L’Aes Sedai resta impassible. Depuis qu’ils étaient sortis de la ville, Kirklin semblait s’ennuyer à mourir. Alors qu’il se tenait bien droit, il réussissait à avoir l’air avachi sur sa selle – un homme sans soucis et sans pensées compliquées sous son crâne. Pour croire ça de lui, cependant, il fallait être un sacré imbécile.
Sous le soleil de plus en plus haut dans le ciel, les citadins et les citadines travaillaient avec l’ardeur de gens désireux d’oublier leurs ennuis et d’empêcher certaines images de remonter à leur mémoire. Afin que ça n’arrive pas, ils ne prenaient même pas de pause.
Décidément, songea Perrin, So Habor lui faisait un drôle d’effet… Pourtant, il estima que son analyse de la situation était juste.
Au-dessus de la ville, l’air semblait toujours trop sombre, comme si un linceul la recouvrait.
À midi, les conducteurs de charrette déblayèrent une partie du terrain pour faire de petits feux et préparer des infusions trop claires avec des feuilles utilisées pour la troisième ou quatrième fois. En ville, impossible d’en trouver de fraîches.
Parmi ces hommes, certains lorgnaient les ponts avec l’idée d’aller voir si on trouvait de quoi manger à So Habor. Un regard aux miséreux qui s’affairaient à vanner les convainquit de n’en rien faire et de piocher dans leurs maigres réserves de farine d’avoine et de glands moulus. Au moins, ce mélange-là était sain.
Quelques-uns fixèrent quand même les sacs déjà chargés sur les charrettes. Mais les haricots devaient d’abord tremper pour être consommables, et il faudrait moudre le grain avant de le manger – après avoir laissé les cuisiniers en retirer le plus possible de charançons, un « condiment » peu recommandé pour les estomacs humains.
Perrin aurait dédaigné le meilleur des pains, tant il manquait d’appétit. En revanche, il était en train de boire de l’eau chaude vaguement teintée quand Latian lui tomba dessus.
En réalité, le Cairhienien ne déboula pas sur lui. Bien au contraire, ce petit homme en veste noire rayée tourna lentement autour du feu où Perrin était assis, s’éloigna un peu puis tira sur ses rênes. Mettant pied à terre, il souleva une jambe de son hongre et fit mine d’examiner le sabot en attendant de voir si Perrin allait approcher.
Avec un soupir, le jeune seigneur rendit son gobelet cabossé à la femme qui le lui avait prêté – une conductrice aux cheveux gris qui le gratifia d’une révérence sincère. En souriant, elle désigna Latian et secoua la tête. Très certainement, elle aurait pu jouer la comédie dix fois mieux que lui. Assis près du feu, un gobelet en main, Neald rit de si bon cœur qu’une larme roula sur sa joue. Commençait-il à devenir fou ? Par la Lumière, pour s’esclaffer dans cette ville, il fallait en tenir une couche !
Latian se redressa, esquissa une courbette puis souffla :
— Je te vois, seigneur…
Comme un parfait crétin, il s’accroupit de nouveau pour examiner le sabot. Sauf si on cherchait à prendre une ruade, il ne fallait jamais procéder ainsi. Mais qu’attendre d’autre d’un imbécile patenté ? Non content de jouer les Aiels en leur volant des phrases rituelles et en nouant ridiculement ses cheveux, le fanatique de Faile se prenait à présent pour un espion. Pour calmer le cheval, après des manipulations malavisées, Perrin lui flatta l’encolure. Puis il fit mine de s’intéresser au sabot, parfaitement sain, bien entendu. À part une ligne de fracture dans le fer, qui risquait de se briser bientôt si on ne le remplaçait pas.
Perrin sentit ses mains fourmiller d’impatience. Depuis quand n’avait-il plus tenu des outils de maréchal-ferrant ou travaillé devant une forge ?
