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Une vingtaine de personnes faisaient déjà la queue sur le chemin délimité par des cordes tendues. Manque de chance, Latelle était là aussi, l’air sinistre malgré sa tenue de scène clinquante. La femme de Luca était montreuse d’ours. Selon Mat, les fauves lui obéissaient au doigt et à l’œil par peur qu’elle les morde…

— Je contrôle tout, assura-t-il à l’inquiétante matrone. Crois-moi, il n’y a aucune raison de s’inquiéter.

Mat aurait tout aussi bien pu économiser sa salive. Comme s’il n’existait pas, Latelle étudia Tuon et Selucia. Son mari et elle étaient les seuls à connaître leur véritable identité. Mat n’avait pas jugé bon de les informer de sa petite escapade matinale. Luca, à coup sûr, en aurait fait toute une affaire. Latelle ne paraissait pas inquiète, mais très mécontente.

— N’oublie pas, maugréa-t-elle, si tu nous envoies aux galères, tu t’y enverras aussi…

Sur ces mots, elle recommença à observer les visiteurs matinaux. Dès qu’il s’agissait d’estimer le contenu d’une bourse avant de l’avoir ouverte, elle était encore meilleure que Luca. Accessoirement, elle se révélait aussi dix fois plus dure que lui.

Les dés continuèrent à rouler. Quelle que soit la « main » qui les avait lancés, Mat n’en était pas encore au moment décisif où ils s’arrêtaient sur un chiffre.

— Une femme parfaite pour maître Luca, souffla Tuon quand ils se furent un peu éloignés.

Mat jeta un regard en coin à sa compagne, puis il rectifia la position de son chapeau. Dans le ton de Tuon, il n’avait pas entendu trace de raillerie. Détestait-elle Luca à ce point ? Ou était-ce une façon de décrire le genre d’épouse qu’elle serait ? Ou… ?

Que la Lumière le brûle ! S’il continuait à analyser cette femme, Mat risquait de devenir cinglé. Plus fou encore que Domon le croyait… Les dés dans sa tête ? C’était elle la raison, à n’en pas douter. Mais que mijotait-elle donc ?

Sur la piste en terre sinueuse, les trois compagnons croisèrent autant de gens qu’il y avait de moulins à vent et de puits de sel sur les flancs des collines. Regard dans le vide, ces passants avançaient si vite qu’ils semblaient ne plus voir les obstacles se dressant devant eux. Pour ne pas être renversé, Mat dut s’écarter du chemin d’un grand type. Son écart de trajectoire le força à esquiver un vieillard qui avançait encore à un bon rythme sur ses jambes squelettiques.

Une femme rondelette déboula, contraignant le jeune flambeur à une autre acrobatie.

— Tu t’entraînes pour une danse, Jouet ? demanda Tuon avec un regard en coin pour son chevalier servant. Ce n’est pas très gracieux…

Mat ouvrit la bouche pour pester contre la foule qu’il devait fendre, mais il s’aperçut qu’il n’y avait plus personne devant Tuon et Selucia. Les passants volatilisés, la piste était déserte. Se retournant, il vit qu’il en était de même dans son dos. Entre sa position actuelle et la ménagerie, personne… Et devant l’enseigne de Luca, toujours une queue, mais pas plus longue qu’avant.

Au-delà, tout aussi déserte, la piste menait à une lointaine forêt. Pas l’ombre d’un passant en vue.

Mat posa les doigts sur son torse pour palper le médaillon qui reposait sous sa chemise. Un simple bijou d’argent au bout d’une lanière de cuir. Pas plus froid qu’un autre, hélas…

Tuon arqua un sourcil et Selucia regarda le jeune homme comme s’il avait tout du parfait crétin.

— Si on reste ici, dit-il, je ne pourrai pas t’acheter une robe.

C’était l’objectif de cette escapade. Mat n’avait-il pas promis de dénicher autre chose que ces tenues trop grandes dans lesquelles Tuon flottait, ce qui lui donnait l’air d’une gosse déguisée avec les habits de sa mère ? Eh bien, selon lui, oui, il avait promis. Enfin, sans doute… D’après Tuon, en revanche, des doutes, il n’y en avait pas. Elle en aurait mis sa main au feu.

