Alors qu’ils avançaient vers la brèche, dans la palissade, le jeune seigneur vit que des gars de Deux-Rivières étaient déjà prêts à remettre les pieux manquants. Quand des hommes de Masema rôdaient dans les environs, personne ne manquait de vigilance…
Jusqu’à la forêt, il y avait une centaine de pas. Du coin de l’œil, Perrin capta un mouvement parmi les arbres. Un cavalier, semblait-il. Sans doute un des éclaireurs de Masema qui allait avertir le Prophète que Perrin et Berelain quittaient le camp. Mais même s’il chevauchait vite, l’homme n’arriverait pas à temps. Si Masema voulait la mort des deux jeunes gens, ce qui semblait probable, il devrait attendre une autre occasion.
Cela dit, Gallenne n’était pas disposé à prendre l’ombre d’un risque. Depuis le jour où ils s’étaient aventurés dans le camp de Masema, on n’avait plus revu Santes et Gendar, les deux pisteurs de voleurs de Berelain. Pour Gallenne le message était aussi limpide que si on leur avait renvoyé deux têtes dans un sac. Du coup, les Gardes Ailés se déployèrent autour de la Première Dame avant qu’elle ait atteint la lisière des arbres. Ce faisant, ils protégeaient aussi Perrin, mais c’était purement accidentel.
Si on lui avait laissé le choix, Gallenne aurait mobilisé toutes ses forces, soit quelque neuf cents hommes. Mieux encore, de son point de vue, il aurait dissuadé Berelain de participer à cette « aventure ». Perrin aussi avait essayé, sans le moindre succès. Comme souvent, Berelain l’avait écouté avec attention, puis elle avait agi à sa guise. Faile était exactement pareille. Parfois, un homme devait vivre avec ça…
Parfois ? La plupart du temps, oui, puisqu’il n’y pouvait rien changer.
À cause des arbres et des rochers qui se dressaient sur son chemin, la belle formation dut vite se briser. Même dans la pénombre de la forêt, le spectacle resta quand même coloré, surtout quand les cavaliers en rouge passaient dans des zones où des rayons de soleil, filtrant de la frondaison, éclairaient les fanions de leurs lances et faisaient briller leur plastron. Aussitôt après, ces cavaliers disparaissaient derrière des arbres, mais d’autres les remplaçaient, prolongeant leur chatoiement.
Suivies par leurs Champions, les trois Aes Sedai chevauchaient derrière Perrin et Berelain. Ensuite venait le porte-étendard de Mayene, celui du Ghealdan quelques pas à sa traîne. Le reste de la colonne avançait en rangs aussi serrés qu’il était possible dans un tel environnement. Si vaste qu’elle fût, la forêt, d’une extrême densité, était peu propice aux défilés militaires, mais la parade restait quand même impressionnante avec ses flonflons et ses couleurs.
Perrin aurait pu éclater d’un rire amer, dans d’autres circonstances…
Curieusement, Berelain parut lire ses pensées.
— Quand tu vas acheter un sac de farine, le mieux est de porter de la laine très ordinaire, histoire que le vendeur comprenne qu’il est inutile de gonfler son prix, parce que tu ne pourras pas payer. Si tu veux acheter des tonnes de farine, pare-toi de bijoux, pour lui faire croire que tu reviendras vite acheter le reste de son stock…
Perrin ne put s’empêcher de ricaner. Ce discours lui rappelait ce que maître Luhan lui avait dit un jour – avec un petit coup de coude dans les côtes pour souligner qu’il plaisantait, et une lueur dans l’œil qui signifiait le contraire.
« Quand tu veux une petite faveur, habille-toi comme un pauvre. Et comme un riche quand tu en demandes une grande… »
Quoi qu’il en soit, Perrin se félicitait que Berelain n’émette plus l’odeur d’une louve en chasse. Un souci de moins, c’était toujours bon à prendre.
Quand ils rattrapèrent les charrettes, elles étaient déjà immobiles sur l’aire de « voyage ». En ne ménageant pas l’huile de coude, des hommes, à grands coups de hache, avaient débité et évacué les arbres déracinés par les portails successifs, créant ainsi une petite clairière – déjà surpeuplée avant que Gallenne déploie son cercle de cavaliers, chaque homme faisant face à l’extérieur.
