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Mat ramassa son manteau, posé sur la couchette. Un modèle très sobre, rien à voir avec les extravagances de Luca. Du gris anthracite, la doublure seule étant rouge. Et pour tenir le col, une simple broche d’argent pas plus grosse qu’un de ses pouces.

— Bayle, dit Egeanin, elle a donné sa parole. Tu m’entends ? Sa parole ! Elle ne se parjurera jamais.

La compagne de Domon semblait absolument convaincue. Plus que Mat, en tout cas. Mais parfois, un homme devait savoir prendre des risques. Même s’il jouait sa vie. Il avait fait une promesse. Et il lui restait sa chance légendaire…

— C’est de la folie quand même, marmonna Domon.

Lorsque Mat eut posé sur son crâne son chapeau noir à larges bords – pas de bonnet aujourd’hui – Domon consentit à s’écarter. Après qu’Egeanin lui eut fait signe de dégager le chemin. Et sans cesser de tirer la tête.

La Seanchanienne suivit Mat hors de la roulotte – en fronçant les sourcils et en tripotant sa longue perruque noire. Était-elle toujours gênée par cet appendice, après un mois entier à le porter ? Ou les cheveux, dessous, avaient-ils trop repoussé ? Pas assez pour qu’elle sorte tête nue, quoi qu’il en soit. Pour ça, il faudrait qu’il y ait plus de quarante lieues entre eux et Ebou Dar. Et encore… Peut-être faudrait-il attendre qu’ils aient traversé les monts Damona pour entrer au Murandy.

Dans le ciel clair, le soleil pointait tout juste à l’horizon. Un début de matinée plutôt clément, si on le comparait à une tempête de neige. Pas la fraîcheur délicieuse d’un début de journée à Deux-Rivières, vers la fin de l’hiver, mais un froid qui pénétrait dans les os et transformait le souffle en buée.

Tout autour, les artistes s’agitaient comme des fourmis en beuglant à tue-tête. Qui avait changé de place les quilles de jonglage ? Subtilisé la paire de collants rouges à paillettes ? Poussé à tort ce podium ? On aurait pu croire au début d’une émeute, mais il n’y avait aucune réelle agressivité là-dedans. Si ces gens braillaient et gesticulaient en permanence, ils n’en venaient jamais aux coups avant une représentation. Par miracle, dès l’entrée des premiers spectateurs, tout serait en place, les artistes prêts à donner leur meilleur. Quand il fallait démonter, c’était une autre affaire. Mais jouer revenait à gagner de l’argent, et ça leur faisait pousser des ailes.

— Tu crois vraiment pouvoir l’épouser ? demanda Egeanin tandis qu’elle marchait aux côtés de Mat en flanquant de grands coups de pied dans sa vieille jupe marron.

Chez cette femme, il n’y avait rien de « délicat ». Capable de marcher vite, elle ne s’en privait pas, tant pis pour l’élégance. En jupe ou non, sans une épée à la hanche, elle paraissait presque… nue.

— Il n’y a aucune explication à ton délire. Bayle a raison. Tu es cinglé.

Mat eut un sourire ravi.

— La vraie question, c’est : veut-elle m’épouser ? Parfois, les gens les plus bizarres se retrouvent mari et femme.

Une fois condamné à être pendu, un homme n’avait plus qu’une solution : sourire au nœud coulant. Du coup, Mat montra encore ses dents blanches, puis planta là la Seanchanienne, la laissant fulminer tout son soûl. Et marmonner des jurons entre ses dents, même s’il ne comprenait pas sa véhémence. Après tout, ce n’était pas elle qui allait épouser la dernière personne au monde lui donnant envie de convoler…

Une noble dame, froide, réservée, le menton hautain, alors que Mat adorait les filles de taverne au sourire facile et aux yeux de biche. Une héritière du trône, rien que ça ! Et pas n’importe quel trône. Le Trône de Cristal de l’Empire seanchanien !

Oui, une femme qui lui faisait tourner la tête comme une toupie, au point de ne plus savoir si c’était lui qui la retenait prisonnière ou le contraire.

Quand le destin vous sautait à la gorge, là encore, une seule solution : sourire et encore sourire !