Le coup de patte des couturières de la ménagerie agréait à Tuon, mais pas les tissus qu’elles proposaient. Si les tenues colorées des artistes croulaient sous les paillettes et les fausses perles, la matière première était de très mauvaise qualité. Du bas de gamme, et même pire, si ça avait pu exister. Les veinards qui étaient mieux lotis portaient jalousement leur costume jusqu’à ce qu’il soit usé jusqu’à la corde.

Jurador devait sa prospérité au sel – un produit synonyme de flots d’argent. Chez les marchands, on devait proposer les meilleurs tissus… et les plus chics…

Sans agiter les doigts, cette fois, Tuon consulta Selucia du regard. La so’jhin secoua la tête, un sourire tristounet sur les lèvres. En réponse, Tuon secoua aussi la tête. Après ce dialogue énigmatique, les deux Seanchaniennes se remirent en chemin vers les portes bardées de fer de la ville.

Les femmes, quelle plaie ! Une fois encore, Mat dut se hâter pour ne pas être distancé. Enfin, ces deux-là étaient ses prisonnières, oui ou non ? Oui, en théorie…

En marchant, Mat remarqua que leurs ombres à tous les trois s’étiraient devant eux. Avant de disparaître, les mystérieux passants avaient-ils une ombre ? En tout cas, il n’en avait pas vu un seul exhaler un nuage de buée.

Quelle importance, au fond ? Ces gens n’étaient plus là, et il n’allait pas se creuser la cervelle pour savoir d’où ils venaient et où ils étaient partis. Encore un tour joué par sa nature de ta’veren, cet épisode. Autant ne plus y penser. D’autant que les dés, dans sa tête, faisaient trop de boucan pour lui laisser le loisir de réfléchir.

Les gardes des portes parurent indifférents aux étrangers qui se présentaient devant eux. Deux femmes et un homme, à pied, ne laissaient guère augurer une invasion imminente.

En plastron peint en blanc, un casque conique sur la tête – avec une sorte de queue de cheval en guise d’ornement –, ces soldats au visage dur accordèrent à peine un regard à Tuon et Selucia. Comme de juste, ils parurent un rien plus soupçonneux quand ils étudièrent Mat, mais ils eurent tôt fait de le laisser passer et de retourner s’appuyer à leur hallebarde, leur regard vide rivé sur la route. Des hommes du coin, probablement. En tout cas, pas des Seanchaniens… Les marchands de sel et la dame locale – Aethelaine, très vraisemblablement la marionnette desdits marchands – avaient tous prêté le Serment du Retour. Sans la moindre hésitation, et en proposant de s’acquitter d’une dîme avant qu’on le leur demande. Un jour ou l’autre, les Seanchaniens nommeraient quand même un gouverneur, histoire de garder un œil sur tout, mais pour l’instant, ils avaient plus urgent à faire.

Avant d’accéder à la demande de Tuon, Mat avait envoyé Thom et Juilin en ville, pour s’assurer qu’on n’y trouvait pas de Seanchaniens. Même un veinard comme lui pouvait mal finir, s’il ne prenait pas certaines précautions…

Jurador, une cité prospère, grouillait d’activité. Flanquant les rues pavées, presque toutes très larges, des bâtiments de pierre au toit de tuile se pressaient les uns contre les autres. Dans un joyeux vacarme, les maisons et les auberges côtoyaient les écuries et les tavernes. Dominant le bruit des marteaux qui s’abattaient sur une enclume et même le grondement des métiers à tisser, un son retentissait partout et à tous moments. Les tonneliers ne s’arrêtaient-ils donc jamais de cercler de bandes de cuivre les barriques destinées au transport du sel ? On eût dit qu’ils jouaient de la masse à chaque seconde…

Comme dans toutes les autres villes, les colporteurs, à grand renfort de cris, vendaient des aiguilles, des rubans et une kyrielle de colifichets. Sur des tréteaux, on proposait des tourtes à la viande, des fruits secs grillés, des navets ratatinés par l’hiver et des montagnes de prunes toutes ridées. Partout, veillant sur leur étal, des commerçants beuglaient à tue-tête la liste des merveilles qu’ils proposaient dans leur boutique.