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Perrin glissa ses gants à sa ceinture et s’adossa à un mur pour observer les négociations.

Ils étaient convenus que cette partie de l’opération reviendrait à la Première Dame. À contrecœur, elle voulait bien admettre qu’il en savait plus long qu’elle en matière de chevaux, mais pour le reste, elle avait négocié en personne des traités sur la vente de plusieurs années de production d’huile de poisson. À l’idée qu’un garçon de la campagne puisse avoir son mot à dire dans ce genre de discussions, Annoura s’était autorisé un fin sourire. Bien entendu, elle ne traitait pas Perrin de bouseux – comme Masuri ou Seonid, elle était prodigue en « seigneur » – mais elle n’en pensait pas moins pis que pendre de lui. Pour l’heure, elle ne souriait plus. Campée derrière Berelain, elle dévisageait les marchands comme si elle entendait graver leurs visages dans sa mémoire.

Maîtresse Vadere apporta du vin dans des gobelets en étain qui n’avaient pas dû voir un chiffon depuis des semaines, voire des mois. Prudent, Perrin se contenta de contempler sa boisson en la faisant tourner dans le gobelet.

De la crasse sous les ongles, l’aubergiste en avait aussi sur les doigts, si incrustée qu’elle devait lui servir de seconde peau.

Adossé au mur d’en face, Gallenne aussi se gardait bien de boire, une main sur le pommeau de son épée. Berelain ne toucha pas non plus au breuvage, alors que Kireyin, après l’avoir goûté, en demanda un pichet à maîtresse Vadere.

— Un peu léger, pour ton meilleur vin, lâcha-t-il, mais ça couvrira peut-être la puanteur.

L’aubergiste foudroya l’insolent du regard, mais elle lui apporta quand même le pichet, qu’elle posa sur la table sans dire un mot. Toujours aussi inconscient, Kireyin sembla prendre ce silence pour une marque de respect.

L’homme à la veste tachée – maître Crossin, s’était-il présenté – dévissa les bouchons des conteneurs et versa sur la table trois petits tas de grain. Du millet jaune, de l’avoine brune et de l’orge un peu plus foncée. Trop de sécheresse avant les récoltes, sans doute…

— De la qualité supérieure, comme vous voyez…

— Oui, le mieux qu’on puisse trouver, fit maîtresse Arnon avec un sourire fugitif. Nous ne vendons que ça !

Pour des négociants sûrs de proposer du haut de gamme, ces gens ne semblaient pas disposés à marchander le couteau entre les dents. Chez lui, Perrin avait vu des hommes et des femmes vendre leur tonte ou leur tabac à de gros clients venus de Baerlon. Par principe, ils refusaient l’offre des acheteurs, les accusant parfois de les acculer à la ruine, même quand la proposition avait doublé par rapport à l’année précédente. En dernière extrémité, ils menaçaient d’attendre l’an prochain pour vendre. Une sorte de danse aussi compliquée que les gavottes des jours de fête, dans la salle de bal.

— Pour une si grande quantité, dit un chauve en se grattant la barbe, nous pouvons envisager de vous consentir une ristourne.

À voir ce type fourrager dans sa barbe crasseuse, Perrin eut une folle envie de gratter la sienne.

— Nous avons eu un rude hiver…, souffla une femme au visage rond.

Deux de ses compagnons seulement pensèrent à la foudroyer du regard.

Perrin posa son gobelet et approcha de la table des négociations. Annoura lui jeta un regard noir alors que plusieurs marchands le considérèrent avec une évidente curiosité – mêlée de méfiance.

Gallenne avait répété ses présentations, mais ces gens, semblait-il, éprouvaient quelque peine à situer Mayene dans le monde et à estimer son importance. Quant à Deux-Rivières, pour eux, c’était un nom synonyme de « bon tabac ». Le seul produit du territoire universellement connu…

Sans la présence des Aes Sedai, la seule vision des yeux de Perrin aurait sans doute fait fuir ces gens. Là, tous se turent quand il ramassa une poignée de millet pour étudier les grains. La première chose propre qu’il voyait en ville…

Laissant retomber le millet sur la table, Perrin s’empara du couvercle d’un des conteneurs. Le pas de vis était flambant neuf, assurant une parfaite étanchéité.