Mat marcha d’un pas allègre jusqu’à ce qu’il arrive en vue de la roulotte rouge sans fenêtres. Là, il faillit s’emmêler les pinceaux.

Sortant d’une roulotte verte, un groupe d’acrobates qui se faisaient appeler les Frères Chavana – au premier coup d’œil, on voyait qu’ils venaient de pays différents, pas seulement de mères bien distinctes – commencèrent à se disputer en beuglant comme des veaux. Trop occupés à se chamailler, ils accordèrent à peine un regard à la roulotte rouge et à Mat, puis ils filèrent sans demander leur reste.

Appuyé à une des roues du véhicule, le Bras Rouge Gorderan contemplait pensivement les deux femmes qui venaient de descendre du marchepied. Deux femmes ! Voilà pourquoi Mat avait failli s’étaler.

Les deux portaient un manteau sombre, capuche relevée, mais Mat reconnut au premier coup d’œil le fichu à fleurs qui dépassait de la capuche de la plus grande femme. Il aurait dû se douter que Tuon voudrait emmener sa dame de compagnie. Sans servante, une noble était incapable de faire dix pas. Mais qu’on mise un sou ou une couronne, un lancer de dés restait un lancer de dés. Tuon et Selucia avaient eu plusieurs occasions de le trahir, et elles ne l’avaient pas fait. Bien sûr, il pariait sur la constance d’une femme – non, de deux –, ce qui constituait un gros risque. Quel fou aurait joué sa vie là-dessus ? Eh bien, lui, à l’évidence. De toute façon, il était trop tard pour reculer.

Au regard glacial de Selucia, il répondit par un sourire, puis il retira son chapeau pour se fendre d’une courbette à l’intention de Tuon. Rien d’exagéré, cependant, pas question d’en rajouter.

— Prête à aller faire des emplettes ? demanda-t-il à Tuon.

Il avait failli ajouter « ma dame », mais elle s’en passerait tant qu’elle continuerait à lui donner du « Jouet ».

— Je suis prête depuis une heure, Jouet…

Tirant sur un pan du manteau de Mat, Tuon étudia d’un œil critique la doublure rouge et s’intéressa à ce qu’il portait dessous.

— La dentelle te va bien. Si je te prends un jour comme échanson, j’en ferai peut-être ajouter à ta tunique blanche.

Le sourire de Mat vacilla. Si elle l’épousait, pouvait-elle quand même faire de lui un da’covale ? Il faudrait qu’il se renseigne auprès d’Egeanin. Pourquoi, par la Lumière, rien ne pouvait-il jamais être simple avec les femmes ?

— Seigneur, tu veux que je vous accompagne ? demanda Gorderan.

Évitant de regarder les Seanchaniennes, il glissa les pouces dans sa ceinture et s’efforça de ne pas poser non plus les yeux sur Mat.

— Pour porter les courses, peut-être ? ajouta-t-il.

Sans dire un mot, Tuon continua à regarder Mat, ses yeux plus froids que jamais. Alors que les dés roulaient dans sa tête, le jeune flambeur hésita une fraction de seconde – deux, peut-être – avant de faire signe au Bras Rouge de disposer. Il devait se fier à sa chance, et faire confiance à Tuon.

La confiance, c’est le chant de sirène de la mort…

Une pensée profonde, mais peu pertinente. Il ne s’agissait pas de chanter, et aucun antique souvenir ne pourrait l’aider. Dans sa tête, les dés roulaient encore…

Mat s’inclina et offrit son bras à Tuon, qui l’examina comme si c’était le premier qu’elle voyait de sa vie. Puis elle serra les pans de son manteau sur son torse et se mit en chemin, Selucia sur les talons. Pris de court, Mat dut presser le pas pour ne pas être distancé. Non, avec les femmes, rien n’était jamais simple…

Malgré l’heure matinale, deux colosses munis d’une massue gardaient déjà l’entrée de la ménagerie. Un troisième type brandissait un pichet de verre transparent pour recueillir les pièces qu’il versait ensuite dans la fente du coffre-tirelire bardé de fer posé sur le sol. Aucun des trois types ne semblait assez malin pour empaumer une pièce sans se casser tous les doigts, mais Luca ne prenait aucun risque.