Выбрать главу

Moins avisé, Mat ne s’enfuit pas à toutes jambes.

— Qu’est-ce que ça signifie ? Tu n’es plus obligée de t’agenouiller devant Tuon. Et Selucia ? Une fichue dame de compagnie ? Je ne connais personne qui s’humilierait devant sa reine comme tu l’as fait devant elle.

— La Haute Dame, souffla Egeanin, est… qui elle est. Selucia est sa so’jhin. Nul membre du Sang inférieur n’oserait regarder dans les yeux une telle so’jhin. Et peut-être aucun membre du Haut Sang, d’ailleurs…

La Seanchanienne ouvrit le collier et le retira de son cou.

— Mais je n’appartiens plus à aucun Sang, désormais…

Prenant de l’élan, Egeanin lança le bijou dans la nuit – aussi loin qu’elle put.

Mat en resta de nouveau bouche bée. Pour le prix de ce collier, il aurait pu acheter une dizaine de très bons chevaux et avoir encore de la monnaie.

Renonçant à tout commentaire, il ferma la bouche. Sans être toujours un parangon de sagesse, il était assez malin pour savoir quand une femme risquait pour de bon de lui planter une lame dans le corps.

De ce désastre, il tira une leçon. Si Egeanin se comportait ainsi devant Tuon et Selucia, il devait s’assurer que les sul’dam ne les rencontrent jamais. Comment savoir ce qu’elles feraient si Tuon agitait les doigts à leur intention ?

Cette affaire le laissait avec un boulot à faire. Le travail, il n’aimait pas ça, mais ses antiques souvenirs lui avaient rempli la cervelle de batailles. Il détestait ça aussi – on pouvait s’y faire tuer pour de bon – mais c’était quand même mieux que travailler. La stratégie et la tactique… Connaître le terrain et l’ennemi… Puis, si on ne pouvait pas vaincre d’une manière, se débrouiller pour en trouver une autre…

Le lendemain soir, il retourna voir Tuon seul. Quand Olver eut fini de recevoir une leçon de jeu de pierres, il proposa une partie à sa noble formatrice.

Assis sur le sol en face d’elle, le plateau de jeu les séparant, il se demanda s’il devait gagner ou perdre. Certaines femmes adoraient gagner tout le temps, mais leur adversaire devait quand même leur donner du fil à retordre. D’autres préféraient voir l’homme plus souvent vainqueur que vaincu. Pour Mat, tout ça n’avait aucun sens. Amoureux de la victoire, il ne crachait pas sur la facilité, bien au contraire.

Pendant qu’il s’interrogeait, Tuon décida pour lui. Au milieu de la partie, il s’avisa qu’elle l’avait attiré dans un piège dont il ne sortirait pas. Partout, les pierres blanches encerclaient les noires. Une victoire écrasante !

— Tu ne t’en tires pas très bien, Jouet, railla Tuon.

Malgré son ton léger, elle dévisageait froidement le perdant. Dans ses grands yeux, un homme aurait pu se noyer…

Souriant, le jeune flambeur salua la compagnie et s’esquiva avant qu’on le fiche dehors. La stratégie… Penser à l’avenir, être imprévisible…

Le soir suivant, il apporta une petite rose en soie confectionnée par une des couturières de la ménagerie. Contre toutes les attentes de ces dames, il l’offrit à Selucia.

Setalle fronça les sourcils et Tuon elle-même parut surprise.

Déséquilibrer son adversaire… Tout bien pesé, les femmes et les batailles n’étaient pas si différentes que ça. Les deux enveloppaient un homme dans un brouillard et pouvaient le tuer sans même le vouloir. S’il se montrait imprudent…

Sous les yeux attentifs de Selucia et de Setalle, la partie de pierres devint un rituel vespéral. Concentré sur le plateau de jeu, Mat constata que Tuon était très bonne, et il n’eut pas à se forcer pour étudier ses coups gracieusement joués en tenant la pierre entre le pouce et l’index. Les précautions d’une personne habituée à porter des ongles très longs et soucieuse de ne pas les casser.

Ses yeux aussi étaient très dangereux. Pour jouer aux pierres comme pour livrer bataille, il fallait avoir les idées claires. Mais le regard de Tuon semblait traverser le crâne de Mat pour observer directement son cerveau. Parvenant quand même à se concentrer sur le jeu, il gagna quatre parties sur sept, avec une égalité.

