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— Nous devrions aller tenter notre chance ailleurs, proposa Perrin.

Le pouilleux ne crevait pas de peur seulement à cause de ses yeux jaunes. Cet endroit était… glaçant.

— Nous sommes sur place, dit Berelain, et il n’y a pas d’ailleurs.

À cause de la puanteur, Perrin ne parvint pas à isoler l’odeur de sa compagne. Il allait devoir faire avec ses sens normaux, et Berelain paraissait aussi calme et fermée qu’une Aes Sedai.

— Perrin, j’ai été dans des villes qui puaient davantage. Crois-moi, je sais de quoi je parle. Si le seigneur Cowlin est absent, ce ne sera pas ma première négociation avec des marchands. Des morts qui marchent ! Tu n’y crois pas j’espère ?

Que répondre à ça sans passer pour un parfait crétin ?

De toute façon, les autres avaient déjà franchi les portes – mais en désordre, désormais. Comme des chiens de garde mal assortis – l’un blanc et l’autre noir –, Wynter et Alharra suivaient Seonid, prêts à sauter à la gorge de quiconque la menacerait. Deux fauves parfaitement adaptés à So Habor. Chevauchant près de Masuri, Kirklin, la main sur la poignée de son épée, semblait disposé à tuer avant même qu’une menace apparaisse.

Une main sur le nez, Kireyin fulminait, sans doute déjà en train de penser que quelqu’un paierait pour lui avoir fait respirer ça.

Medore et Latian pâlissaient à vue d’œil. Se contentant de regarder autour de lui, Balwer leur fit signe de le suivre puis s’engagea dans une ruelle qui menait vers le nord. Comme Berelain l’avait dit, puisqu’ils étaient déjà là…

En avançant dans les rues étroites et sinueuses, Perrin trouva que les étendards, les fanions et tout le reste n’étaient décidément pas à leur place. En fait, pour une ville de cette taille, certaines rues étaient assez larges, mais on s’y sentait quand même mal, comme si les bâtiments, des deux côtés, étaient bien plus hauts que leurs deux ou trois niveaux et menaçaient de s’écrouler sur les visiteurs. De plus, la pénombre n’arrangeait rien. La pénombre ? Sous un ciel pas si gris que ça ? Une affaire d’imagination, sans doute…

Des gens allaient et venaient sans cesse, mais pas assez pour expliquer la campagne environnante déserte. Tête basse, ces passants pressaient le pas sans rien regarder autour d’eux. Alors qu’une rivière coulait quasiment à leurs pieds, ils avaient oublié l’antique coutume de se laver. Dans le lot, Perrin n’aperçut pas un visage net ni un vêtement qui ne fût pas couvert de crasse. Plus on avançait, et plus la puanteur augmentait. Mais avec le temps, on devait pouvoir s’habituer à tout.

Le pire, c’était le silence. Dans les villages, il arrivait qu’on n’entende presque rien – comme au cœur d’une forêt, pratiquement –, mais dans les villes, il y avait toujours un bruit de fond. Le murmure des conversations, des échos de pas… Mais So Habor ne murmurait même plus. À se demander si elle respirait encore.

S’orienter ne fut pas facile, puisque les gens détalaient dès qu’on leur posait une question. Non sans mal, les cavaliers finirent par mettre pied à terre devant une auberge d’apparence prospère. Trois niveaux de pierre grise joliment taillée, un toit de tuile et, sur l’enseigne les mots À la Barge d’Or, écrits en lettres dorées mais écaillées, juste au-dessus d’une petite montagne de grain trônant sur une barge, sans la moindre bâche, comme s’il ne s’agissait pas de marchandise à expédier.

Personne ne sortant des écuries attenantes à l’établissement, les porte-étendard durent s’occuper des chevaux, une corvée qui n’améliora pas leur humeur. Trop occupé à sonder le flot de passants, une main posée sur la poignée de son épée courte, Tod faillit se faire croquer deux ou trois doigts lorsqu’il prit les rênes de Marcheur. Flann avait les yeux ronds comme des soucoupes et les deux lanciers semblaient regretter de brandir un étendard au lieu d’une arme.

Même sous le soleil matinal, l’atmosphère restait crépusculaire. Entrer dans l’auberge n’améliora pas les choses, bien évidemment.

