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Balwer aussi sentait l’amusement – un peu moisi, comme tout ce qui le concernait – mais avec une nuance d’agacement. Il savait que Berelain savait, ce qui lui déplaisait, mais elle évitait toute référence directe à ce qu’elle savait, et ça, il appréciait. Décidément, ce petit homme était bien plus que ce qu’il semblait être…

À coup sûr, il avait de solides raisons d’emmener les deux jeunes gens. D’une manière ou d’une autre, il s’était attiré les grâces des partisans de Faile, et il les envoyait espionner tous leurs alliés. À l’en croire, découvrir ce que disaient et faisaient des amis pouvait être aussi intéressant que se procurer les plans de l’ennemi, et il n’existait pas de meilleure manière de s’assurer de leur sincérité. Bien évidemment, Berelain savait qu’on espionnait ses hommes. Et Balwer, là encore, savait qu’elle savait. En outre, elle savait qu’il…

Un jeu bien trop raffiné pour un forgeron venu du fin fond de sa campagne !

— Nous perdons du temps, dit Perrin. Neald, ouvre le portail.

L’Asha’man lissa sa moustache cirée et sourit de toutes ses dents. Depuis que les Shaido étaient localisés, il souriait trop, comme s’il était impatient de se frotter à eux.

— À tes ordres, seigneur, dit-il avec un geste théâtral.

La barre de lumière désormais familière apparut puis s’élargit pour former un passage.

Sans attendre quiconque, Perrin le franchit et déboucha dans un champ enneigé entouré d’un muret de pierre. Au-delà s’étendait un terrain vallonné où se dressaient de très rares arbres – le jour et la nuit, après la forêt qu’ils venaient de traverser. En principe, on devait être à une ou deux lieues de So Habor, si Neald ne s’était pas trompé.

Si l’Asha’man avait commis une erreur, Perrin se jura de lui arracher sa ridicule moustache. Dans les circonstances actuelles, comment ce type osait-il rigoler tout le temps ?

Quand tout le monde l’eut rejoint, Perrin partit en direction de l’ouest sous un ciel chargé de nuages gris. Le long d’une route enneigée, suivi par la caravane de charrettes à grandes roues, il contempla les ombres de la matinée qui s’étendaient devant lui. Avide de se dégourdir les jambes, Marcheur tira sur les rênes, mais il le retint, soucieux de ne pas semer les attelages.

Pour continuer à former un cercle défensif autour de Berelain, les hommes de Gallenne devaient chevaucher hors de la route, dans les champs, et donc négocier les murets qui les entouraient. Chaque fois qu’ils trouvèrent un passage – sans doute prévu pour permettre aux propriétaires de se partager une charrue – ils l’empruntèrent. Dans les autres cas, ils sautèrent avec panache, les fanions de leurs lances flottant au vent. Au risque de se briser le cou ou de casser les jambes de leurs montures ? Pour être franc, s’il devait choisir, leur cou était le dernier souci de Perrin…

Wil et les deux crétins qui brandissaient la Tête de Loup et l’Aigle Rouge se joignirent aux porte-étendard de Mayene, derrière les Aes Sedai et les Champions, les autres gars de Deux-Rivières préférant protéger les flancs du convoi de charrettes. Une tâche impossible, pour dix-sept hommes, mais leur seule vue rassurerait les conducteurs.

Personne ne redoutait vraiment une attaque de bandits – ou de Shaido, d’ailleurs –, mais comment se sentir en sécurité hors du camp, en ce moment ? Par bonheur, sur un tel terrain, ils repéreraient de loin une éventuelle menace.

Les basses collines ne permettaient pas de voir vraiment très loin, mais dans cette région agricole semée de fermes au toit de chaume et d’étables, on ne distinguait rien de menaçant, et il n’y avait aucune cachette pour une force puissante – les bosquets, régulièrement déboisés pour fournir du bois de chauffage, n’auraient pas permis à dix cavaliers de se dissimuler.

Un détail frappa soudain Perrin. La neige qui couvrait la route, devant lui, n’était pas du tout fraîche. Pourtant, elle ne portait pas d’empreintes, à part celles des éclaireurs de Gallenne. Autour des fermes, des étables et des granges, on ne voyait pas âme qui vive. Et pas une colonne de fumée ne montait des cheminées.

