin devrait d’abord en savoir plus sur les deux grands mystères absents de la carte. Le nombre exact de Shaido qui entouraient les fortifications, et la raison de la présence de quatre ou cinq cents Matriarches capables de canaliser.
Du coup, chaque fois, il avait rangé la carte et continué à marcher de long en large.
La tente rouge l’agaçait autant que la carte, même chose pour le mobilier, des chaises à dorures pliantes – pour faciliter le transport – jusqu’à la table au plateau en mosaïque qui ne l’était pas. Idem pour les miroirs en pied, les coiffeuses et les coffres renforcés de cuivre alignés le long d’une paroi. Comme il faisait à peine jour, les douze lampes brûlaient. Dans les braseros, il restait quelques braises, mais le froid reprenait lentement le dessus.
Perrin avait même ordonné qu’on sorte les deux tentures de soie de Faile – avec des motifs floraux et une ribambelle d’oiseaux – et qu’on les accroche aux piquets du toit. Dans le même ordre d’idées, il avait permis à Lamgwin de lui tailler la barbe et de raser ses joues et son cou. Après des ablutions poussées, il avait enfilé une tenue propre…
Bref, la tente était prête à accueillir Faile comme si elle allait revenir d’une promenade. Quant à Perrin, il avait l’air d’un fichu seigneur, histoire d’inspirer confiance à tout le monde.
L’ennui, c’était que Faile ne se promenait pas à cheval. Retirant un de ses gants, le jeune seigneur glissa une main dans sa poche en quête de la lanière de cuir garnie de nœuds. Il y en avait trente-deux, désormais. Soit trente-deux jours sans Faile. Pour le savoir, il n’avait pas besoin d’un pense-bête, mais la nuit, quand il déprimait dans le noir, sur un lit que Faile ne partageait pas avec lui, compter les nœuds le réconfortait. Bizarrement, ils étaient un lien avec elle. Et l’insomnie restait préférable à des cauchemars en série.
— Si tu ne t’assieds pas, fit Berelain, vaguement amusée, tu seras trop fatigué pour chevaucher jusqu’à So Habor, même avec l’aide de Neald. Te regarder suffit à m’épuiser.
Perrin réussit à ne pas foudroyer du regard la jeune femme. En robe d’équitation bleu foncé, un collier d’or incrusté de pierres précieuses autour du cou, le diadème de Mayene sur la tête – le Faucon d’Or en plein vol juste au-dessus de ses sourcils –, la Première Dame, son manteau écarlate plié sous elle, occupait une des chaises, ses mains gantées de rouge posées sur les genoux. L’air aussi impassible qu’une Aes Sedai, elle diffusait une odeur de… patience.
Perrin ignorait pourquoi, mais dans son odeur, il ne captait plus le sentiment qu’il était un agneau bien gras mis à rôtir pour le dîner. Pour un peu, il lui en aurait été reconnaissant. Avoir quelqu’un avec qui parler de Faile – de son absence, surtout – le rassurait. Berelain l’écoutait et son odeur évoquait la… sympathie.
— Je veux être présent si… quand Gaul et les Promises ramèneront des prisonniers.
Le lapsus arracha une grimace à Perrin. On aurait pu croire qu’il doutait. Pourtant, tôt ou tard, ils finiraient bien par capturer quelques Shaido, même si ça semblait assez compliqué. Mais faire des prisonniers ne servait à rien quand on ne pouvait pas les ramener, et si les Shaido pouvaient être qualifiés d’imprudents, c’était uniquement en comparaison des autres Aiels. Pour lui expliquer ça, Sulin avait fait montre d’une admirable patience. Mais pour lui, il devenait de plus en plus difficile de se montrer patient…
— Qu’est-ce qui retient Arganda ? grommela-t-il.
Comme si son nom typique du Ghealdan l’avait fait apparaître, Arganda écarta le rabat et entra, le visage de pierre et les yeux cernés. À première vue, il dormait aussi peu que Perrin. Assez petit, il portait son plastron d’argent mais pas de casque. Comme il n’avait pas pris la peine de se raser, une barbe naissante assombrissait son menton et ses joues. Dans un concert de cliquetis, il posa sur la table une grosse bourse de cuir – à côté des deux qui s’y trouvaient déjà.
— En provenance du coffre de la reine…, marmonna-t-il amèrement.
Ces dix derniers jours, c’était son ton habituel.
— Assez pour couvrir nos engagements, et même plus. J’ai dû forcer la serrure et affecter trois hommes à la surveillance du magot. Le coffre ouvert, la tentation risque d’être forte, même pour nos meilleurs éléments…
— Parfait, parfait, fit Perrin en s’efforçant de cacher son impatience.
Si Arganda avait dû mobiliser cent hommes pour défendre le coffre, ça ne l’aurait pas affecté. Sa propre bourse était la moins pansue des trois, et pour la remplir, il avait dû racler les fonds de tiroir.
Après avoir mis son manteau, il ramassa les trois bourses et sortit.
Avec un grand déplaisir, il constata que le camp avait pris des allures permanentes. Ce n’était pas prévu, mais il ne pouvait rien y faire. Désormais, beaucoup de gars de Deux-Rivières dormaient sous des tentes – marron et plusieurs fois rapiécées, pas rouges – assez grandes pour huit ou dix d’entre eux. Devant, ils entassaient leurs armes dépareillées, histoire de les avoir sous la main.
Les moins chanceux avaient transformé leurs abris de fortune en cabanes végétales. Au moins, ces tentes et ces cahutes n’étaient pas alignées avec la rectitude géométrique de rigueur dans les cantonnements du Ghealdan et de Mayene.
Malgré ça, le camp ressemblait à un petit village, avec des ruelles creusées dans la neige par des centaines et des centaines de semelles. Tous les feux de cuisson étaient entourés d’un cercle de pierres. Même si tôt, des hommes faisaient la queue dans l’attente de leur petit déjeuner.