— Maître Tallanvor est arrivé à So Habor juste avant mon départ, seigneur. Je suis tombé sur lui par hasard. Et il faut s’en féliciter, car il pourrait nous amener des alliés. Mais je le laisse parler…
Les yeux baissés sur la pointe de ses bottes, Tallanvor ne moufta pas.
— Des alliés ? l’encouragea Perrin. L’idéal serait une armée entière, mais faute de mieux, je ne cracherais pas sur un peu d’aide.
Tallanvor regarda Balwer, qui inclina la tête avec un petit sourire.
— Quinze mille Seanchaniens, je dirais… En réalité, la plupart sont des Tarabonais, mais ils chevauchent sous des étendards seanchaniens. Et avec eux, ils ont au minimum une dizaine de damane.
Craignant que Perrin l’interrompe, Tallanvor enchaîna :
— Je sais, ça revient en gros à accepter l’aide du Ténébreux… Mais ces Seanchaniens traquent les Shaido, et pour libérer Maighdin, je serais prêt à m’allier aux Ténèbres.
Un moment, Perrin étudia les deux hommes. Nerveux, Tallanvor pianotait sur le pommeau de son épée. Balwer, lui, faisait penser à un moineau guettant un criquet sur le point de sauter.
Des Seanchaniens et des damane… Oui, ça revenait à s’allier au Ténébreux.
— Asseyons-nous et parle-moi de ces Seanchaniens…
28
Un bouquet de roses en bouton
Dès le départ d’Ebou Dar, voyager avec la Grande Ménagerie Itinérante de Valan Luca se révéla un désastre, exactement comme Mat l’avait prévu. Pour commencer, il plut presque tous les jours, avec une averse qui en dura trois de suite – une pluie glaciale très proche de la neige capable de traverser un manteau et une veste avant de s’attaquer aux os de leur porteur. Sur la piste en terre très compactée, l’eau ruisselait comme sur des pavés, laissant une fine couche de gadoue glissante. Un obstacle de plus pour un convoi qui se traînait déjà lamentablement par beau temps.
Les premières heures, les artistes et les employés s’étaient réjouis de quitter une ville où des éclairs coulaient des bateaux, dans le port, et où tout le monde se regardait de travers par suite d’une série de crimes bizarres. Sans parler du soulagement d’échapper à la fureur d’un noble seanchanien prêt à tout pour reprendre sa femme et disposé à se venger sur tous ceux qui avaient pu l’aider à fuir.
Ce matin-là, on avait poussé au maximum les attelages, comme si chaque demi-lieue gagnée avait valu une fortune. Mais avec la distance, un sentiment de sécurité s’était vite installé, et dès le premier après-midi…
— Il faut prendre soin des chevaux, expliqua Luca tandis qu’un palefrenier guidait ceux de son attelage vers une ligne de piquets.
Un crachin martelait le toit de la roulotte bizarrement décorée du saltimbanque. Alors que le soleil était encore loin de l’horizon, de la fumée montait déjà des cheminées des petites maisons roulantes.
— Personne ne nous poursuit, et jusqu’à Lugard, la route est encore longue. De bonnes bêtes, ça ne se trouve pas aisément, et c’est cher.
Luca secoua la tête et fronça les sourcils. Parler de dépenses le déprimait toujours. Un radin-né, sauf avec son épouse.
— Sur notre itinéraire, il n’y a pas beaucoup d’endroits qui valent le coup de s’arrêter plus d’un soir. Dans la plupart des villages, nous ne remplirons pas, même si tout le monde vient. Quant aux villes, on ne peut rien prévoir avant d’avoir essayé. Cela dit, tu ne me paies pas assez pour que je renonce à la moindre recette.
Luca resserra sur son torse les pans de son manteau lourdement brodé. Puis il jeta un coup d’œil à sa roulotte. Malgré la pluie, une odeur étrange en filtrait. Les talents de cuisinière de maîtresse Luca ne semblaient guère impressionnants…
— Tu es bien certain que personne ne nous poursuit, Mat Cauthon ?
Enfonçant son bonnet de laine sur son crâne, Mat s’éloigna dans le labyrinthe coloré de roulottes et de tentes. Quoi, il ne payait pas assez cher ? Pour ce qu’il avait craché, Luca aurait dû faire galoper ses chevaux jusqu’à Lugard.