Un paysage parfaitement paisible et… absolument désert.

Sur la nuque de Perrin, tous les poils se hérissèrent.

Entendant un petit cri de femme, il se retourna et vit que Masuri, un bras levé, désignait au nord une silhouette volante. Au premier coup d’œil, on aurait pu penser à une chauve-souris géante aux ailes nervurées se laissant porter vers l’est par les courants. Une étrange chauve-souris, cependant, avec un long cou et une queue encore plus longue…

Avec un juron bien senti, Gallenne porta sa longue-vue à son œil. Sans avoir besoin d’aide, Perrin distingua nettement l’être humain perché sur ce qui ne pouvait en aucun cas être une chauve-souris.

— Les Seanchaniens…, souffla Berelain, l’angoisse perceptible dans sa voix et dans son odeur.

Perrin pivota sur sa selle pour suivre des yeux la créature volante, mais l’éclat du lever de soleil le força vite à détourner la tête.

— Rien à voir avec nous…, marmonna-t-il.

Si Neald les avait envoyés n’importe où, il l’étranglerait de ses mains.

26

À So Habor

En fin de compte, Neald avait ouvert le portail très près de l’endroit qu’il visait. Contraint de rester en arrière pour maintenir le passage ouvert jusqu’à ce que les hommes du Ghealdan aient traversé, il chevaucha en compagnie de Kireyin et rattrapa Perrin alors que celui-ci, au sommet d’une butte, tirait sur ses rênes pour immobiliser Marcheur et contempler la ville de So Habor qui s’étendait devant lui sur la berge opposée d’une rivière enjambée par deux ponts de bois en forme d’arches.

Même s’il n’avait rien d’un soldat, Perrin comprit au premier coup d’œil pourquoi Masema n’avait pas attaqué la cité. Très près de l’eau, deux murailles de pierre et des tours défendaient So Habor. Très judicieusement, les fortifications intérieures dominaient nettement les extérieures. Côté rivière, deux barges étaient arrimées au quai qui s’étendait d’un pont à l’autre. Dans la muraille extérieure, les grandes portes renforcées de fer correspondant aux ponts semblaient être les seules issues. Et bien entendu, les deux fortifications étaient munies d’un chemin de ronde. Bâtie pour repousser les assauts de nobles voisins cupides, So Habor se serait jouée de la racaille du Prophète, même s’il avait mobilisé des milliers d’hommes. Pour conquérir cette ville, il fallait des engins de guerre et beaucoup de patience. Faisant fi des sièges, Masema préférait s’en prendre aux villes et aux villages sans défense.

— Je vois des gens sur les remparts, là-bas, dit Neald. Un soulagement, je l’avoue. Je commençais à croire que tout le monde était mort, dans le coin.

Pas vraiment une plaisanterie, si on se fiait à son sourire crispé.

— Tant que ces citadins sont assez vivants pour nous vendre du grain…, lâcha Kireyin d’un ton bizarrement las.

Retirant son casque, il l’accrocha au pommeau de sa selle. Puis son regard passa sur Perrin et s’attarda un peu sur Berelain. Ensuite, il se tourna vers les Aes Sedai et leur parla du même ton fatigué :

— On sèche sur place ou on y va ?

Berelain foudroya cet insolent du regard. Un homme avisé aurait mesuré le danger, mais Kireyin ne s’aperçut de rien.

Sur la nuque de Perrin, les poils refusaient toujours de se coucher, surtout depuis qu’il avait découvert la ville. Était-ce le loup, en lui, qui détestait voir des murs ? Non, il ne le pensait pas. Sur le chemin de ronde, des gens les désignaient et certains utilisaient des longues-vues. Ceux-là, au moins, devaient pouvoir identifier les étendards. Les autres voyaient quand même bien les soldats, avec les fanions de leurs lances qui battaient au vent. Les premières charrettes de la colonne étaient elles aussi en vue. Qui avait entendu parler d’envahisseurs venant avec de tels véhicules ? Même si tous les fermiers s’étaient réfugiés en ville, les défenseurs devaient encore être capables de faire la différence…