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Entre les marchands terrorisés par les étrangers et les citadins qui traînaient les pieds pour retraverser les ponts – une fois leur fardeau déchargé, ils rechignaient à retourner en ville, et on pouvait les comprendre –, les Cairhieniens étaient sur les nerfs. Assemblés par petits groupes, ces hommes et ces femmes au teint pâle vêtus de noir lâchaient rarement le manche de leur couteau et regardaient les citadins, tous plus grands qu’eux, comme s’il s’agissait d’une bande de tueurs fous furieux.

À cheval, Perrin quadrillait la zone afin de surveiller le vannage. En passant, il étudiait la longue file de charrettes attendant encore d’être chargées et les véhicules divers qui traversaient les ponts, en provenance de la ville.

Le jeune homme s’efforçait d’être bien visible. Sans comprendre vraiment pourquoi, il avait remarqué que son apparence calme, presque insouciante, rassurait les gens.

En tout cas, même s’ils continuaient à regarder d’un œil noir les habitants de So Habor, les conducteurs ne désertaient pas leur poste, et c’était déjà beaucoup.

Cerise sur le gâteau, ils gardaient leurs distances avec les indigènes. Si l’idée que certains pouvaient ne pas être vivants arrivait jusqu’à leur cerveau, ce serait la débandade, la moitié du contingent filant dans toutes les directions avec les chevaux des attelages. L’autre moitié les imiterait à la nuit tombée, car les terreurs de ce genre devenaient difficiles à contrôler dans l’obscurité.

À demi caché par des nuages gris, le soleil pâlichon était encore à mi-chemin de son zénith. Pourtant, Perrin et ses compagnons devraient passer la nuit sur la berge, ça ne faisait aucun doute. Et ils auraient de la chance si une seule suffisait…

Les mâchoires douloureuses à force de s’interdire de grincer des dents, Perrin devait avoir l’air furibard, puisque même Neald évitait de croiser son regard. Pourtant, il ne se défoulait sur personne. Mais il en crevait d’envie.

Le vannage n’était pas un jeu d’enfant. Chaque sac devait être ouvert puis vidé dans un grand panier plat en osier que deux personnes secouaient ensuite, afin de séparer le bon grain de l’ivraie. Alors que le vent glacial emportait les charançons, des hommes et des femmes, actionnant de grands soufflets, soutenaient l’œuvre salvatrice des bourrasques. Tous les parasites qui tombaient dans la rivière étaient aussitôt entraînés par le courant. Dans la neige piétinée, des insectes morts ou agonisants gisaient à côté de grains d’orge et d’avoine ou de haricots rouges.

Les grains qui restaient dans les paniers semblaient plus sains, même s’ils n’étaient toujours pas propres quand on les remettait dans les sacs, d’abord retournés par des gamins qui les battaient comme des tapis pour éliminer la vermine.

Une fois refermés, les sacs étaient embarqués dans les charrettes, mais il faudrait encore des heures et des heures pour tout traiter.

Penché sur sa selle, Perrin tentait de calculer combien de sacs il fallait sortir des entrepôts pour remplir une seule de ses charrettes. Alors qu’il procédait lentement, selon son habitude, Berelain vint le rejoindre, une de ses mains gantées de rouge serrant sur son torse les pans de son manteau. Son visage sans âge impassible, Annoura la suivait d’assez loin.

À première vue, l’Aes Sedai entendait concéder un peu d’intimité aux deux jeunes gens. En réalité, elle était assez près pour entendre leur conversation sans même recourir au Pouvoir – sauf s’ils murmuraient. Impassibilité ou non, son nez crochu lui donnait l’air d’une prédatrice. Jusqu’à ses tresses ornées de perles qui évoquaient vaguement la crête aplatie d’un aigle.

— Tu ne peux pas sauver tout le monde, dit calmement Berelain.

Loin de la puanteur de So Habor, Perrin sentit de nouveau l’odeur de la Première Dame – un mélange de colère et d’impatience.

