— Un de ces jours, tu pourrais nous les réciter toutes, ces prophéties. Mais pas ce soir, d’accord ?
Poupée de porcelaine noire flottant dans une robe trop grande pour elle, Tuon regarda Mat sous ses paupières mi-closes. Quels longs cils elle avait !
Comme si elle n’existait pas, Tuon ignora Egeanin, qui fit d’ailleurs de son mieux pour se fondre dans le décor. Mat pouvait dire adieu à son faire-valoir…
— Jouet n’avait pas l’intention d’être impoli, fit Tuon de sa voix traînante. Mais on ne lui a jamais appris les bonnes manières… Maître Charin, il est tard – l’heure pour Olver d’aller au lit. Tu veux bien le raccompagner jusqu’à sa tente ? Nous recommencerons bientôt, Olver. Tu aimerais que je t’apprenne à jouer aux pierres ?
Olver adorerait, et il ne manqua pas de le dire. Malgré son jeune âge, il ne ratait jamais l’occasion de faire du charme à une femme – en proférant des choses qui auraient dû lui valoir assez de gifles pour que ses oreilles, déjà disproportionnées, doublent ou triplent de volume. Si Mat découvrait lequel de ses « oncles » lui apprenait ça…
Sans se presser, le gamin réunit les pièces de son jeu et les emballa dans le carré de tissu qui servait de plateau. Puis il se fendit d’une courbette, remercia la Haute Dame et se laissa enfin tirer hors de la roulotte par Noal.
Mat eut un hochement de tête approbateur. La courbette, c’était lui qui l’avait apprise à Olver. En général, face à une jolie femme, le gosse ajoutait un sourire enjôleur. S’il mettait la main sur le type qui…
— Tu as une bonne raison de m’interrompre, Jouet ? demanda Tuon d’un ton glacial. Il est tard, et j’envisageais de me coucher.
À son tour, Mat fit une courbette et se fendit de son plus beau sourire. Même si Tuon ne l’était pas, il tenait à se montrer poli.
— Je viens simplement m’assurer que tu vas bien… Avec les cahots de la route, ces roulottes sont très inconfortables. De plus, je sais que tu n’aimes pas les vêtements que je te trouve. J’espérais te réconforter un peu.
Mat sortit le sac de cuir de sa poche et le tendit à Tuon. Avec un geste fleuri de la main – les femmes adoraient ça.
Son regard bleu très dur, Selucia se raidit, mais Tuon agita les doigts, et sa servante à l’opulente poitrine se calma. Un peu…
Mat appréciait les femmes à fort tempérament, mais si celle-là lui cassait la baraque, il n’hésiterait pas à lui flanquer une fessée. Non sans effort, il parvint à maintenir son sourire, et même à l’élargir.
Tuon fit plusieurs fois tourner le sac entre ses mains, puis elle l’ouvrit et laissa tomber son contenu sur ses genoux.
Un lourd collier d’or et d’ambre sculpté… Un bijou de prix – et seanchanien, par-dessus le marché. Mat était très fier de se l’être procuré. À l’origine, il appartenait à un officier seanchanien qui l’avait offert à une acrobate dont les charmes avaient attiré son œil. Après avoir laissé derrière elle le militaire, la gente dame, trouvant que le collier n’allait pas avec son teint, s’était « résignée » à le vendre.
Souriant, Mat attendit en toute confiance. À tous les coups, un bijou faisait fondre le cœur d’une femme.
Les trois qui occupaient la roulotte ne réagirent pas du tout selon ce schéma. Levant le collier à hauteur de ses yeux, Tuon l’examina comme si elle n’avait jamais vu un tel objet. Alors que Selucia se fendait d’un rictus, Setalle posa sa broderie sur ses genoux et dévisagea Mat en secouant la tête, pour signifier qu’il ne tournait pas rond.
Sans crier gare, Tuon jeta le collier dans son dos, pour que Selucia le rattrape.
— Il ne me va pas, fit-elle. Tu le veux, Selucia ?
Le sourire de Mat pâlit.
Selucia prit le bijou entre le pouce et l’index, comme si elle tenait un rat mort par la queue.
— Un colifichet tout juste bon pour une danseuse nue, parce qu’il ne se verra pas beaucoup sous son voile…
Elle lança le collier à Egeanin et lâcha :
— Mets-le !
