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Les jours suivants prouvèrent que c’était beaucoup demander, en fin de compte. Question capuche relevée, les Aes Sedai furent irréprochables – par un temps pareil, ça n’avait rien d’un exploit –, mais elles prirent un malin plaisir à voyager à côté des conducteurs et ne firent aucun effort pour que les artistes et les employés les prennent pour d’humbles domestiques. Sans proclamer leur identité, elles ne donnèrent d’ordres à personne, ne parlant qu’entre elles, mais quelles servantes, en ce bas monde, s’attendaient à l’évidence à ce qu’on s’écarte pour les laisser passer ?

Convaincues qu’il n’y aurait pas de Seanchaniens, elles allèrent dans tous les villages et dans une bonne partie des villes. Quand une Aes Sedai croyait quelque chose, ce devait être exact. En deux occasions, elles durent battre en retraite après avoir déboulé dans une cité grouillant de colons seanchaniens en route pour le nord.

En revanche, elles rapportèrent à Mat tout ce qu’elles apprirent lors de leurs pérégrinations. D’instinct, le jeune flambeur estima qu’elles ne lui cachaient rien. À la manière d’une Aes Sedai, Teslyn semblait vraiment reconnaissante. Edesina aussi. Enfin, dans une certaine mesure…

Malgré leurs différences, Joline, Teslyn et Edesina étaient inséparables. Quand on en voyait une, les deux autres n’étaient jamais loin. Ce grégarisme avait une explication. Lorsqu’elles se promenaient ensemble, capuche relevée, selon les consignes, il ne fallait pas une minute pour voir débouler Bethamin, Renna et Seta. Par « hasard », bien entendu. Ce hasard faisant bien les choses, elles ne perdaient jamais les « filles » de vue.

Des chiennes de garde…

Un aveugle aurait vu qu’il y avait des tensions entre les deux trios de femmes. Il se serait également aperçu qu’elles n’avaient rien de domestiques. Femmes d’autorité respectées et reconnues, les sul’dam se révélaient presque aussi hautaines que les Aes Sedai. Mais dans cette affaire, Mat était pieds et poings liés…

Autant que les Aes Sedai, Bethamin et ses deux compagnes redoutaient de tomber sur des Seanchaniens. Pourtant, elles suivaient les sœurs dans chaque ville ou village, Bethamin rapportant à Mat tout ce qu’elles avaient pu glaner en ouvrant les oreilles. Lors de ces rapports, Renna affichait un sourire doucereux et Seta ne manquait jamais de souligner que les « filles » avaient raté tel ou tel détail ou fait mine de ne pas avoir entendu certaines choses. Avec des femmes assez prétentieuses pour se vanter d’être des Aes Sedai, on ne pouvait jamais être sûr de rien. Sur les a’dam, le seigneur Cauthon était-il sûr de ne pas vouloir revoir sa position ?

Les comptes-rendus des sul’dam se distinguaient très peu de ceux des trois sœurs. Dans les villes, les gens parlaient de ce qu’ils avaient appris grâce à des Seanchaniens de passage. Parmi les colons, beaucoup étaient inquiets, parce qu’on les avait soûlés de récits atroces sur les Aiels qui dévastaient l’Altara – même si les indigènes affirmaient que ça se passait bien plus au nord. Apparemment, une personne influente semblait partager cette thèse, puisque nombre de colons avaient été détournés vers l’est, en direction de l’Illian.

En outre, un pacte avait été signé avec une personne très puissante dont on attendait qu’elle offre à la Haute Dame Suroth un accès inespéré à une série de pays.

Les sul’dam ne se laissèrent pas convaincre qu’elles n’avaient pas besoin d’écouter les rumeurs. Dans le même ordre d’idées, elles ne remirent jamais leurs a’dam à Mat. À dire vrai, ces artefacts, avec les trois sul’dam, étaient le seul moyen d’influencer les sœurs dont disposait Mat. La gratitude ? Chez une Aes Sedai ? Quelles balivernes !

Bien entendu, Mat n’envisageait pas de remettre un collier aux trois femmes. Enfin, sauf à de rares occasions…

Bref, il était pour de bon piégé.

