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Bien entendu, Setalle et Selucia jouèrent les chaperons, collant aux basques des deux jeunes gens. La so’jhin pour veiller sur sa maîtresse et Setalle afin de garder un œil sur la so’jhin. En tout cas, c’était ainsi que Mat voyait les choses – sauf aux moments où il aurait juré que les deux femmes le surveillaient en permanence.

Pour une prisonnière et sa gardienne, ces deux-là copinaient beaucoup trop. L’ouïe fine, il avait entendu Setalle prévenir son « amie » qu’il était un mufle avec les femmes. Très calme, Selucia avait répondu que Tuon lui casserait les deux bras au moindre geste déplacé. Une étrange assurance, pour des captives…

Mat comptait profiter de ces promenades pour en apprendre plus sur Tuon. En jouant, elle ne desserrait pas les dents, et en marchant, elle se révéla très douée pour détourner la conversation – sur lui, en règle générale.

— Deux-Rivières, c’est un mélange de forêts et de fermes, dit-il alors qu’ils flânaient le long de l’allée principale de la ménagerie.

Avec le ciel nuageux, les roulottes multicolores n’étaient que des formes noires indistinctes et les estrades des artistes se distinguaient à peine.

— Tout le monde cultive du tabac et élève des moutons. Mon père a aussi des vaches, et il vend des chevaux, mais d’habitude, c’est tabac, moutons et rien de plus.

— Ton père vend des chevaux…, murmura Tuon. Et toi, que fais-tu, Jouet ?

Par-dessus son épaule, Mat jeta un coup d’œil aux deux femmes qui les suivaient à dix pas de distance. S’il parlait doucement, Setalle serait trop loin pour entendre, mais il décida d’être honnête. D’autant plus que le coup n’était pas gagné d’avance. Dans un silence parfait, Setalle pouvait entendre quand même, et elle savait ce qu’il avait fait à Ebou Dar.

— Je suis un joueur, dit-il.

— Mon père disait la même chose, souffla Tuon. Il est mort à cause d’un mauvais pari.

Comment deviner ce que ça voulait dire ?

Un autre soir, alors qu’ils longeaient une série de grandes cages, Mat demanda :

— Tuon, que fais-tu pour le plaisir ? Juste parce que ça t’amuse ? À part jouer aux pierres…

Dix pas dans son dos, Mat sentit Selucia se hérisser parce qu’il avait osé prononcer le nom de sa maîtresse. Tuon ne sembla pas choquée, et il aurait parié qu’elle ne l’était pas.

— Je dresse des chevaux et des damane, dit-elle en étudiant une cage où un lion dormait à pattes fermées.

Derrière les épais barreaux, le fauve n’était qu’une silhouette indistincte.

— A-t-il vraiment une crinière noire ? Au Seanchan, nous n’avons pas de lions de ce genre.

Elle dressait des damane ? Pour s’amuser ? Par la Lumière !

— Des chevaux ? Quel genre de chevaux ?

Sûrement des destriers, pour aller avec les fichues damane.

— Maîtresse Anan dit que tu es un vaurien, Jouet, fit Tuon d’un ton neutre. (Elle se tourna vers Mat, le visage noyé dans les ombres de sa capuche.) Combien de femmes as-tu embrassées ?

Le lion se réveilla et se racla la gorge – un son suffisant pour glacer les sangs de n’importe qui. Tuon, elle, ne broncha pas.

— On dirait qu’il va pleuvoir, éluda Mat. Si tu te fais tremper, Selucia aura ma peau.

Tuon eut un rire de gorge. Qu’y avait-il de drôle là-dedans ?

Comme toujours, il y avait un prix à payer. Les choses allaient peut-être en son sens – et peut-être pas – mais quand c’était le cas, il fallait toujours payer.

— Un tas de pies bavardes et médisantes…, grogna Mat à l’intention d’Egeanin.

À demi voilé par des nuages, le soleil couchant projetait de longues ombres sur le sol. Pour une fois, il ne pleuvait pas. Malgré le froid, Mat et Egeanin, assis devant leur roulotte verte, disputaient une partie de pierres au vu et au su de tout le monde.