— J’ai un message de maître Balwer, seigneur, murmura Latian sans relever la tête. Sa vieille connaissance est en tournée, mais elle rentrera demain ou après-demain. Maître Balwer demande si nous pouvons vous rattraper après qu’il l’aura rencontrée…
Jetant un coup d’œil à la berge par-dessous le ventre du hongre, l’imbécile heureux ajouta :
— À première vue, vous ne serez pas encore partis…
Perrin regarda sombrement les vanneurs, les charrettes qui attendaient toujours d’être chargées et les rares qui l’étaient déjà, une bâche tirée sur leur cargaison. L’une d’entre elles transporterait des bougies, du cuir pour la réparation des bottes et d’autres produits de ce genre. Pas d’huile pour lampe, cependant. À So Habor, elle puait autant que de l’huile de cuisson rance…
Et si Gaul et les Promises avaient du nouveau sur Faile ? Parce qu’ils l’auraient aperçue, par exemple ? Pour entendre quelqu’un lui dire qu’elle allait bien, il aurait donné n’importe quoi.
Et si les Shaido se mettaient inopinément en branle ?
— Dis à Balwer de ne pas traîner trop longtemps. En ce qui me concerne, je serai parti dans l’heure.
Une décision prise sur l’instant. La plupart des charrettes devraient rester en arrière et faire sans lui le voyage de retour. Kireyin et ses hommes les escorteraient. En attendant, ils s’assureraient que personne ne cède à la tentation d’entrer à So Habor.
Le regard froid, apparemment remis de sa mésaventure, le chef des lanciers assura qu’il avait bon pied bon œil. Ordres ou pas, il retournerait sûrement en ville pour se convaincre qu’il n’avait peur de rien. Trop pressé pour tenter de l’en dissuader, Perrin décida de laisser faire.
Avant de partir, il devait trouver Seonid. Informée de son départ imminent, elle ne se cachait pas vraiment, mais elle avait confié sa monture à ses Champions et prenait un malin plaisir à se faufiler entre les charrettes pour échapper à Perrin. Manque de chance pour elle, une odeur ne se dissimulait pas – et même si elle en avait été capable, la sœur n’aurait pas pu savoir que c’était nécessaire. Du coup, elle fut surprise qu’il la déniche si vite, puis indignée qu’il la force à avancer devant Marcheur en direction de sa monture.
Malgré ces contretemps, moins d’une heure plus tard, Perrin laissa So Habor derrière lui. Alors que les Gardes Ailés se déployaient autour de Berelain, comme à l’aller, les gars de Deux-Rivières se chargèrent de protéger les huit charrettes prêtes au départ. Trois des quatre porte-étendard se joignirent à la colonne et Neald vint aussi, bien entendu. D’humeur rayonnante, ce pauvre idiot essaya d’engager la conversation avec les Aes Sedai.
S’il sombrait dans la folie, Perrin n’avait pas la première idée de ce qu’il devrait faire. Malgré tout, dès que So Habor eut disparu derrière eux, il sentit se dénouer entre ses omoplates un nœud dont il ignorait jusque-là l’existence. Ça ne lui en laissait plus qu’une dizaine, sans compter celui de son estomac. Contre ceux-là, même la compassion de Berelain ne pouvait rien.
Grâce au portail de Neald, la colonne passa en un éclair du champ enneigé à l’aire de « voyage », non loin du camp. Quatre lieues en un clin d’œil !
Perrin n’attendit pas que toutes les charrettes aient traversé. Quand il talonna Marcheur, le lançant au galop vers le camp, il crut entendre Berelain lâcher un petit cri indigné. Ou était-ce une Aes Sedai ? En un sens, ça leur ressemblait plus…
Dès qu’il fut au milieu des tentes et des cabanes des gars de Deux-Rivières, le silence frappa Perrin. Dans le ciel toujours gris, le soleil approchait de son zénith ; pourtant, il n’y avait pas de chaudrons sur les feux et très peu d’hommes se pressaient autour, les pans de leur manteau serrés sur leur torse. Quelques-uns étaient assis sur les tabourets de fortune que Ban Crawe savait fabriquer. Les autres se tenaient debout ou accroupis, et aucun ne daigna lever les yeux. Quant à venir s’occuper du cheval de Perrin, il ne fallait pas y compter.
Ce n’était pas une affaire de silence, comprit le jeune seigneur, mais de tension. Celle d’une corde d’arc prêt à tirer, par exemple. Il pouvait presque entendre le bois de l’arme grincer.