Plusieurs femmes foudroyèrent le Maréchal du regard. En dépit des apparences, très peu de couples s’entendaient comme Deira et lui. En particulier, ils ne se criaient jamais après, et certaines personnes trouvaient ça suspect.
Deira ne put retenir un petit rire.
— Je vais commencer par le commencement, Davram. En avançant doucement, pour que tu comprennes bien.
» De retour d’une promenade à cheval, je suis tombée sur deux hommes qui fouillaient notre tente. Vu qu’ils étaient armés, j’en ai frappé un et j’ai poignardé l’autre. (Deira baissa les yeux sur son bras blessé.) Trop lentement, puisqu’il a eu le temps de me toucher. Quand Zavion et quelques autres ont déboulé, les deux ennemis ont filé par l’ouverture qu’ils s’étaient ménagée à l’arrière de la tente.
L’air sombre, plusieurs femmes portèrent les mains sur les dagues pendues à leur ceinture.
— J’ai dit à ces gens de les poursuivre, reprit Deira, mais ils ont prétendu vouloir soigner mes blessures d’abord.
Dans l’assistance, on eut le rouge aux joues – et encore, pas tout le monde – mais personne ne s’excusa d’avoir désobéi. De fait, la position de ces gens n’était guère enviable. Deira était leur maîtresse et leur suzeraine, mais ce qu’elle prenait pour une égratignure aurait pu la vider de son sang, s’ils l’avaient abandonnée.
— J’ai ordonné qu’on lance des recherches. Ces types seront faciles à reconnaître : l’un est bossu et l’autre saigne comme un goret.
Dame de Gahaur, Zavion pour ses amies, brandit une aiguille menaçante.
— Seigneur, sauf si la chirurgie vous fascine soudain, je vous suggère de sortir.
Bashere acquiesça sous le regard critique des femmes. Quand elle se faisait recoudre, Deira adorait qu’il assiste à l’opération. Lui, il détestait ça – un spectacle qui lui serrait le cœur.
Une fois dehors, il annonça d’une voix puissante que sa femme était entre de bonnes mains et que tout le monde devrait retourner à ses occupations. Les hommes obéirent après avoir souhaité un prompt rétablissement à dame Bashere. Les femmes, en revanche, ne bougèrent pas d’un pouce.
Bashere n’insista pas. Quoi qu’il dise, elles ne partiraient pas avant d’avoir vu Deira. Un sage, avait-il fini par comprendre, se devait d’éviter les batailles perdues d’avance. Une bonne façon d’échapper au ridicule…
Dehors, Tumad emboîta le pas à son chef, qui marcha à grandes enjambées, les mains croisées dans le dos. Depuis beau temps, le Maréchal s’attendait à un événement de ce genre. À force, il avait fini par croire que ça n’arriverait pas. Et surtout, il n’avait jamais pensé que Deira serait en danger de mort.
— On a trouvé les deux hommes, seigneur, annonça Tumad. Du moins, ils correspondent à la description de votre épouse.
Bashere se retournant, des éclairs dans les yeux, le jeune homme s’empressa d’ajouter :
— Ils étaient morts, seigneur, juste à la lisière du camp. Chacun tué d’un seul coup d’une lame fine. La carotide, vous comprenez ? Il ne devait pas y avoir qu’un seul assassin, sauf s’il est plus rapide qu’une vipère.
Bashere acquiesça. L’échec, souvent, se payait au prix fort. Deux pour fouiller la tente, et combien pour les réduire au silence ? Combien restait-il d’ennemis, et quand repasseraient-ils à l’action ? Plus important encore, qui tirait leurs ficelles ? La Tour Blanche ? Les Rejetés ?
À son sujet, quelqu’un semblait être parvenu à une décision…
À part Tumad, personne ne pouvait l’entendre. Il parla pourtant à voix basse. Parfois, la négligence se payait elle aussi au prix fort.