Maîtresse Arnon détourna les yeux pour ne pas croiser ceux du jeune homme. Elle semblait très nerveuse.

— Je veux voir le grain dans les entrepôts, dit Perrin.

La moitié des marchands firent la moue.

Maîtresse Arnon se leva, indignée.

— Nous ne vendons pas du grain fantôme. Si vous avez envie de geler, assistez donc au chargement des sacs sur vos charrettes.

— J’allais suggérer une visite des entrepôts, intervint Berelain. (Se levant, elle tira de sa ceinture ses gants rouges et les enfila.) Je n’achète jamais de grain sans voir où on le garde.

Maîtresse Arnon accusa le coup et le chauve posa la tête sur la table. Cela dit, personne ne protesta.

Abattus, les marchands ne prirent même pas la peine de récupérer leurs manteaux avant de sortir. Dehors, la bise avait tourné au blizzard – un vent glacé typique des fins d’hiver, quand tout le monde ne pensait déjà plus qu’au printemps. Épaules voûtées, les marchands ne parurent même pas s’apercevoir que ce vent leur cinglait les joues.

— On peut s’en aller, seigneur ? demanda Flann à Perrin dès qu’il l’aperçut. Ce dépotoir me donne envie de prendre un bain.

En passant, Annoura foudroya du regard le pauvre Flann, qui se ratatina à la manière d’un marchand de grain. Il tenta bien de sourire avec morgue, mais sans grand succès, et alors que l’Aes Sedai lui montrait déjà son dos.

— Dès que possible, on filera…, souffla Perrin au porte-étendard.

Tête basse, les marchands filaient déjà à bonne allure. Berelain et Annoura réussirent à les suivre sans donner l’impression de courir. Deux dames sur leur quant-à-soi partant en promenade sans se soucier de la gadoue, de la puanteur et des passants loqueteux qui les regardaient – souvent avant de détaler comme s’ils avaient vu le Ténébreux en personne.

Casque sur la tête, Gallenne tenait son épée à deux mains, prêt à la tirer au clair. Gobelet au poing, Kireyin avait calé son casque contre sa hanche opposée. Plein de mépris, il regardait la vermine qui grouillait autour de lui, reniflant sa boisson comme si elle pouvait l’empêcher de capter d’épouvantables remugles.

Les entrepôts se trouvaient dans une rue, entre les deux murs d’enceinte. Près de la rivière, ça sentait moins mauvais, mais la voie battue par le vent était déserte, à part Perrin et ses compagnons. Pas l’ombre d’un chien errant en vue… Quand la famine frappait, les chiens disparaissaient, mais pourquoi une cité en possession de tant de grain aurait-elle crevé de faim ?

Perrin désigna un entrepôt à deux niveaux qui ne se distinguait en rien des autres. Les grandes portes étaient tenues fermées par une barre de bois au moins aussi grosse que les poutres de La Barge d’Or.

Les marchands s’avisèrent soudain qu’ils avaient oublié de faire venir des hommes pour soulever les barres. Le mieux, proposèrent-ils, était de retourner à l’auberge, où dame Berelain et Annoura Sedai pourraient se réchauffer en attendant qu’on ait réquisitionné des bras musclés. Si on le lui demandait, maîtresse Vadere ferait un feu, ça n’était pas douteux.

Tout ce petit monde se tut quand Perrin, tout seul, souleva la barre et l’éjecta de son support. Elle pesait lourd, mais il parvint à reculer, à pivoter sur lui-même et à la laisser tomber sur le sol sans qu’elle obstrue le passage.

Les marchands n’en crurent pas leurs yeux. La première fois, à n’en pas douter, qu’ils voyaient un homme en veste de soie faire quelque chose qui ressemblait à du travail. Ébahi, Kireyin écarquilla les yeux puis continua à renifler son vin.