Выбрать главу

Guidant Pépin par la bride, Fergin était le seul à ne pas trimballer toute une panoplie.

Sans se donner la peine de mettre pied à terre, Harnan jeta un regard soupçonneux à Tuon et Selucia, puis il considéra Luca et Latelle avec à peine moins de circonspection. Le faucon tatoué sur sa joue se plissant un peu, il se pencha sur sa selle pour s’adresser à Mat :

— Seigneur, Renna a volé un cheval. En sortant, elle a renversé un des cerbères. Vanin la suit. Selon lui, elle peut atteindre Coramen ce soir. C’est par là qu’elle est partie… Bien entendu, elle avance plus vite que la ménagerie. Mais elle monte à cru. Avec de la chance, nous la rattraperons.

À l’entendre, la chance allait de soi. Les membres de la Compagnie de la Main Rouge croyaient dur comme fer en la baraka de Mat Cauthon. Bien plus que lui, en réalité…

Là, à part croire, il n’y avait pas d’autre option. Dans la tête du jeune flambeur, les dés roulaient toujours. Qui sait, ils trancheraient peut-être en sa faveur, au bout du compte. Ça n’était pas gagné d’avance, mais n’était-il pas Mat Cauthon le veinard ?

— Luca, la ménagerie doit partir le plus vite possible. (Mat approcha de Pépin et l’enfourcha.) Laisse le matériel trop long à démonter, y compris ton mur d’enceinte. File sans te retourner !

— As-tu perdu l’esprit ? s’étrangla Luca. Si j’expulse tous ces spectateurs, j’aurai une émeute sur les bras. Et il faudra que je les rembourse.

La tête sur le billot, ce type aurait encore pensé à ses sous.

— Imagine ce qui t’attend si un millier de Seanchaniens te tombent dessus demain.

Le ton neutre de Mat cachait son désarroi. S’il échouait, les Seanchaniens rattraperaient les roulottes et les chariots de Luca, même s’ils fonçaient à toute allure. À voir son rictus dégoûté, le patron de la ménagerie le savait aussi…

Mat se força à ignorer Luca. Les dés faisaient un boucan d’enfer…

— Juilin, laisse tout l’or à notre ami, à part une bourse bien remplie.

Quand les Seanchaniens auraient vu qu’il n’avait pas leur Fille des Neuf Fichues Lunes, Luca pourrait peut-être s’en tirer à grands coups de pots-de-vin.

— Rassemble tout le monde, continua Mat à l’intention de Juilin, et filez dès que vous serez prêts. Une fois loin de la ville, dirigez-vous vers la forêt. Je vous y retrouverai.

— Tout le monde ? répéta Juilin.

Faisant de son corps un bouclier pour Thera, il désigna les deux Seanchaniennes.

— Ces deux-là, pourquoi ne pas les laisser à Jurador ? Quand ils les auront retrouvées, les Seanchaniens abandonneront peut-être la poursuite. Ou au moins, ça les ralentira. Mat, tu ne cesses pas de répéter que tu les libéreras un jour ou l’autre.

Mat croisa le regard de Tuon. Deux grands yeux noirs sur un visage d’obsidienne. Pour qu’il voie mieux son visage, la jeune femme avait légèrement abaissé sa capuche. S’il la laissait en arrière, elle ne pourrait pas répéter trois fois qu’il était son mari. Et si elle le faisait quand même, il serait trop loin pour que ça compte. Mais s’il agissait ainsi, il ne saurait jamais le pourquoi de ses sourires mystérieux. Par la Lumière, il était vraiment cinglé !

Sous lui, Pépin piaffa d’impatience.

— Tout le monde, Juilin, trancha Mat.

Rêvait-il, ou Tuon venait-elle d’acquiescer, comme pour elle-même ? Mais pourquoi aurait-elle fait ça ?

— En route, Harnan ! lança Mat.

