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Incapable de dire depuis quand il marchait, il remarqua à peine que les rayons de soleil qui perçaient la frondaison changeaient d’inclinaison. Sur ses joues et sa barbe, le sang épais finissait de sécher. Combien de fois avait-il dit qu’il était prêt à tout pour libérer Faile ? Un homme devait faire ce qui devait être fait. Et pour Faile, il n’y avait pas de limites.

Levant sa hache à deux mains, Perrin la lança de toutes ses forces sur le tronc d’un chêne où elle se ficha avec un bruit sourd.

Lâchant un soupir qui expulsa l’air jusque-là coincé dans ses poumons, il se laissa tomber sur une grosse pierre plate et posa les coudes sur ses genoux.

— Tu peux te montrer, Elyas, lâcha-t-il, soudain très las. Je sens ton odeur depuis longtemps.

Le vieil homme émergea des ombres, ses yeux jaunes brillant sous les larges bords de son chapeau. Comparés à lui, les Aiels étaient bruyants et patauds. Ajustant la position de son couteau sur sa cuisse, il s’assit près de Perrin, passa les doigts dans sa longue barbe gris strié de blanc et ne desserra pas les lèvres.

Au bout d’un moment, il désigna la hache plantée dans le tronc.

— Ne t’ai-je pas dit un jour de t’en débarrasser avant de ne plus pouvoir t’en passer ? Commencerais-tu à aimer t’en servir ? Tu y as pris du plaisir, avec le prisonnier ?

Perrin secoua violemment la tête.

— Non ! Pas du tout, mais…

— Mais quoi, fiston ? Tu as presque fichu la trouille à Masema. Moi, j’ai senti que tu avais peur aussi.

— Il serait temps que ce maudit Prophète ait peur de quelque chose, marmonna Perrin.

Certaines choses étaient difficiles à exprimer. Mais il était peut-être temps.

— La hache… Je n’ai pas remarqué, la première fois… C’est après, en y repensant. Cette nuit-là, j’ai rencontré Gaul, et les Capes Blanches ont essayé de nous tuer… Plus tard, en combattant les Trollocs, à Deux-Rivières, je n’étais toujours pas sûr… Mais ça a changé aux puits de Dumai. Maintenant, je n’ai plus de doutes. Elyas, dans une bataille, j’ai peur et je suis triste, parce que je redoute de ne plus revoir Faile.

À ce seul prénom, la poitrine du jeune homme se serra.

— Sauf que… J’ai entendu Neald et Grady parler de ce qu’on ressent quand on manie le Pouvoir. D’après eux, ils se sentent plus vivants. Dans une bataille, j’ai la bouche trop sèche pour cracher, mais je suis plus vivant que jamais, sauf quand je tiens Faile dans mes bras. Si ce que je viens d’infliger au Shaido me fait un jour la même impression, je ne m’en remettrai pas. Et si ça arrivait, je doute que Faile voudrait encore de moi.

— Tu n’as pas cette chose en toi, fiston, grogna Elyas. Écoute-moi bien… Le danger a un effet différent sur chaque homme. Certains restent froids comme une lame, mais tu ne sembles pas appartenir à cette catégorie. Quand ton cœur bat la chamade, ton sang commence à bouillir. Et ça aiguise tous tes sens, ce qui paraît logique. Ta lucidité aussi est exacerbée. La mort est peut-être pour dans quelques minutes, voire quelques secondes, mais tu es encore vivant, et tu en as conscience de la pointe des cheveux jusqu’au bout des orteils. Fiston, ça fonctionne comme ça. Mais tu n’es pas obligé d’aimer.

— Ça, je donnerais cher pour le croire…

— Vis aussi longtemps que moi, et tu y croiras. En attendant, n’oublie pas que je suis bien plus vieux que toi, et que je connais la musique.

Les deux hommes se turent, le regard rivé sur la hache. Oui, Perrin désirait y croire… Mais sur le tranchant de l’arme, le sang paraissait noir, désormais. Du fluide vital si sombre, il n’en avait jamais vu. Combien de temps s’était écoulé ? Levant les yeux, il vit à travers la frondaison que le soleil déclinait.

