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Entouré de quelques nuages blancs comme de la laine fraîchement lavée, le soleil paradait dans le ciel. Avec un peu de chance, il n’y aurait pas de pluie…

Avec des navires commerciaux amarrés sur les deux rives, et les bacs qui faisaient sans cesse la navette, ce point de passage avait une haute valeur stratégique. Pas nés de la dernière pluie, les Seanchaniens s’en étaient aperçus. Du coup, ils avaient établi un camp juste à côté de chaque ville. À voir les murs d’enceinte en cours d’érection et les bâtiments en pierre déjà construits, ils n’avaient pas l’intention de partir de sitôt.

Monté sur Pépin, Mat traversa avec les premières roulottes. Pour un œil peu expérimenté, le hongre marron n’avait rien d’extraordinaire. Le genre de cheval prisé par un type en veste de laine ordinaire, un bonnet enfoncé sur son crâne pour se protéger les oreilles.

À dire vrai, Mat n’envisageait pas vraiment de filer vers les collines boisées qui se dressaient derrière Coramen. Il y pensait, certes, mais pas sérieusement. Qu’il s’enfuie ou non, Tuon tirerait tôt ou tard sur la ligne…

Arrêtant Pépin au bout d’un débarcadère, Mat observa la traversée de la ménagerie, puis sa lente progression vers la ville.

Les quais grouillaient de Seanchaniens. Tout un régiment de colosses en armure peinte en rouge et or dirigé par un jeune officier très mince qui arborait une plume bleue sur son casque en forme de tête d’insecte. Des militaires chargés d’assurer l’ordre public ? Pas seulement, puisque l’officier vérifia les autorisations, concernant les chevaux. Toujours enclin à en rajouter, Luca demanda au « noble seigneur » de lui conseiller un endroit, hors de la cité, où il pourrait donner une représentation.

Mat en aurait pleuré de rage.

Dans les rues, derrière lui, des Seanchaniens en armure entraient et sortaient des tavernes comme s’ils étaient chez eux.

Au terme d’une trajectoire élégante, un raken atterrit dans un champ, près du camp qui s’étendait sur la berge d’en face. Trois ou quatre créatures reptiliennes géantes l’avaient précédé.

Dans ces camps, il devait y avoir des centaines voire des milliers de soldats. Et Luca allait donner une représentation !

Enfin, le bac percuta la partie capitonnée d’un quai, puis abaissa sa rampe pour laisser la roulotte rouge sans fenêtres prendre roues, si on osait dire, sur les pavés de Coramen. Sur le banc du conducteur, Setalle tenait les rênes, Selucia sur sa droite, les yeux brillants sous la capuche d’un manteau rouge délavé.

Sur la gauche de Setalle, enveloppée dans un manteau noir, Mat reconnut Tuon.

Le jeune flambeur crut que ses yeux allaient jaillir de leurs orbites. Si son cœur ne bondissait pas d’abord hors de sa poitrine… Dans sa tête, les dés se mirent à rouler, faisant un vacarme infernal. Cette fois, pour s’en tirer, ils allaient avoir besoin de la chance du Ténébreux, et deux fois plutôt qu’une !

Mais que faire, sinon chevaucher à côté de la roulotte rouge, nonchalant comme si la vie était formidable ? Quoi de plus amusant que de remonter une rue principale grouillant de colporteurs, de crieurs qui vantaient chaque boutique… et d’une horde de soldats seanchaniens ? Ne marchant pas en formation, comme sur la route, lors de rencontres précédentes, ces hommes pouvaient se permettre de regarder sous tous les angles les roulottes multicolores et les chariots lestés de cages.

Oui, chevaucher le cœur léger, en attendant que Tuon crie au secours… Elle avait juré, mais un prisonnier ne promettait-il pas n’importe quoi pour qu’on donne un peu de mou à sa chaîne ? D’un simple appel, elle ferait accourir des centaines de colosses prêts à la sauver.