Pour sortir de la ménagerie, les cavaliers durent se faufiler dans la foule, un exercice très délicat. Une fois sur la route, Mat lança Pépin au galop. Son manteau battant au vent, la tête baissée pour que son chapeau ne s’envole pas, il continua un peu à ce rythme, puis ralentit. Une obligation, quand on ne voulait pas tuer son cheval…

Contournant des collines et franchissant des crêtes, la route allait tout droit quand l’obstacle n’était pas trop haut. Dans leur course folle, les cavaliers traversèrent des ruisseaux à gué ou empruntèrent des ponts pour passer sur l’autre rive de cours d’eau plus importants. Sur le versant des buttes, des arbres réapparurent bientôt, les pins et les lauréoles d’un vert étincelant au milieu des branches nues des autres végétaux. De-ci de-là, une ferme et ses dépendances s’accrochaient au flanc d’une colline. Plus rarement, il s’agissait d’un hameau d’une dizaine de maisons…

À un peu plus d’une lieue de la ménagerie, Mat repéra devant eux un gros type affalé sur sa selle comme un tas de saindoux. Son cheval gris, bien plus tonique, avalait la distance d’un trot régulier. Un voleur d’équidés, supposa Mat, avait l’œil pour choisir une bonne monture.

Quand il entendit des bruits de sabots, dans son dos, Vanin se retourna mais passa seulement au pas au lieu de s’arrêter. Un mauvais signe, ça…

Quand Mat l’eut rattrapé, Vanin maugréa :

— Le mieux, ce serait de trouver son cheval mort d’épuisement, afin que je puisse traquer une fugitive à pied… Elle avance plus vite que j’aurais cru, surtout sans selle. En poussant nos montures, on la rattrapera peut-être au coucher du soleil. Si son cheval résiste, c’est à ce moment-là qu’elle devrait atteindre Coramen.

Mat leva les yeux pour vérifier la position du soleil – presque au-dessus de leurs têtes, déjà. Une longue distance à couvrir en moins d’une demi-journée. S’il faisait demi-tour, au coucher du soleil, il serait assez loin de Jurador, en compagnie de Thom, de Juilin et de tous les autres. Avec Tuon !

Oui, mais les Seanchaniens sauraient qu’ils devaient traquer Mat Cauthon. Pour avoir enlevé la Fille des Neuf Lunes, même un veinard comme lui n’avait aucune chance de s’en tirer en devenant simplement da’covale. De plus, tôt ou tard, les Seanchaniens empaleraient Valan Luca, son complice. Même chose pour Latelle, Petra, Clarine et tous les autres. Une entière forêt de pals…

Dans la tête de Mat, les dés roulèrent de plus belle.

— Nous pouvons y arriver, dit-il.

Il n’y avait pas d’autre option.

Vanin cracha sur le sol.

À cheval, il n’y avait qu’une façon de couvrir rapidement de la distance – quand on entendait rester perché sur une bête vivante à l’arrivée. Un quart de lieue au pas, un quart au trot, un quart au petit galop et enfin un quart au grand galop. Ensuite, recommencer du début…

Alors que le soleil déclinait, les dés continuèrent à gronder. Plus le crépuscule approchait, et plus ils s’affolaient…

Après une longue succession de buttes, de collines et de cours d’eau de toutes les largeurs, la colonne approchait du fleuve Eldar, et toujours pas un signe de Renna, à part les empreintes qu’elle laissait dans la terre, Vanin les désignant comme s’il s’était agi de panneaux indicateurs.

— On approche, murmura le gros voleur de chevaux.

Mais il ne semblait pas très confiant.

Après avoir contourné une colline, les cavaliers avancèrent en direction d’un pont, droit devant eux. Au-delà, la route bifurquait vers le nord puis, via une passe, traversait une élévation rocheuse. Trônant au-dessus de cette butte, le soleil éblouissait Mat et ses compagnons.

La passe franchie, Coramen s’offrirait à leurs yeux. Pour mieux voir, Mat inclina son chapeau vers l’avant, puis il sonda la route en quête d’une cavalière ou d’une fugitive à pied.

Vanin lâcha un juron et tendit un bras.

Un cheval bai couvert d’écume se traînait sur la pente, de l’autre côté du pont. Sa cavalière le talonnait, insensible à son épuisement. Trop pressée de rejoindre les Seanchaniens, Renna s’était écartée de la route. À deux cents pas d’eux au maximum, elle aurait tout aussi bien pu être à dix lieues. Même si sa monture s’écroulait, en courant, elle atteindrait la garnison avant qu’ils l’aient rejointe. Si elle dépassait une ultime crête, à cinquante pas d’elle, la poursuite serait terminée.