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Entêté, Luca s’arrêta pourtant dans tout ce qu’il qualifiait de « ville », y compris dans des trous perdus dotés de six rues et d’un mouchoir de poche pavé en guise de place communale. Pour monter le mur d’enceinte de toile et préparer le spectacle, il fallait près d’une demi-journée. « Grande Ménagerie Itinérante de Valan Luca », annonçait en lettres rouges une grande enseigne.

En digne grippe-sou, Luca saisissait la moindre occasion de vider dans ses caisses les bourses pourtant maigrichonnes des villageois. Adorant être admiré, il paradait dans une de ses abominables vestes rouges, en quête de gloire plus encore que d’argent. Enfin, presque…

L’originalité incontestable des artistes et des animaux en cage – venus d’une kyrielle de contrées exotiques – suffisait à attirer le public. Cela dit, des bêtes moins étranges auraient fait l’affaire aussi, car dans ces régions perdues, très peu de gens avaient voyagé assez pour avoir vu ne serait-ce qu’un ours ou un lion.

L’ennemie, c’était la pluie, parfaite pour faire fuir les badauds. D’autant plus que les jongleurs et les acrobates, dans ces cas-là, refusaient de faire leur numéro sans avoir un toit sur la tête. Râlant comme un perdu, Luca délirait volontiers au sujet de carrés de toile goudronnée capables de protéger chaque petit spectacle, voire d’un chapiteau couvert assez grand pour accueillir toute la ménagerie. Une tente géante ! Décidément, ce bouffon ne mettait aucune limite à ses divagations. Pourquoi pas un palais roulant, tant qu’il y était ?

Si ce crétin et la lenteur du voyage avaient été les seuls soucis de Mat, il se serait considéré comme un homme heureux.

Certains matins, avant que les véhicules de la ménagerie aient pu prendre la route, deux ou trois caravanes de colons seanchaniens leur passaient devant le nez, longue procession de chariots aux formes étranges suivis par du bétail au moins aussi bizarre. Des bœufs, des moutons et des chèvres, certes, mais vraiment très exotiques. Bien entendu, ces convois se traînaient encore plus lamentablement que le leur.

D’autres fois, des colonnes de soldats seanchaniens les doublaient alors qu’ils avançaient à la vitesse d’un défilé d’escargots. Avec leur casque en forme d’énorme tête d’insecte et leur armure peinte, ces fantassins ou ces cavaliers avaient de quoi glacer les sangs.

Un jour, les cavaliers en question chevauchaient des torm, à savoir des créatures aux écailles couleur bronze qui faisaient penser à des félins gros comme des étalons – et dotés de trois yeux. Le groupe – une vingtaine d’éléments qui semblaient ramper plutôt que marcher – avançait plus vite qu’un détachement monté classique.

Comme leurs montures, les Seanchaniens n’accordèrent qu’un regard distrait à la ménagerie, mais les chevaux de Luca devinrent fous en voyant les monstres. Dans leurs cages, les lions, les léopards et les ours rugirent de fureur et les cerfs exotiques se jetèrent sur les barreaux pour tenter de s’enfuir.

Pour calmer tout le monde, y compris les humains, il fallut des heures. Avant de repartir, Luca exigea qu’on soigne tout de suite les blessures que les animaux s’étaient infligées dans leur panique. Des bêtes qui, pour lui, représentaient une petite fortune…

Par deux fois, des officiers au casque à plumes demandèrent à voir les documents relatifs aux chevaux. Ruisselant de sueur, Mat retint son souffle jusqu’à ce qu’il les voie repartir, l’air satisfaits.

Plus on s’éloignait vers le nord et plus les Seanchaniens se faisaient rares. Quoi qu’il en soit, le jeune flambeur continua à frémir dès qu’il en voyait, qu’il s’agisse de colons ou de militaires. Suroth gardait peut-être bien secrète la disparition de Tuon, mais les Seanchaniens devaient quand même la chercher. Pour que ça tourne à la catastrophe, il suffirait qu’un officier compare le nombre d’autorisations au nombre de chevaux. L’irrégularité découverte, le type ferait fouiller toutes les roulottes, juste au cas où…

Ils pouvaient aussi tomber sur une sul’dam assez maligne pour penser qu’une femme capable de canaliser se cachait parmi les jongleuses, les acrobates ou les contorsionnistes.

