— Nous ne sommes pas venus pour lambiner, insista Kireyin.
En privé, Berelain et Annoura avaient déterminé la façon d’aborder So Habor. Le seigneur ou la dame du coin avait sûrement entendu parler des exactions des Shaido, à quelques lieues au nord de là, et il – ou elle – était peut-être informé de la présence du Prophète en Altara. Chacun de ces éléments avait de quoi inquiéter n’importe qui. Ensemble, ils pouvaient inciter des gens à cribler des inconnus de flèches et à les interroger après… Au minimum, il était peu probable que les citadins de So Habor laissent entrer chez eux des soldats étrangers.
Les lanciers s’étaient déployés sur la berge, une façon de montrer leur force, même s’ils n’avaient pas l’intention d’y recourir. Cent hommes ne risquaient pas d’impressionner une telle ville, mais leur rigueur militaire démontrait amplement qu’ils n’étaient pas un ramassis de bandits de grand chemin.
Sachant qu’ils n’impressionneraient personne tant qu’ils ne se serviraient pas de leurs arcs, les gars de Deux-Rivières étaient restés en arrière, pour gonfler le moral des conducteurs de charrette.
Une mise en scène assez ridicule, si on réfléchissait bien. Mais Perrin était un forgeron de campagne, n’en déplaise à ceux qui lui donnaient du « seigneur » à tout bout de champ. La Première Dame de Mayene et les Aes Sedai devaient être bien plus familières des situations de ce genre.
Son casque également accroché à sa selle, Gallenne descendit au pas la piste qui menait à la rivière. Seonid entre eux, Masuri et Annoura sur les flancs, Berelain et Perrin le suivirent. Afin que toute personne ayant déjà vu une Aes Sedai reconnaisse leur visage sans âge, les sœurs avaient abaissé leur capuche. Presque partout, même si ce n’était pas toujours de bon cœur, les émissaires de la Tour Blanche étaient très bien reçues. Les quatre porte-étendard suivaient les Champions – toujours collés aux basques de leurs protégées – en compagnie de Kireyin, outré de devoir chevaucher avec ce qu’il tenait pour de la piétaille. Histoire de se venger, il se retournait souvent pour jeter des regards noirs à Balwer et à ses deux compagnons, qui fermaient la marche. Nul n’avait invité le petit secrétaire à venir, mais personne non plus ne le lui avait interdit. Chaque fois que l’officier le regardait, il inclinait poliment la tête puis recommençait à étudier les fortifications.
En approchant de la ville, Perrin se sentit de plus en plus mal à l’aise. Quand la petite colonne s’engagea sur le pont le plus au sud, assez haut pour que les barges arrimées au quai puissent passer sans difficulté – à la rame, puisque ces embarcations n’étaient pas équipées d’un mât –, les lattes de bois résonnèrent sinistrement sous les sabots des chevaux.
Une des barges, remarqua Perrin, s’enfonçait anormalement dans l’eau et l’autre semblait également laissée à l’abandon. L’odeur fétide qui flottait dans l’air l’incita à se pincer le nez, mais personne d’autre ne semblait la capter.
Au bout du pont, Gallenne s’arrêta devant les grandes portes bardées de fer.
— Nous avons entendu parler des troubles qui frappent cette région ! cria-t-il aux hommes des remparts. (Même en donnant de la voix, il réussissait à demeurer courtois.) Nous sommes simplement de passage, pour acheter du grain et d’autres fournitures vitales. Pas pour nous battre !
» J’ai l’honneur de vous présenter Berelain sur Paendrag Paeron, Première Dame de Mayene, Bénie de la Lumière et Haute Chaire de la maison Paeron. Elle vient s’entretenir avec votre seigneur ou votre dame. À ses côtés se tient Perrin t’Bashere Aybara…
Gallenne y alla bien entendu d’un « seigneur de Deux-Rivières » et ajouta d’autres titres auxquels le jeune homme n’avait pas davantage droit – et dont il n’avait jamais entendu parler. Puis l’officier passa aux Aes Sedai, mentionnant l’identité de chacune et son Ajah. Un morceau d’anthologie ! Accueilli, une fois terminé, par un silence de mort.
