Eh bien, quand elle sortait de la bouche de Thom et des autres, la vérité était toute nue. Pas de circonlocutions d’Aes Sedai ni de propos fleuris de sul’dam désireuses d’entrer dans les grâces de Mat. Pour y arriver, Bethamin et Seta étaient allées jusqu’à apprendre à faire une révérence digne de ce nom. En un sens, Mat préférait Renna et son étrange gymnastique – un comportement plus honnête. Étrange, mais honnête.
Pour sa part, ville ou village, Mat se contentait d’aller jeter un rapide coup d’œil, le col de sa veste remonté et son bonnet vissé sur le crâne. Ensuite, il retournait vers les roulottes. Furtivité ou pas, il évitait de porter un manteau, dont les pans auraient pu l’empêcher de jouer du couteau. Non qu’il en eût l’intention, mais on ne prenait jamais assez de précautions.
Pendant ce voyage, pas de boisson, pas de danse et pas de jeu. Le son des dés roulant sur une table l’attirait toujours autant, mais sa chance insolente risquait de le faire remarquer – voire de déclencher une rixe. Dans ce coin de l’Altara, les hommes et les femmes portaient (au moins) un couteau, et ils n’hésitaient jamais à s’en servir. Résolu à rester anonyme, Mat passait devant les tables de jeu sans s’arrêter, ne répondait pas aux sourires engageants des serveuses et s’autorisait rarement plus d’un gobelet de vin, quand il ne restait pas sobre. Après tout, à la ménagerie, il avait du travail. En quelque sorte… Une tâche qu’il avait entreprise dès le premier soir après le départ d’Ebou Dar, et qui se révélait ardue. Tout avait commencé dans sa roulotte…
— Il faut que tu viennes avec moi, dit-il en ouvrant le placard de sa couchette-coffre.
C’était là qu’il gardait ses pièces d’or, toutes honnêtement gagnées au jeu. Aussi honnêtement qu’il le pouvait, en tout cas… La plus grande partie du magot venait d’une course de chevaux, une forme de pari où sa baraka ne se distinguait en rien de celle d’un quidam lambda. Pour le reste… Aux dés, aux cartes ou à pile ou face, ses adversaires devaient se résigner à perdre… ou choisir de ne pas jouer.
Assis sur l’autre couchette, Domon passa une main sur son crâne rasé. À ses risques et périls, il avait appris à ne pas défier le jeune flambeur. Comme un bon so’jhin, il aurait dû se résigner à dormir par terre, mais au début, il avait insisté pour tirer le second lit au sort avec Mat. Bien évidemment, pour le premier, Egeanin avait la priorité.
Jouer à pile ou face était aussi facile que de lancer les dés. Tant que la pièce n’atterrissait pas sur la tranche, ce qu’elle faisait parfois avec lui. Mais c’était Domon qui avait lancé le défi, pas lui.
Quatre soirs de suite, le jeune flambeur avait gagné haut la main. La cinquième nuit, la pièce avait bel et bien atterri sur la tranche – trois fois d’affilée. Depuis, entre les deux hommes, c’était chacun son tour. Et ce soir, Domon aurait droit au plancher…
Quand il eut trouvé le sac de cuir qu’il cherchait, Mat le glissa dans la poche de sa veste, se redressa et ferma le placard du bout d’un pied.
— Il faudra bien que tu l’affrontes, dit-il, et j’ai besoin de toi pour me faciliter les choses.
En d’autres termes, il lui fallait quelqu’un sur qui Tuon focaliserait sa colère. Un mélange entre un faire-valoir et un bouc émissaire. Mais il ne pouvait pas présenter les choses comme ça…
— Tu es une noble dame seanchanienne, à savoir la personne idéale pour m’empêcher de faire une boulette.
— Qu’as-tu donc besoin de faciliter ? demanda Egeanin d’une voix traînante, certes, mais dure comme les dents d’une scie.
Les poings plaqués sur les hanches, elle était adossée à la porte de la roulotte, ses yeux bleus plus perçants que jamais sous sa longue perruque noire.