Flamboyant Murandien à la moustache en pointes, Fager Neald était déjà là, perché sur un hongre pommelé. Sa veste ferait l’affaire pour quiconque n’avait jamais vu un Asha’man – de toute façon, la seconde qu’il possédait était noire aussi. Au moins, son col n’arborait aucun insigne qui aurait pu attirer l’attention…
Bien que la neige ne fût pas très épaisse, les vingt gars de Deux-Rivières dirigés par Wil al’Seen attendaient en selle plutôt que de se geler les pieds dans leurs bottes. Aujourd’hui, ils avaient l’air bien plus durs que les jeunes hommes partis avec Perrin du territoire. Arc long dans le dos, carquois et épée à la ceinture – toute une gamme de lames dépareillées –, ils étaient aujourd’hui de vrais baroudeurs. Avec un peu de chance, Perrin pourrait bientôt les renvoyer à la maison – ou mieux encore, les y ramener.
La plupart de ces hommes avaient l’embout d’une hallebarde calé dans un étrier, sauf Tod al’Caar et Flann Barstere, qui portaient le Loup Rouge de Perrin et l’Aigle Rouge de Manetheren. Si Tod serrait fièrement les dents, menton pointé, Flann, un grand type maigre originaire de Colline de la Garde, tirait une tête d’enterrement. À l’évidence, il ne s’était pas porté volontaire pour ce poste. Tod non plus, d’ailleurs…
Wil gratifia Perrin du regard innocent et ouvert qui avait roulé tant de filles dans la farine à Champ d’Emond. Amateur de broderies sur sa veste, les jours de fête, il adorait chevaucher sous de nobles étendards – sans doute avec l’espoir qu’une femme penserait que c’étaient les siens.
Perrin ne réagit pas. Pas plus qu’aux étendards, il ne s’était attendu à la présence de ces trois hommes dans la clairière.
Serrant les pans de son manteau comme si la bise était une tempête, Balwer talonna maladroitement son rouan pour rejoindre le jeune seigneur. Deux fanatiques de Faile le suivaient, le regard brillant de défi.
Sur son visage sombre de Tearienne, les yeux bleus de Medore faisaient un peu bizarre, mais après tout, sa veste aux manches amples rayées de vert ne semblait pas très naturelle non plus sur son opulente poitrine. À la fille d’un Haut Seigneur, noble dame jusqu’au bout des ongles, les vêtements d’homme n’allaient pas du tout. Dans une veste presque aussi noire que celle de Neald, n’étaient des rayures rouges et bleues sur le devant, Latian, un Cairhienien au teint pâle, était à peine plus grand que sa compagne. Enrhumé, il reniflait sans cesse et se frottait frénétiquement le nez, ce qui ne contribuait pas à lui donner l’air d’un cador. Autre surprise, aucun des deux ne portait une épée.
— Seigneur Perrin, Première Dame, salua Balwer en s’inclinant sur sa selle – un moineau qui sautille sur une branche.
Ses yeux volèrent vers les Aes Sedai qui suivaient les deux jeunes gens. La seule manifestation d’intérêt qu’il leur accorda.
— Seigneur, il m’est revenu à l’esprit que j’ai une connaissance à So Habor. Un coutelier itinérant, mais qui sera peut-être chez lui. Voilà des années que je ne l’ai pas vu.
La première fois que le secrétaire de Perrin évoquait l’existence d’un ami à lui en ce monde. Dans une ville perdue dans le nord de l’Altara, ça paraissait étrange, mais pourquoi pas ? Cette « connaissance », aurait juré Perrin, était bien plus qu’un simple ami. Comme Balwer, d’ailleurs, de moins en moins crédible en banal secrétaire.
— Et vos compagnons, maître Balwer ? demanda Berelain, presque aussi impassible qu’une Aes Sedai.
Mais Perrin sentit de l’amusement dans son odeur. Informée que Faile utilisait ses jeunes partisans comme espions, elle ne doutait pas un instant que Perrin les employait de la même façon.
— Ils avaient envie de prendre l’air, Première Dame, répondit le petit homme étique. Seigneur Perrin, je m’en porte garant. Ils ont promis de se tenir tranquilles, et ce voyage pourrait être instructif pour eux.