Ravie quand elle l’emportait et déterminée à prendre sa revanche quand elle perdait, Tuon ne se livra à aucun des débordements qu’il attendait. Elle ne s’autorisa pas de remarques acides, même si elle continua à l’appeler « Jouet », et laissa de côté son arrogance et ses manières hautaines. Quand ils jouaient, en tout cas…

Elle adorait la compétition, tout simplement. Jubilant lorsqu’elle parvenait à piéger Mat, elle riait de plaisir quand il trouvait une manœuvre futée pour lui échapper. Devant un plateau de jeu, ce n’était plus la même femme.

Une fleur brodée sur un carré de lin suivit la rose de soie. Deux jours plus tard arriva une nouvelle rose, elle aussi brodée, mais sur un morceau de soie pas plus grand que la paume d’une femme. Deux présents pour Selucia, bien entendu.

La so’jhin regarda le jeune flambeur avec des yeux de plus en plus soupçonneux, mais Tuon lui dit qu’elle pouvait garder les fleurs. Du coup, elle les plia soigneusement et les enveloppa dans un carré de lin.

Après trois jours sans cadeau, Mat apporta un petit bouquet de boutons de rose en soie – avec la tige et les feuilles, toutes semblant plus vraies que nature… et plus parfaites. Une commande passée à la couturière le jour du premier présent.

Avec ce qu’elle devait prendre pour un sourire, Selucia avança, prête à accepter le bouquet, mais Mat s’assit et le posa à côté du plateau de jeu, un peu en direction de Tuon.

Il ne dit rien et ne toucha plus au bouquet. Comme il l’avait prévu, Tuon fit mine de ne pas l’avoir vu.

Prenant une pierre blanche et une noire, Mat les fit changer de main dans son dos jusqu’à ne plus savoir lui-même dans laquelle il tenait l’une ou serrait l’autre. Puis il tendit ses poings fermés à Tuon. Hésitant un peu, elle sonda le regard du jeune homme avant de tapoter sa main gauche. Il l’ouvrit pour révéler une pierre blanche étincelante.

— J’ai changé d’avis, Jouet, dit-elle en plaçant la pierre blanche à l’intersection de deux lignes, presque au centre du plateau de jeu. Tu t’en tires très bien, en réalité.

Mat battit des paupières. Devinait-elle où il voulait en venir ? Derrière Tuon, Selucia faisait mine d’étudier le plateau de jeu presque vide. Plongée dans un livre, Setalle changea de position pour avoir un peu plus de lumière. Non, il ne devait pas s’affoler ! Elle parlait de son talent au jeu. Si elle avait soupçonné ce qu’il manigançait, elle l’aurait fichu dehors en le tirant par l’oreille. N’importe quelle femme aurait agi ainsi. Elle parlait des pierres, c’était sûr.

Cette nuit-là, ils finirent à égalité, chacun d’eux contrôlant une moitié du plateau de jeu – par groupes irréguliers de pierres, mais ça ne changeait rien.

En réalité, c’était Tuon qui avait gagné…

— Jouet, j’ai tenu parole, dit-elle tandis qu’il rangeait les pierres dans leurs petits sacs de cuir. Pas de tentative d’évasion ni de trahison… Mais j’étouffe ici… (D’un geste circulaire, elle désigna l’intérieur de la roulotte.) Je voudrais me dégourdir les jambes. Après la tombée de la nuit, par exemple. Et tu pourrais m’accompagner. (Du regard, elle effleura le bouquet de roses, puis elle dévisagea Mat.) Pour t’assurer que je ne m’enfuirai pas.

Setalle glissa un doigt dans son livre en guise de marque-page, puis elle étudia attentivement Mat. Toujours dans le dos de Tuon, Selucia fit de même.

Si étrange que ça parût, Tuon avait bel et bien tenu parole. Des promenades tardives, quand les artistes et les employés étaient déjà au lit, ne feraient aucun mal, surtout si Mat était là pour veiller au grain. Dans ce cas, pourquoi avait-il le sentiment de perdre le contrôle de la situation ?

Tuon accepta de porter un manteau et d’en relever la capuche. Un très bon point… Sur son crâne rasé, ses cheveux noirs repoussaient, mais pour l’instant, c’était à peine plus que du duvet. Et contrairement à Selucia, qui dormait probablement avec son fichu, Tuon ne semblait pas encline à se couvrir la tête. Or, une femme de la taille d’un enfant aux cheveux plus courts que ceux d’un homme aurait sans doute attiré l’attention, même la nuit.