Sur les remparts, des hommes aux joues crasseuses se regardèrent puis murmurèrent entre eux sans baisser leur arbalète ou leur hallebarde. Seuls quelques-uns arboraient un casque ou un semblant d’armure. Presque tous portaient une veste de laine ordinaire, mais sur un type, Perrin crut reconnaître de la soie sous une couche de crasse.
Même avec son ouïe surdéveloppée, il ne parvint pas à entendre ce qui se disait.
— Comment savoir que vous êtes vivants ? lança soudain une voix rauque.
Berelain en cilla de surprise, mais personne ne rit. Une question de dément, certes, pourtant les poils, sur la nuque de Perrin, se hérissèrent plus que jamais. À So Habor, quelque chose clochait, et les Aes Sedai ne semblaient pas s’en apercevoir – mais avec leur masque d’impassibilité, comment en être sûr ?
Quand elle secoua la tête, les perles piquées dans les tresses d’Annoura cliquetèrent. Imperturbable, Masuri balaya du regard les défenseurs, sur les remparts.
— Si je dois prouver que je suis vivante, dit Seonid, son accent cairhienien plus fort que d’habitude (le seul indice d’agacement), vous regretterez de m’y avoir forcée. Même chose si vous continuez à pointer des arbalètes sur moi.
Plusieurs hommes levèrent leur arme pour viser le ciel. Plusieurs, mais pas tous…
De nouveaux murmures coururent dans les rangs, mais quelqu’un devait bien avoir reconnu une Aes Sedai. En tout cas, les portes s’ouvrirent en grinçant.
La puanteur que Perrin sentait depuis un moment monta soudain aux narines de ses compagnons. Un mélange de moisissure, de vieille sueur, de décharge d’ordures et de pots de chambre pleins depuis trop longtemps.
Les oreilles de Perrin frémirent comme pour se coucher en arrière, telles celles d’un loup. Avant de talonner sa monture, Gallenne saisit son casque comme s’il avait l’intention de le remettre. Perrin s’assura de la présence de sa hache, à sa taille, puis il fit avancer Marcheur.
Une fois à l’intérieur, un type crasseux vêtu d’un manteau en lambeaux tapota de l’index la jambe du jeune homme et recula quand Marcheur lui montra les dents. Naguère, cet homme était grassouillet. Aujourd’hui, son manteau lui allait deux fois et la peau de son menton pendouillait.
— Juste pour être sûr…, marmonna-t-il en se grattant le flanc. Mon seigneur, ajouta-t-il, un rien trop tard.
Quand ses yeux se posèrent vraiment sur Perrin, il cessa de taquiner ses puces. Des yeux jaunes, ça ne courait pas les rues…
— Tu as déjà vu beaucoup de morts qui se baladent ? railla Perrin en flattant l’encolure de Marcheur.
Un destrier bien dressé s’attendait à une récompense après avoir protégé son maître.
Le pouilleux sursauta comme si le cheval venait encore de lui montrer les dents. Voulant s’écarter, il percuta la jument de Berelain. Derrière, Gallenne semblait toujours hésiter à remettre son casque, son œil unique regardant à six endroits en même temps.
— Où puis-je trouver ton seigneur ou ta dame ? demanda Berelain, à bout de patience.
Même si Mayene était un petit pays, elle n’avait pas l’habitude d’être ignorée.
— Tous les autres semblent muets, mais toi, tu as encore l’usage de ta langue. Alors, parle !
L’homme regarda son interlocutrice, puis il s’humecta les lèvres.
— Le seigneur Cowlin n’est… pas ici, ma dame. (Il jeta un coup d’œil furtif à Perrin.) Les marchands de grain… C’est eux que vous voulez voir, pas vrai ? On peut toujours les trouver À la Barge d’Or. C’est par là…
L’homme désigna une vague direction, puis il détala, regardant par-dessus son épaule comme s’il redoutait qu’on le poursuive.