Au premier coup d’œil, la salle commune confirmait l’impression de prospérité. Des tables rondes bien polies, des chaises pas bancales au lieu de bancs, un plafond aux poutres apparentes. Sur les murs, on avait peint des champs d’orge, d’avoine et de millet, tout ça sous un soleil étincelant, et une horloge aux couleurs vives reposait sur le manteau d’une grande cheminée de pierre blanche. Mais aucun feu n’y crépitait, et il faisait aussi froid que dehors. En y regardant de plus près, l’horloge n’indiquait pas la bonne heure et tout le mobilier était couvert de poussière.

Les uniques clients se pressaient autour d’une grande table ovale. Six hommes et cinq femmes, silencieux et moroses.

Dès qu’il aperçut les nouveaux venus, un des types se leva, jura entre ses dents et pâlit sous la crasse de ses joues. Rondelette, les cheveux graisseux, une femme porta son gobelet d’étain à ses lèvres et but si vite que du vin dégoulina sur son menton.

Les yeux de Perrin, encore ? Peut-être, oui…

— Que s’est-il passé dans cette ville ? demanda Annoura en écartant les pans de son manteau comme s’il faisait une chaleur d’enfer.

Sous le regard glacial de l’Aes Sedai, les onze clients se pétrifièrent. Soudain, Perrin s’avisa que Masuri et Seonid n’étaient pas entrées avec lui. Pour attendre dans la rue avec les chevaux ? Sûrement pas. Quant à deviner ce qu’elles faisaient, leurs Champions à la remorque, ça n’était pas à la portée du jeune seigneur.

L’homme qui s’était levé tira sur son col avec un index. Dans un lointain passé, sa veste de laine bleue boutonnée jusqu’au cou avait dû être très belle, mais les taches de vin et de nourriture gâchaient complètement l’effet. À se demander s’il n’avait pas plus bavé que mangé, ces derniers temps. Lui aussi flottait dans ses habits, la peau du menton pendante.

— Passé, Aes… Sedai… ? balbutia-t-il.

— Tais-toi, Mycal ! cria une femme au regard voilé.

Sa robe sombre était brodée au col et sur les manches, mais la saleté brouillait les motifs et les couleurs.

— Pourquoi pensez-vous qu’il s’est passé quelque chose, Aes Sedai ?

Annoura voulut répondre, mais Berelain ne lui en laissa pas l’occasion.

— Nous cherchons les marchands de grain, dit-elle.

Annoura ne broncha pas, mais elle referma la bouche avec un claquement audible.

Autour de la table, les clients se regardèrent. La femme aux yeux voilés étudia Annoura puis passa à Berelain et remarqua du premier coup d’œil les riches soieries et les pierres précieuses. Sans oublier le diadème.

— Nous sommes la guilde des Marchands de So Habor, ma dame, dit la femme en inclinant humblement la tête. Ce qu’il en reste, en tout cas… Je m’appelle Rahema Arnon. Que puis-je pour vous, noble dame ?

Les marchands reprirent du poil de la bête en apprenant que leurs visiteurs désiraient acheter du grain, de l’huile à lampe et de cuisson, des légumes secs, des aiguilles, des clous de maréchal-ferrant, du tissu, des bougies et des dizaines d’autres produits de première nécessité. Du coup, ils parurent un peu moins terrorisés. Entendant la liste de Berelain, des marchands normaux auraient eu du mal à s’empêcher de sourire, mais ceux-là…

Maîtresse Arnon héla l’aubergiste :

— Ton meilleur vin, maîtresse Vadere ! Et plus vite que ça !

Quand une femme au nez interminable le pointa dans la salle commune, la marchande dut se lever et courir vers elle pour la prendre par la manche, histoire qu’elle ne s’enfuie pas.

Le type à la veste tachée appela un certain Speral, lui demandant d’apporter les jarres d’échantillons. En l’absence de réponse, il eut un rire nerveux puis fila dans une arrière-salle dont il revint très vite, chargé de trois gros conteneurs cylindriques en bois qu’il posa sur la table. Multipliant les courbettes et les sourires, les autres marchands invitèrent Berelain à s’asseoir. Hommes comme femmes, tous se grattaient frénétiquement sans avoir l’air de s’en apercevoir.