La neige crissa, indiquant que des cavaliers approchaient lentement. Quelques minutes plus tard – la fameuse ouïe surdéveloppée de Perrin – Neald et Aram apparurent, ce dernier désignant des empreintes tandis que l’Asha’man secouait impatiemment la tête. La piste était limpide, mais Perrin n’aurait pas parié que Neald, seul, aurait su la suivre. Un citadin endurci, ce type…

— Arganda pense que nous devrions attendre que ton sang ait refroidi…, fit Neald, penché sur sa selle pour mieux observer Perrin. Moi, je crois qu’il ne pourrait pas être plus glacial…

Il hocha la tête, l’air satisfait. À cause de sa veste noire, et de ce qu’elle symbolisait, il avait l’habitude que les gens aient peur de lui. Contrairement à Perrin…

— Ils ont parlé, annonça Aram, et leurs réponses concordent. (D’évidence, il n’avait pas aimé ces réponses.) La perspective de mendier les a effrayés bien plus que ta hache. Mais ils n’ont jamais vu Faile et les autres dames. C’est ce qu’ils disent, en tout cas. Si on ressayait les braises, pour stimuler leur mémoire ?

Y avait-il de l’excitation chez Aram ? Si oui, était-ce l’impatience de retrouver Faile ou celle d’utiliser les braises ?

— Ils répondront la même chose, marmonna Elyas. Ou ils diront ce que tu as envie d’entendre… De toute façon, il y avait très peu de chances… Il y a des multitudes de Shaido et des multitudes de prisonniers. Un homme pourrait passer sa vie avec tant de gens sans faire plus de quelques centaines de rencontres dignes d’être mémorisées.

— Dans ce cas, il faut les tuer, dit Aram, sinistre. Sulin m’a expliqué que les Promises les ont capturés à un moment où ils ne portaient pas d’armes, pour qu’on puisse les interroger. Ils refuseront d’être des gai’shain. Et si l’un d’eux s’évade, il ira prévenir les autres de notre présence ici. Après, ils nous attaqueront.

Perrin se leva, toutes les articulations douloureuses. Laisser partir ces guerriers était impossible.

— On peut les garder sous une stricte surveillance, Aram.

S’il avait failli perdre Faile, c’était par précipitation, et il avait refait la même erreur.

Précipitation ? Quel mot fleuri pour désigner l’amputation d’une main – pour rien, en plus de tout. Depuis toujours, Perrin s’efforçait de réfléchir prudemment et d’agir avec circonspection. En ce jour, il devait de nouveau réfléchir, mais chaque pensée était une torture. Faile, naufragée au milieu d’un océan de prisonniers vêtus de blanc…

— Des gai’shain comme elle sauraient peut-être où elle est ?

Mais comment mettre la main sur des serviteurs des Shaido ? Sauf sous bonne garde, ils n’avaient pas le droit de quitter leur camp.

— Et à propos de ça, fiston ?

Elyas aurait pu désigner la hache – du temps perdu, puisque Perrin avait deviné de quoi il parlait.

— Je la laisse à qui voudra bien la prendre… Un jour, un idiot de trouvère fera peut-être une chanson avec.

Sans un regard en arrière, le jeune homme partit en direction du camp. Délesté de la hache glissée dans la boucle, son ceinturon paraissait bien trop léger.

Tout ça pour rien…

Trois jours plus tard, les charrettes lourdement chargées revinrent de So Habor. Juste après, Balwer entra sous la tente de Perrin en compagnie d’un grand type vêtu d’une veste de laine crasseuse et armé d’une épée bien mieux entretenue que sa personne. Au début, Perrin ne le reconnut pas, puis il capta son odeur.

— Je ne m’attendais pas à te revoir…, dit-il.

Balwer cligna des yeux. L’équivalent d’un cri de surprise, pour le commun des mortels. Sans aucun doute, pour le petit secrétaire, pouvoir encore surprendre quelqu’un était un grand événement.

— J’ai cherché Maighdin, lâcha Tallanvor, abrupt, mais les Shaido avançaient plus vite que moi. Maître Balwer dit que tu sais où elle est ?

Le secrétaire foudroya Tallanvor du regard, mais il ne se troubla pas le moins du monde.