— Parfois, il faut savoir choisir. So Habor est sous la responsabilité du seigneur Cowlin. Il n’avait pas le droit d’abandonner son peuple…

Perrin plissa le front. Croyait-elle qu’il se sentait coupable ? Les malheurs de So Habor, en regard du sort de Faile, ne pesaient rien. Cependant, il fit pivoter Marcheur en direction des fortifications, histoire de ne plus voir les enfants décharnés qui s’occupaient des sacs vides. Un homme faisait ce qu’il pouvait – et ce qui devait être fait.

— Annoura a une idée de ce qui se passe ici ?

Presque un murmure, mais pas assez faible pour que l’Aes Sedai n’ait pas entendu…

— J’ignore tout de ce qu’elle pense, répondit Berelain à haute et intelligible voix. (Pour être entendue, à l’évidence.) Elle n’est plus aussi ouverte qu’avant. Ou que je le croyais, en tout cas… C’est à elle de repriser ce qu’elle a déchiré…

Sans regarder sa conseillère, la Première Dame s’éloigna.

Annoura avança, les yeux rivés sur Perrin.

— Tu es un ta’veren, c’est vrai, mais comme moi, tu restes un simple fil dans la Trame. Au bout du compte, le Dragon Réincarné lui-même n’est qu’un fil qui doit s’y intégrer. Même un ta’veren ne choisit pas comment il sera tissé.

— Tous ces fils dont tu parles sont des êtres humains, grogna Perrin. Parfois, ils peuvent ne pas avoir envie d’être tissés sans avoir leur mot à dire.

— Et ça fait une différence, selon toi ?

Sans attendre de réponse, la sœur secoua ses rênes et se lança à la suite de Berelain, le vent faisant battre son manteau autour d’elle.

Ce ne fut pas la seule Aes Sedai désireuse d’échanger quelques mots avec Perrin.

— Non, répondit-il à Seonid quand elle eut débité sa tirade. J’ai dit « non », et je le pense.

Distraitement, il flatta l’encolure de Marcheur. Mais c’était le cavalier qui cherchait du réconfort. Être loin de So Habor, voilà ce qu’il désirait plus que tout !

Pâle petite femme sculptée dans de la glace, l’Aes Sedai ne broncha pas sur sa selle. Mais ses yeux brûlaient de fureur, comme si elle était sur le point d’exploser. Devant les Matriarches, Seonid était docile comme un agneau. Avec Perrin, c’était une autre paire de manches. Derrière elle, Alharra restait de marbre, à son habitude, mais il devait bouillir intérieurement, comme Wynter, l’autre Champion de Seonid. Ce qui se passait entre leur Aes Sedai et les Matriarches, ils étaient bien obligés de l’accepter, mais avec Perrin, c’était différent…

Leur cape-caméléon flottant au vent, les deux hommes avaient les mains libres pour dégainer leur épée. Ainsi ballottés, les étranges vêtements passaient par toutes les nuances de gris, de marron, de bleu et de blanc. Une vue moins déconcertante que lorsqu’ils faisaient disparaître en partie leur porteur. Enfin, un peu moins déconcertante…

— S’il le faut, prévint Perrin, j’enverrai Edarra te chercher.

Visage froid et yeux brûlants, Seonid frissonna, ce qui fit osciller la petite gemme blanche sur son front. L’angoisse de ce que lui infligeraient les Matriarches si on en arrivait à la ramener de force au camp ? Non, c’était l’offense que lui faisait subir Perrin qui l’indignait, son odeur évoquant celle d’une épine empoisonnée.

Le jeune seigneur commençait à s’habituer à vexer les Aes Sedai. Un comportement qu’un homme avisé aurait dû s’interdire, mais il n’y parvenait pas.

— Et toi ? demanda-t-il à Masuri. Tu voudrais rester aussi ?

Bien qu’elle appartînt à l’Ajah Marron, Masuri avait la réputation de ne pas mâcher ses mots, à l’instar des sœurs vertes. Pourtant, elle répondit sereinement :

— Tu n’enverrais pas Edarra me chercher ? Il y a bien des façons de servir, et on ne peut pas toujours choisir celle qu’on préfère.

Une réflexion très appropriée, si on y réfléchissait. Perrin ignorait toujours pourquoi Masuri allait voir Masema en secret. Le soupçonnait-elle d’être au courant ?