— Des lanternes…, souffla maîtresse Arnon. Il nous faut des lanternes ou des torches.
Au-dessus d’une main d’Annoura, une boule de lumière se matérialisa, assez brillante, par cette grise matinée, pour projeter sur les pavés et les murs les ombres de toutes les personnes présentes. Quelques marchands, habitués à la pénombre de La Barge d’Or se protégèrent les yeux avec une main.
Sans enthousiasme, maître Crossin alla ouvrir un des battants en tirant sur un anneau de fer.
À l’intérieur, l’odeur de l’orge était assez forte pour couvrir la puanteur de So Habor. Mais il y avait autre chose… Dans le halo lumineux de la boule d’Annoura, de petites silhouettes grouillaient dans leur hâte à se réfugier au cœur des ombres. Sans cet éclairage, Perrin aurait pu mieux sonder les ténèbres, mais ça irait comme ça…
Le jeune homme sentit la présence d’un chat. Et d’un rat, aussi. Un couinement, venu du fond de l’entrepôt, lui indiqua que le félin et le rongeur se battaient.
Dans les entrepôts ou les silos, il y avait toujours des rats et des chats pour les combattre. Enfin un détail normal. Presque de quoi rassurer Perrin, s’il n’avait pas senti autre chose. Une odeur qu’il aurait dû reconnaître…
Un feulement retentit, suivi par un cri de douleur qui s’étrangla abruptement. Apparemment, les rongeurs de So Habor ne se laissaient pas faire…
Les petits poils se hérissèrent de nouveau sur la nuque de Perrin. Pourtant, il n’y avait rien, dans l’entrepôt, que le Ténébreux aurait pu vouloir espionner.
Il fut inutile d’avancer beaucoup. Sur des palettes de bois, afin de les isoler du sol, des sacs de toile grossière s’entassaient presque jusqu’au plafond. Au deuxième niveau, il devait en être de même. Et dans le cas contraire, il y avait assez de grain au premier pour nourrir les soldats pendant des semaines.
Perrin se pencha, dégaina son couteau, l’enfonça dans un sac puis fendit la toile. Des grains d’orge coulèrent du sac en même temps… qu’une légion de minuscules bestioles noires. Des charançons ! Un pour chaque grain, au minimum. Et leur odeur parvenait à dominer celle de l’orge.
Sans surprise, les petits poils de Perrin restèrent hérissés. Le froid aurait dû tuer ces parasites…
Un seul cas faisait une preuve suffisante – sans parler de l’odeur des charançons. Pourtant, passant de palette en palette, Perrin fendit plusieurs sacs et obtint chaque fois le même résultat.
Massés dans l’entrée, les marchands étaient à contre-jour. Mais la lumière d’Annoura éclairait leurs visages décomposés.
— Nous ne rechignerons pas à vanner chaque sac que vous achèterez, dit maîtresse Arnon d’une voix hésitante. Pour une modique augmentation…
— Pour la moitié du prix que j’ai proposé, coupa Berelain. (L’air dégoûtée, elle souleva sa jupe pour éloigner l’ourlet des charançons qui grouillaient sur le sol.) Mais vous ne les éliminerez jamais tous.
— Et nous ne prendrons pas de millet, ajouta Perrin.
Ses hommes et les soldats crevaient de faim, mais les grains de millet étaient à peine plus gros que les charançons. Vannage ou pas, il y aurait autant de parasites que de grains.
— En compensation, nous achèterons plus de haricots. Mais il faudra les vanner aussi.
Soudain, un cri retentit dans la rue. Pas celui d’un chat ou d’un rat. Le hurlement d’un homme.
Sans se rendre compte qu’il avait saisi sa hache, Perrin s’avisa qu’il la brandissait. Fonçant vers la sortie, il força les marchands à s’écarter. Alors qu’ils se regroupaient frileusement, sans chercher à voir ce qui se passait, le jeune homme émergea dans la rue.
Son casque et son gobelet gisant sur le sol, Kireyin était plaqué contre le mur du bâtiment d’en face. Son épée à demi hors du fourreau, il semblait pétrifié. Les yeux menaçant de sortir de leurs orbites, il fixait le mur de l’entrepôt dont Perrin venait de sortir.