Non, pas d’exagération… Galoper, c’était trop, quand on ne voulait pas faire de mal aux équidés. Mais ce bouffon de perroquet savant de Luca aurait quand même pu se presser un peu.
Non loin de la roulotte ridicule, chevauchant un tabouret, Chel Vanin remuait une sorte de ragoût dans une petite marmite suspendue au-dessus d’un feu miniature. Depuis les bords trop mous de son chapeau, de l’eau dégoulinait dans la préparation culinaire, mais le gros type ne semblait pas s’en apercevoir – ou s’en soucier.
En jurant d’abondance, deux Bras Rouges, Gorderan et Fergin, enfonçaient dans le sol les piquets de la tente de toile marron qu’ils partageaient avec Harnan et Metwyn. Avec Vanin, aussi, mais ses précieux talents, estimait-il, l’exemptaient d’office de toutes les corvées. À contrecœur, les Bras Rouges abondaient dans son sens.
Chel Vanin était un maréchal-ferrant expérimenté. Plus important encore, on ne trouvait pas meilleur pisteur et voleur de chevaux à des centaines de lieues à la ronde. Si improbable que ce fût, considérant son poids, c’était ainsi, et personne n’aurait eu l’idée de lui contester son titre.
Fergin aperçut Mat du coin de l’œil et ravala un juron quand son marteau manqua le piquet qu’il visait et s’écrasa sur son pouce. Lâchant l’outil, il suça son doigt en gémissant de douleur.
— Seigneur, dit-il quand il fut un peu remis, nous allons passer la nuit à surveiller ces femmes. Pour monter les tentes, tu ne pourrais pas engager quelques hommes de peine de Luca ? Au moins, on resterait au sec jusqu’à ce qu’il faille aller nous tremper.
Gorderan tapota l’épaule de Fergin du bout d’un index boudiné. Massif alors que son compagnon était mince comme une lame, il venait de Tear, malgré ses yeux gris.
— Les types monteront la tente, d’accord, mais après, ils voleront tout ce qu’il y aura dedans. C’est ce que tu veux, Fergin ? (Encore un coup d’index.) Qu’un de ces pouilleux s’en aille avec mon arbalète ou ma selle ? Une très bonne selle…
Un troisième coup fit tituber Fergin.
— Si on n’en termine pas vite avec cette tente, Harnan nous fera monter la garde toute la nuit, tu peux me croire.
En ronchonnant, Fergin ramassa son marteau. Un assez bon soldat, ce type, mais sûrement pas une lumière.
Vanin cracha entre ses dents et rata de peu la marmite. Comparé à ce que « mijotait » Latelle, le ragoût embaumait. Pourtant, Mat décida qu’il ne dînerait pas ici non plus.
En tapant sur le bord de la marmite avec sa louche, histoire de la nettoyer, Vanin leva vers Mat ses yeux aux paupières tombantes. Plus souvent qu’à son tour, il avait l’air endormi, mais seul un fou s’y serait fié.
— À ce rythme, dit-il, nous serons à Lugard à la fin de l’été. Si on y arrive un jour.
— On y arrivera, mon vieux, assura Mat avec une confiance qu’il n’éprouvait absolument pas.
La veste très ordinaire qu’il avait enfilée quelques heures plus tôt – propre et sèche ! – était trempée et de l’eau ruisselait entre ses omoplates. Dans ces conditions, se montrer confiant tenait de l’exploit.
— L’hiver est presque fini… Au printemps, nous avancerons plus vite, tu verras. À Lugard, on y sera avant l’été.
Encore une affirmation sans fondement… Ce premier jour, à cause de la pause précoce, ils n’avaient fait que deux lieues. Ensuite, deux et demie en moyenne, quand tout allait bien…
Très peu de villes dignes de ce nom se dressaient le long de la Grande Route du Nord. Un nom provisoire qui changea d’ailleurs très vite, les gens parlant de la « route d’Ebou Dar » ou de la « route du Bac ». Parfois, ils disaient simplement « la route », comme s’il n’y en avait eu qu’une dans le monde.