— Pourquoi veux-tu la voir ? N’en as-tu pas déjà assez fait ?
— Ne me dis pas que tu as peur d’elle, lâcha Mat, éludant la question. (Qu’aurait-il pu répondre d’autre sans passer pour un fou furieux ?) Tu pourrais la glisser sous ton bras aussi facilement que moi… Mais je promets de ne pas la laisser te couper la tête ou te battre comme plâtre.
— Egeanin n’a peur de rien, mon garçon, marmonna Domon, en bon chevalier servant. Si elle ne veut pas venir, tu devras aller courtiser cette fille tout seul. La nuit entière, si ça te chante…
Egeanin continua à foudroyer Mat du regard. Ou à le traverser des yeux, comme s’il n’existait pas. Puis elle se tourna vers Domon, ses épaules s’affaissèrent un peu, et elle décrocha son manteau d’une patère.
— En route, Cauthon ! grogna-t-elle. S’il faut le faire, autant en finir vite.
Elle sortit en trombe, et le jeune homme dut se presser pour la rattraper. On eût dit qu’elle ne voulait pas rester seule avec Domon – si absurde que ça puisse paraître.
À l’extérieur de la roulotte sans fenêtres, au cœur de la nuit, une ombre bougea sur fond de ténèbres. À la lumière du croissant de lune, un instant sorti d’un rideau de nuages, Mat reconnut le menton saillant d’Harnan.
— Tout est tranquille, seigneur, annonça-t-il.
Mat hocha la tête, prit une grande inspiration et tâta sa poche pour s’assurer de la présence du sac de cuir. Loin des piquets où étaient attachés les chevaux, et après une averse, l’air sentait plutôt bon. Tuon devait être contente de stationner loin de l’odeur du crottin et des relents musqués des cages.
Sur la gauche de Mat, les roulottes des artistes étaient aussi sombres que les chariots bâchés qui s’alignaient sur sa droite. Aucune raison d’attendre plus longtemps…
Arrivé devant la roulotte rouge, il poussa Egeanin sur le marchepied qui conduisait à la porte.
À l’intérieur du véhicule, il y avait plus de gens que Mat l’aurait cru. Assise sur une des couchettes, Setalle brodait, comme souvent, tandis que Selucia, debout au fond de la pièce, fulminait sous son fichu. Noal était assis sur l’autre couchette, apparemment en pleine méditation. Installée en tailleur sur le plancher, Tuon jouait à Serpents et Renards avec Olver.
Dès qu’il vit Mat, le gamin eut un sourire qui fendit en deux son visage.
— Noal nous a parlé de Co’dansin, Mat ! s’exclama-t-il. C’est un des autres noms de Shara. Tu sais que les Ayyad se tatouent le visage ? En Shara, c’est comme ça qu’ils appellent les femmes capables de canaliser.
— Je n’en savais rien, fit Mat avec un regard noir pour Noal.
Alors que Vanin et les Bras Rouges inculquaient un tas de mauvaises habitudes au gamin, sans compter celles qu’il glanait chez Juilin et Thom, fallait-il en plus que Noal lui farcisse le crâne d’âneries ?
Sans crier gare, le vieux type se tapa sur la cuisse et s’assit bien droit. Puis cette espèce d’idiot déclama :
Le vieux type au nez cassé regarda autour de lui comme s’il venait de s’aviser qu’il n’était pas seul.
— J’essayais de me rappeler ces vers… Ils sont tirés des Prophéties du Dragon.
— Fascinant, Noal, maugréa Mat.
Les couleurs tourbillonnèrent dans sa tête, exactement comme le matin où les Aes Sedai avaient paniqué. Cette fois, elles se dissipèrent sans avoir formé une image, mais il se sentit aussi glacé que s’il avait dormi toute une nuit à la belle étoile, nu comme un ver. Déjà accablé de catastrophes, il n’avait pas besoin que quelqu’un le relie aux Prophéties du Dragon.