À cette idée, Mat déversait des torrents de sueur.

Pour ne rien arranger, il y avait parmi ses compagnons des gens qui se fichaient de leur propre sécurité comme d’une guigne. Dans un trou paumé nommé Weesin, si petit que Luca lui-même avait renoncé à faire les poches de ses habitants, au crépuscule, Mat se retrouva sous la pluie, dans un épais manteau qui finirait bientôt trempé comme tous les autres, en train de regarder les trois Aes Sedai qui retournaient furtivement vers le campement. Alors que le tonnerre grondait au loin, ces femmes portaient un manteau à la capuche relevée, mais il aurait fallu être aveugle pour ne pas les reconnaître. Quand elles passèrent à dix pas de Mat, sans se douter que c’était lui, le médaillon d’argent, sur sa poitrine, devint glacé contre sa peau. Une des sœurs au moins canalisait le Pouvoir ou, au minimum, y était unie. Que la Lumière le brûle ! Des folles furieuses !

Dès que les trois Aes Sedai eurent disparu parmi les roulottes et les tentes, trois autres silhouettes encapuchonnées apparurent, les suivant à grandes enjambées. Dotée d’un œil d’aigle, une de ces femmes désigna Mat, mais les deux autres ralentirent à peine avant de continuer leur chemin.

Le jeune flambeur manqua proférer un juron, mais il se ravisa. Il était bien au-delà de ce stade… S’il avait dû recenser les gens qu’il ne voulait pas voir rôder partout quand une patrouille de Seanchaniens était dans le coin, les Aes Sedai et les sul’dam auraient été en tête de liste, à égalité ou presque avec Tuon et Selucia.

— Je me demande ce qu’elles veulent…, dit Noal dans le dos de Mat – qui en sursauta de surprise, faisant ainsi ruisseler entre ses omoplates un torrent d’eau glacée.

Si le vieux type avait bien voulu cesser de se glisser comme ça derrière lui…

— J’ai l’intention de le découvrir, affirma Mat en rajustant son manteau.

Peine perdue… Si sa veste se révélait à peine humide, sa chemise était trempée depuis longtemps.

Bizarrement, Noal ne lui collait plus aux basques quand il arriva devant la roulotte blanc rayé de gris que se partageaient les Aes Sedai et les sul’dam. D’habitude, le vieux bonhomme aimait fourrer son nez partout, mais l’humidité avait peut-être eu raison de sa curiosité.

Sous la roulotte, Blaeric et Fen étaient déjà enveloppés dans leur couverture. Apparemment, ils se fichaient de la pluie et de la boue, mais Mat n’aurait pas parié qu’ils dormaient. De fait, l’un des deux s’assit à demi en l’entendant approcher. Blaeric ou Fen ? Difficile à déterminer, puisque le Champion ne dit rien, se contentant d’observer l’intrus. Sans se laisser troubler, Mat brûla l’étape « frapper à la porte » et entra dans la roulotte.

À l’intérieur, six femmes debout se pressaient dans un espace exigu, manteau dégoulinant encore en main. Sur les parois, deux lampes montées sur cardan fournissaient une lumière plus que suffisante – bien meilleure que ce que Mat aurait voulu, en un sens.

Six regards se rivèrent sur le jeune flambeur. Le genre d’accueil que les femmes réservent à un homme quand il vient fouiner dans ce qui ne le concerne pas. Dans la roulotte, l’air sentait la laine humide et on eût juré que la foudre venait d’y frapper – ou risquait de le faire à tout moment. La pluie martelait le toit, le tonnerre roulait, mais la tête de renard, sur la peau de Mat, n’était pas plus froide que n’importe quel autre médaillon d’argent.

Blaeric et Fen l’avaient-ils laissé entrer pour qu’il se fasse arracher les yeux ? Ou avaient-ils décidé de ne pas se mêler de cette affaire ?