Du passage, il y en avait ! Beaucoup d’hommes, pour commencer, qui se hâtaient histoire d’en finir avec leur dernière corvée. Des enfants, aussi, avides de profiter des dernières minutes de clarté pour jouer au cerceau ou au ballon. Et des femmes en pagaille, l’ourlet de leur jupe relevé, qui jetaient un coup d’œil furtif à la roulotte et aux deux joueurs. Même avec les capuches, Mat devinait l’expression de ces harpies. Dans la ménagerie, presque toutes les femmes ne lui adressaient plus la parole. Agacé, il fit s’entrechoquer les pierres noires qu’il serrait dans sa main gauche.

— Ces gens auront leur or quand nous serons à Lugard. En attendant, qu’ils se mêlent de leurs affaires. Qui les autorise à fourrer le nez dans les miennes ?

— Tu ne peux pas les blâmer, modéra Egeanin en étudiant le plateau de jeu. Tous les deux, nous sommes des amoureux en fuite, à leurs yeux. Et tu passes plus de temps avec… elle qu’avec moi.

Egeanin avait toujours du mal à ne pas donner du « Haute Dame » à Tuon.

— Tu te comportes comme un prétendant… (Elle fit mine de poser une pierre, mais sa main s’immobilisa au-dessus du plateau.) Tu ne crois quand même pas qu’elle complétera la cérémonie, pas vrai ? Ne me dis pas que tu es idiot à ce point ?

— Quelle cérémonie ? De quoi parles-tu ?

— La nuit de notre fuite, à Ebou Dar, par trois fois, tu as annoncé qu’elle était ta femme. Tu ne sais pas ce que ça signifie ? Quand une femme dit trois fois qu’un homme est son mari, s’il dit trois fois qu’elle est sa femme, ou son épouse, leur union est officialisée. En général, il y a aussi des bénédictions, mais c’est cette triple déclaration, faite devant témoin, qui scelle un mariage. Tu ne le savais vraiment pas ?

Mat haussa les épaules et rit de bon cœur, même s’il sentait le tranchant d’un couteau appuyer sur sa nuque. Un bon couteau, du genre qui donne un sentiment de confort… Cela dit, il riait jaune.

— Mais elle, elle n’a rien dit.

Et pour cause, puisqu’il l’avait bâillonnée.

— Donc, mes « déclarations » n’ont aucune importance.

Mat devina ce qu’Egeanin allait répondre. Ça coulait de source. On lui avait prédit qu’il épouserait Tuon.

— Avec le Sang, c’est un peu différent… Parfois, un noble qui vit à un bout de l’Empire épouse une noble qui réside à l’autre extrémité. Un mariage arrangé… Dans la famille impériale, ils le sont tous. Si les futurs époux ne veulent pas attendre d’être ensemble, chacun peut officialiser le mariage de là où il est. Tant qu’ils s’expriment devant témoin, à moins d’un an et un jour d’écart, l’union est légale. Tu ignorais ça ?

Et comment, que Mat l’ignorait ! Pourtant, les pierres noires lui échappèrent, s’éparpillant un peu partout. Cette maudite fille savait ! Pensait-elle que cette affaire était une aventure ou un jeu ? Trouvait-elle la captivité aussi amusante que de dresser des chevaux ou des damane ? Quoi qu’il en soit, il n’était plus qu’une truite attendant qu’elle lance son hameçon.

Après ça, Mat évita la roulotte rouge pendant deux jours. Pourquoi se précipiter ? Cet hameçon de malheur était déjà dans sa bouche, et c’était lui qui l’y avait mis. Ça ne l’obligeait pas à le mordre, pas vrai ? Du moins tant que Tuon n’aurait pas décidé de ferrer sa prise.

Même en se traînant péniblement, la ménagerie finit par atteindre le fleuve Eldar, qu’elle traverserait en empruntant le bac. Partant d’Alkindar, sur la rive occidentale, les voyageurs arriveraient à Coramen, sur la berge orientale. Ces deux petites villes, dotées de maisons en dur au toit de tuile, possédaient six quais de pierre chacune.