La compagne de Domon rattrapa le projectile juste avant de le recevoir en pleine figure. Le sourire de Mat ne résista pas à cet ultime rebondissement.
Alors qu’elle aurait dû s’indigner, Egeanin ouvrit le fermoir, écarta sa lourde perruque et se passa le bijou autour du cou. Tout ça sans bouger un cil.
— Tourne-toi un peu ! ordonna Selucia.
Un ordre, oui, ça ne faisait aucun doute.
— Fais-nous voir comment il te va.
Egeanin obéit. Raide comme un morceau de bois, certes, mais elle pivota sur elle-même.
Setalle l’observa, hocha la tête, la tourna vers Mat, le gratifia de hochements différents puis reprit sa broderie. En matière de hochements de tête, les femmes étaient aussi prodigues qu’en regards divers et variés. Dans le cas présent, Setalle avait voulu lui signifier qu’elle le tenait pour un crétin. Et s’il y avait de fines nuances, il préférait les ignorer, car elles ne lui auraient sûrement pas plu. Que la Lumière le brûle ! Il avait acheté un collier pour Tuon, qui l’avait refilé à Selucia – devant lui ! – qui venait de le lancer à Egeanin…
— Elle est venue pour se gagner un nouveau nom, fit Tuon, pensive. Comment se nomme-t-elle, déjà ?
— Leilwin, répondit Selucia. Un nom approprié pour une danseuse nue. Que dirais-tu de Leilwin Sans-Navire ?
Tuon approuva du chef.
— Oui. Leilwin Sans-Navire, c’est très bien.
Egeanin sursauta comme si chaque mot était une gifle.
— Puis-je me retirer ? demanda-t-elle en s’inclinant.
— Si tu veux partir, marmonna Mat, ne te gêne pas.
Amener cette femme n’avait pas été son initiative la plus brillante. Sans elle, il réussirait peut-être à sauver les meubles…
Les yeux baissés, Egeanin tomba à genoux.
— Puis-je me retirer ? répéta-t-elle, implorante.
Tuon resta assise sur le sol, le dos bien droit, clairement indifférente à sa compatriote, comme si elle ne la voyait pas.
Selucia étudia la suppliante, un rictus sur les lèvres. Setalle continua à broder et personne ne daigna accorder un regard à Mat.
Egeanin se prosterna. Quand elle embrassa le sol, le jeune flambeur dut retenir un juron.
— Par pitié… Je voudrais me retirer.
— Tu peux partir, Leilwin, fit Selucia, hautaine comme une reine face à un voleur de poules. Et débrouille-toi pour que je ne voie plus jamais ton visage, sauf s’il est couvert par un voile de danseuse.
Rampant à reculons, Egeanin gagna la porte puis la franchit si vite que Mat en resta bouche bée. Non sans effort, il réussit à retrouver son sourire. Rester n’avait aucun sens, mais une sortie honorable s’imposait.
— Eh bien, je suppose que…
Toujours sans regarder le jeune homme, Tuon agita les doigts. Aussitôt, Selucia lui coupa la parole :
— Jouet, la Haute Dame est fatiguée… Tu as l’autorisation de la laisser.
— D’abord, je m’appelle Mat ! Un nom simple et facile à mémoriser, non ? Mat ?
Tuon réagit si peu qu’elle aurait bien pu être une poupée de porcelaine.
Setalle posa sa broderie et se leva, une main sur le manche du couteau incurvé qu’elle portait à la ceinture.
— Jeune homme, dit-elle, si tu comptes t’incruster assez pour nous regarder nous changer pour la nuit, tu te mets le doigt dans l’œil !
Une plaisanterie, à première vue. Mais la bougresse avait bien la main sur son couteau, et elle avait assez intégré la culture d’Ebou Dar pour poignarder un homme sans hésiter.
Tuon ne broncha pas, telle une reine sur son trône – mais malencontreusement vêtue d’une robe trop grande.
Mat n’insista pas et sortit.
Appuyée d’une main au flanc de la roulotte, la tête baissée, Egeanin serrait le collier dans sa main libre. Dans les ténèbres, Harnan bougea de nouveau, histoire de montrer qu’il était encore là. Un homme avisé qui ne tenait pas à approcher de la Seanchanienne pour l’instant.