Dans la tête de Mat, les dés se déchaînèrent. Un pauvre type, réduit à espérer qu’il aurait la chance du Ténébreux…

Tuon ne dit pas un mot. Si elle jeta des coups d’œil à droite et à gauche, elle n’abaissa jamais sa capuche et ne montra même pas ses mains, cachées sous son manteau. Mieux encore, elle se serra contre Setalle comme une enfant effrayée par la foule et en quête de protection maternelle.

Oui, elle ne dit pas un mot jusqu’à ce qu’ils soient sortis de Coramen, se dirigeant vers le pied de la butte qui dominait la ville – un vaste terrain vague où Luca avait déjà rassemblé plusieurs roulottes et chariots.

À cet instant, Mat fut certain qu’il n’échapperait pas à son destin. Tuon tirerait sur la ligne, ça ne faisait plus de doute. Simplement, elle prenait son temps.

Ce soir-là, le jeune flambeur s’assura que les Seanchaniennes et les Aes Sedai ne sortent pas de leurs roulottes. En ville, personne n’avait aperçu l’ombre d’une sul’dam ou d’une damane, pourtant les sœurs ne discutaillèrent pas, pour une fois.

Tuon ne râla pas davantage. En revanche, elle eut une exigence qui propulsa les sourcils de Setalle si haut sur son front qu’ils faillirent toucher ses cheveux. Formulée plutôt comme une requête, cette demande se référait à une promesse de Mat – mais quand une femme exigeait, il était assez malin pour s’en apercevoir.

Un homme ne devait-il pas se fier à sa future épouse ? Pour qu’elle n’imagine pas pouvoir obtenir tout de lui, il affirma avoir besoin de réfléchir. De fait, toute la journée, pendant que Luca préparait sa représentation, il médita sur la question. Même chose le soir, alors que les Seanchaniens acclamaient les artistes, et toujours pareil le lendemain, quand la colonne partit en direction de l’est, toujours à son allure d’escargot.

Pourtant, dès le début, il avait su ce qu’il répondrait.

Trois jours après le départ de Coramen, la ménagerie atteignit Jurador, dite « la ville du sel ». Là, Mat annonça à Tuon qu’il était d’accord. Un moment inoubliable. Dès qu’elle lui sourit, les dés cessèrent de rouler dans sa tête.

De quoi pleurer, vraiment…

29

Une lueur vacillante

— C’est de la folie ! s’écria Domon, debout devant la porte de la roulotte, les bras croisés comme s’il entendait interdire à Mat de sortir.

C’était peut-être bien son intention, après tout. Le menton en avant, il pointait vers le jeune flambeur sa barbe taillée court mais toujours plus longue que ses cheveux. Comme si elles voulaient former des poings, ou agripper quelque chose, ses mains se crispaient. Un type carré, ce Domon, et pas si gras qu’on l’eût dit au premier regard. De préférence, Mat entendait éviter les coups et les prises d’étranglement…

Quand il eut fini de nouer son foulard de soie noire, pour cacher la cicatrice de son cou, il glissa les deux bouts sous sa veste. Les risques que quelqu’un, à Jurador, connaisse un type d’Ebou Dar porteur d’un tel foulard ? Eh bien, ils semblaient très minces, même sans compter sur sa chance. Pour sûr, sa nature de ta’veren ne devait pas être oubliée, mais si cette histoire devait le conduire à se retrouver nez à nez avec Suroth – ou une poignée de serviteurs du palais Tarasin –, rester au lit avec un oreiller sur la tête n’y changerait rien. Parfois, il fallait simplement se fier à sa baraka.

Il y avait un hic, quand même. Le matin, dès son réveil, les dés avaient recommencé à rouler dans sa tête. Et ils continuaient.

— J’ai promis, rappela-t-il.

Être de nouveau correctement habillé faisait du bien. Arrivant presque à ses genoux, un peu au-dessus du revers de ses bottes, sa longue veste verte en laine était coupée à la perfection. On pouvait déplorer l’absence de broderies – quelques-unes ne faisaient jamais de mal – mais il y avait un peu de dentelle aux poignets. Dessous, il portait une superbe chemise de soie. De quoi regretter de ne pas avoir un miroir. Un jour pareil, un homme devait paraître à son avantage.