Quand le jeune seigneur lui tapota le bras, l’officier sursauta.
— Il y avait un homme…, souffla-t-il. Juste là. Il m’a regardé, et…
Kireyin passa une main sur son visage lustré de sueur malgré le froid glacial.
— Il a traversé le mur. C’est vrai ! Tu dois me croire.
Quelqu’un gémit de terreur. Un des marchands, sans doute.
— J’ai vu cet homme, dit une voix féminine dans le dos de Perrin.
Surpris, il se retourna pour découvrir Seonid. Dans cette ville puante, son odorat surdéveloppé ne lui servait à rien.
Après un dernier regard sur le mur désigné par Kireyin, Seonid s’en éloigna sans chercher à dissimuler sa répulsion. Bien plus grands qu’elle, ses Champions la flanquaient, se laissant juste assez d’espace pour dégainer leur épée. Mais que voulaient-ils donc combattre ? Si Seonid confirmait le témoignage de Kireyin, la réponse n’était pas évidente…
— Mentir ne m’est pas très facile, railla l’Aes Sedai quand Perrin lui eut fait part de ses doutes.
Elle redevint vite sérieuse, son regard si intense que le jeune seigneur se sentit mal à l’aise.
— À So Habor, les morts marchent dans les rues. Craignant le spectre de sa femme, le seigneur Cowlin a fui la ville. Selon les rumeurs, la mort de son épouse aurait été suspecte… Ici, chaque habitant a vu au moins un mort qui marche, quand ce n’est pas beaucoup plus. D’après ce qu’on dit, des malheureux auraient été tués par simple contact avec un revenant. Je n’ai pas pu vérifier ça, mais des citadins sont morts de peur, et d’autres ont péri à cause de la terreur ambiante. Ici, personne ne sort la nuit ou n’entre dans une pièce sans s’annoncer. Les citadins frappent les spectres avec tout ce qui leur tombe sous la main, et parfois, ils tuent par erreur leur conjoint ou un voisin. Il ne s’agit pas d’hystérie collective ou de contes pour effrayer les enfants. Je n’ai jamais entendu parler d’une chose pareille, mais c’est bien vrai. Seigneur Perrin, tu dois laisser ici l’une d’entre nous. Pour arranger les choses, peut-être…
Perrin secoua la tête. Afin de libérer Faile, il aurait besoin de toutes « ses » sœurs.
Avant même qu’il ait prononcé son verdict, maîtresse Arnon éclata en sanglots.
— So Habor devra affronter seule ses morts.
La peur des spectres ne pouvait pas tout expliquer. Un être humain pouvait être terrorisé au point de ne plus penser à se laver, mais il semblait impossible que tous les habitants réagissent ainsi. À première vue, ils se fichaient de tout et de tous.
Et ces charançons pleins de vigueur en hiver, alors qu’il gelait ?
So Habor souffrait d’un mal plus grave que le réveil de ses morts. Dans sa tête, une voix cria à Perrin de filer à toutes jambes et sans se retourner. Hélas, c’était impossible.
27
Ce qui doit être fait
Le vannage se déroula sur la berge orientale de la rivière, une vaste étendue enneigée exposée au vent mordant du nord. Dans des chariots, des charrettes ou même des brouettes, des citadins et des citadines apportèrent les sacs à traiter. En principe, les acheteurs venaient chercher la marchandise devant les entrepôts, ou au minimum sur le quai, mais Perrin n’avait aucune envie que ses conducteurs de charrette – ni quiconque d’autre, d’ailleurs – s’aventurent dans So Habor. Le mal qui rongeait cette ville pouvait être contagieux, et les conducteurs se sentaient déjà assez mal comme ça quand ils apercevaient les habitants loqueteux qui ne disaient jamais un mot mais riaient nerveusement dès qu’ils croisaient le regard de quelqu’un.
Les sinistres marchands qui supervisaient les opérations ne valaient pas mieux que les autres habitants. Au Cairhien, le pays natal des conducteurs, les négociants étaient des gens respectables et propres – au moins extérieurement – qui ne sursautaient pas dès que quelqu’un entrait dans leur champ de vision.