Cela dit, il n’avait pas vraiment besoin que les sœurs et les sul’dam collectent des informations. Pour ça, il avait d’autres sources – des gens de confiance.

Thom Merrilin, par exemple, quand le trouvère aux cheveux blancs daignait faire autre chose que jouer à Serpents et Renards avec Olver – ou délirer sans fin sur une lettre froissée et refroissée qu’il gardait dans la poche intérieure de sa veste.

Les bons jours, Thom était capable d’entrer dans une auberge, de raconter une histoire, de jongler un peu et de repartir en sachant ce que tous les clients avaient dans la tête.

Mat se fiait aussi à Juilin – presque aussi efficace que Thom, sans raconter d’histoires ni jongler – mais le pisteur de voleurs insistait toujours pour que Thera l’accompagne, et il s’accrochait à son bras dès qu’ils déambulaient dans une ville. Pour qu’elle se réhabitue à la liberté, selon son chevalier servant.

Ses grands yeux brillants, Thera souriait à Juilin, sa belle petite bouche quémandant toujours des baisers. L’ancienne Panarch du Tarabon, cette femme ? Si Thom et Juilin l’affirmaient, Mat commençait à avoir des doutes. Surtout depuis qu’il avait entendu des contorsionnistes plaisanter. Selon eux, la servante du Tarabon épuisait tant Juilin qu’il avait du mal à tenir debout.

Ancienne Panarch ou humble domestique, Thera était prête à tomber à genoux dès qu’elle entendait un accent traînant. Selon toute probabilité, si un Seanchanien l’interrogeait, elle déballerait tout ce qu’elle savait, commençant par Juilin Sandar pour finir par la roulotte où vivaient les Aes Sedai. Tout ça débité en se prosternant.

Aux yeux de Mat, Thera était un plus grand danger que les sœurs et les sul’dam réunies. Hélas, à la moindre allusion au manque de fiabilité de sa compagne, Juilin montait sur ses grands chevaux, son bâton de bambou brandi comme s’il avait envie de fracasser le crâne du jeune flambeur.

Une situation sans issue. Pourtant, Mat avait trouvé un compromis – une façon d’être averti, si le pire se produisait.

— Bien sûr que je peux suivre tes deux amoureux, affirma Noal avec un sourire édenté.

À l’en croire, ce serait même un jeu d’enfant. Un index posé sur son nez cassé, il glissa son autre main sous sa veste, où il cachait ses couteaux.

— Mais ne serait-il pas préférable de la faire taire, cette femme ? Une simple suggestion, mon gars. Si tu refuses, on n’en parlera plus.

Mat refusa catégoriquement. Dans sa vie, il avait tué une femme et permis indirectement qu’on en tue une autre. Pas question d’imposer un troisième fardeau à son âme.

— On dirait que Suroth a pu s’allier avec un quelconque roi, annonça Juilin en souriant au-dessus du bord de son gobelet de vin aux épices.

Au moins, depuis qu’il était avec Thera, il souriait plus. Sous la petite tente, elle se blottissait près du tabouret de son homme, la tête sur ses genoux. De sa main libre, il lui caressait les cheveux.

— En tout cas, on parle beaucoup d’un nouvel et puissant allié. Et les colons sont tous terrorisés par les Aiels.

— La plupart des colons semblent avoir été envoyés à l’est, dit Thom, les yeux tristement baissés sur son vin.

Alors que Juilin était chaque jour un peu plus heureux, le trouvère suivait le chemin inverse.

Puisqu’il ne quittait plus Juilin et Thera, Noal était présent sous la tente, tout comme Lopin et Nerim, assis en tailleur dans un coin. Leurs boîtes à ouvrage devant eux, les deux serviteurs examinaient les vestes que Mat avait emportées en quittant Ebou Dar, histoire de les repriser si nécessaire. Du coup, la petite tente était vraiment bondée.

— Et beaucoup de soldats aussi, ajouta Thom. Tout indique que les Seanchaniens s’abattront comme un marteau sur l’Illian.