— Tu sais où trouver l’homme qui est venu me voir hier ? Va lui dire que c’est d’accord, mais qu’il y en aura un peu plus que prévu…
Les petits flocons qui tombaient sur la cité de Cairhien voilaient à peine la lumière du jour. Derrière une fenêtre étroite du Palais du Soleil, bien protégée par une vitre épaisse, Samitsu distinguait très clairement l’échafaudage de bois mis en place le long de la section dévastée du complexe. Des blocs de pierre jonchaient le sol au pied des tours décapitées désormais un peu plus petites que les autres… L’une d’entre elles, la tour du Soleil Levant, avait même totalement disparu.
Perchées sur les plus grandes collines, les célèbres tours tronquées de Cairhien restaient visibles derrière le rideau de neige. Plus hautes que celles du palais et entourées d’un échafaudage, elles attendaient d’être entièrement reconstruites – vingt ans après que les Aiels les eurent incendiées, et il faudrait sans doute aussi longtemps pour que le travail soit achevé.
Par un temps pareil, les échafaudages étaient déserts, bien entendu. Samitsu aurait donné cher pour que la neige lui offre un répit de ce genre.
Lors du départ de Cadsuane, une semaine plus tôt, la mission qu’elle lui avait laissée paraissait claire. Faire en sorte que le chaudron cairhienien ne recommence pas à bouillir. Même si Samitsu était novice en politique, ça ne semblait pas infaisable. Seul noble encore à la tête d’une force importante, Dobraine se montrait coopératif, comme s’il voulait que le calme règne. Une démarche logique, puisqu’il avait accepté une absurde nomination au poste de « régent de Cairhien pour le compte du Dragon Réincarné ». Ce fichu garçon avait aussi bombardé « régent de Tear » un homme qui le combattait encore un mois plus tôt. S’il avait fait pareil en Illian, ce qui semblait probable… ces nominations provoqueraient trop de troubles pour que les sœurs puissent les régler avant que tout ait été dit et fait. Mais les problèmes, c’était la spécialité du garçon ! Jusque-là, cependant, Dobraine se limitait à diriger la capitale et à soutenir Elayne Trakand si elle se décidait un jour à revendiquer le Trône du Soleil. Se fichant de qui récupérerait le pouvoir, Samitsu était ravie de ne pas s’en mêler. Pour être franche, le destin du Cairhien ne l’intéressait pas.
Des bourrasques firent tourbillonner les flocons de neige, dehors. Un paysage si tranquille. Par le passé, avait-elle accordé la moindre importance à cette notion ? Si oui, elle ne s’en souvenait pas.
La conquête du trône par Elayne Trakand et le nouveau titre de Dobraine ne parvenaient pas à être aussi consternants que la rumeur ridicule, mais persistante, au sujet de Rand al’Thor. Qui serait allé à Tar Valon, prétendait-on, pour jurer allégeance à Elaida.
Samitsu n’avait rien fait pour rétablir la vérité. Des nobles jusqu’aux palefreniers, cette fable effrayait tout le monde – pour maintenir la paix, rien de mieux que la peur ! Le Grand Jeu marquait une pause, et pour Cairhien, c’était une bonne chose. Universellement détestés, les Aiels qui venaient en ville, quittant leur immense camp, à quelques lieues à l’est, aidaient très certainement à empêcher le chaudron de bouillir. Ces guerriers étaient des partisans du Dragon Réincarné, nul ne l’ignorait, et personne n’avait envie de se retrouver face à des milliers de lances aielles.
Absent, le jeune al’Thor était bien plus utile que présent. Venus de l’ouest, des récits accusaient les Aiels de piller, d’incendier et de tuer sans discrimination. Ces échos terrifiants incitaient les Cairhieniens à marcher sur des œufs avec « leurs » guerriers du désert.
En somme, rien ne semblait en mesure de menacer le calme qui régnait à Cairhien – si on oubliait les bagarres de rue entre des habitants de la Ceinture et des citadins qui se défiaient autant de ces gueux aux habits bariolés que des Aiels et les trouvaient bien moins coriaces à combattre.
La ville était bourrée jusqu’à son dernier grenier. Partout où on pouvait s’abriter du froid, les gens s’entassaient pour dormir. Pourtant, le ravitaillement restait suffisant, même si on était loin de l’abondance, et le commerce se portait plutôt mieux que d’habitude en hiver.