— Seigneur ? demanda Harnan.
Une flèche encochée dans son arc, il se préparait à viser. Gorderan avait déjà épaulé son arbalète.
Au fond de Mat, quelque chose palpita puis mourut. Quoi, il n’aurait su le dire. Mais quelque chose, en tout cas… Dans sa tête, les dés rugissaient.
— Tirez ! ordonna-t-il.
Il aurait voulu fermer les yeux, mais il se l’interdit. L’arbalète tira d’abord, le carreau fendant l’air comme un éclair noir avant de s’enfoncer dans le dos de Renna. Sous l’impact, elle bascula vers l’encolure de son cheval, mais réussit à se redresser… une fraction de seconde avant que la flèche d’Harnan la transperce.
Lentement, elle glissa du dos de sa monture, puis roula sur la pente, percutant des arbustes et des rochers, sans jamais s’arrêter avant d’atteindre la rivière. Dans l’eau, elle flotta un moment sur le ventre, près de la berge, puis le courant l’emporta, sa jupe déployée dans l’onde.
Sans hâte, Renna dérivait vers le fleuve. Au bout du compte, elle atteindrait peut-être la mer…
Voilà, c’était la troisième… Les dés ne roulaient plus, mais ça n’avait aucune importance. La troisième…
Plus jamais, pensa Mat alors que la dépouille disparaissait au détour d’un lacet. Même si je dois en mourir, plus jamais !
Sans se presser, les cavaliers firent demi-tour et repartirent vers l’est. Pousser les bêtes aurait été inutile et cruel. De toute façon, Mat lui-même était épuisé. Cela dit, ils ne marquèrent pas de pause, sauf pour faire boire les chevaux et leur permettre de récupérer un peu.
Aux petites heures de la nuit, la silhouette sombre de Jurador se dressa devant eux sous un ciel chargé de nuages. Bizarrement, le mur de toile de la ménagerie était toujours là, un peu à l’écart de la cité. Enveloppés dans des couvertures, deux « gardes » dormaient à poings fermés devant l’entrée. Même de loin et en pleine nuit, on voyait que les roulottes, les tentes et les chariots n’avaient pas bougé.
— Au moins, soupira Mat, je pourrai dire à Luca qu’il n’a plus besoin de s’enfuir. Il nous laissera peut-être dormir dans un coin, s’il est bien luné.
Avec tout l’or qu’il avait empoché, ce type aurait dû leur prêter sa roulotte. Connaissant son homme, Mat espérait au mieux une paillasse, quelque part…
Au matin, une fois reposé, il se mettrait en quête de Thom et des autres. Sans oublier Tuon.
Une surprise attendait le jeune flambeur dans la roulotte de Luca, un grand véhicule avec pas mal d’espace à l’intérieur. Autour de la table étroite, il y avait assez de place pour qu’on puisse tourner en rond. Tous les meubles étaient cirés au point d’en briller, et Tuon trônait dans un fauteuil orné de dorures. Typique de Luca, ça. Un fauteuil, alors que tous les autres s’arrangeaient très bien avec des tabourets. Toujours protectrice, Selucia se tenait derrière sa maîtresse, et Luca, extatique, regardait Latelle proposer à Tuon un plat de pâtisseries encore chaudes. La petite poupée noire, très détendue, étudiait les gâteaux comme si elle envisageait sérieusement de goûter une préparation de la montreuse d’ours.
Voyant entrer Mat, Tuon ne trahit aucune surprise.
— Capturée, ou morte ? demanda-t-elle en prenant une pâtisserie avec sa délicatesse coutumière.
— Morte, lâcha Mat. Luca, au nom de la Lumière, que… ?
— Jouet, je t’interdis ça ! (Tuon braqua sur Mat un index impérieux.) Tu m’entends ? Je te défends de pleurer une traîtresse ! (Elle baissa d’un ton, sa voix toujours dure et tranchante.) Elle a mérité la mort en trahissant l’Empire. Et elle t’aurait vendu aussi. Elle en avait l’intention, Jouet. Tu as rendu la justice, je n’hésite pas à le dire.
Et quand Tuon affirmait quelque chose, ça avait force de loi.
Un moment, Mat ferma les yeux.
— Tout le monde est encore ici ? demanda-t-il.
— Bien sûr que oui, répondit Luca avec un sourire béat. La dame – Haute Dame, veuillez me pardonner – a parlé avec Merrilin et Sandar, et… Eh bien, tu imagines la scène. Elle est très persuasive, notre dame – hum, Haute Dame…
» Cauthon, à propos de ton or… Tu leur as ordonné de me le remettre, mais le trouvère a juré de m’égorger d’abord, et le pisteur de voleurs de me fracasser le crâne…
Sous le regard noir de Mat, Luca se troubla un peu, puis il sourit de nouveau.
— Regarde ce que la Haute Dame m’a donné !
Ouvrant un placard, Luca en tira une note pliée qu’il tint à deux mains avec une évidente révérence. C’était cette nouvelle sorte de parchemin, lisse et blanc comme la neige…
— Un sauf-conduit… Pas scellé, bien sûr, mais signé. La Ménagerie de Valan Luca est désormais sous la protection de la Haute Dame Tuon Athaem Kore Paendrag. Tout le monde sait ce que ça signifie, crois-moi. Je pourrais aller dans l’Empire seanchanien et donner mon spectacle devant l’Impératrice – puisse-t-elle vivre éternellement !
Luca ponctua cette flagornerie d’une courbette destinée à Tuon.
La troisième, pensa Mat, lugubre, et pour rien…
Se laissant tomber sur une des couchettes, il posa les coudes sur ses genoux. Choquée, Latelle le foudroya du regard. Si Tuon n’avait pas été là, elle l’aurait sans doute expulsé avec pertes et fracas.
Petite poupée de porcelaine noire, mais reine jusqu’au bout des ongles malgré sa robe trop grande, Tuon leva une main :
— Ce sauf-conduit, tu ne l’utiliseras pas, maître Luca, sauf en cas d’urgence absolue.
— Bien sûr, Haute Dame. Bien sûr…
Luca s’inclina comme s’il avait l’intention d’embrasser le sol.
Pour rien du tout…, se désola Mat.
— Jouet, j’ai mentionné les gens qui ne sont pas sous ma protection. (Tuon mordit dans son gâteau, le savoura, puis, du bout d’un index, délogea la miette collée au coin de ses lèvres.) Devine quel nom est en tête de la liste ?
La poupée de porcelaine sourit. Sans malice, comme si elle se réjouissait d’un mystère qu’elle était seule à connaître. Un détail caché que Mat ne pouvait pas voir.
En revanche, il en remarqua un autre. Le bouquet de boutons de rose en soie était épinglé à l’épaule de Tuon.
Contre sa volonté, Mat éclata de rire.
Chapeau jeté sur le parquet, il s’abandonna à son hilarité. Malgré tous ses efforts, il ne connaissait pas cette femme. Pas le moins du monde ! De quoi rire jusqu’à en avoir mal aux côtes.
30
Ce que peut faire le Bâton des Serments
Juste au-dessus de l’horizon, le soleil découpait la lointaine silhouette de la Tour Blanche. Pourtant, le froid de la nuit ne se dissipait pas, bien au contraire, et les nuages gris qui dérivaient dans le ciel pouvaient annoncer de la neige. Si l’hiver déclinait, il s’éternisait quand même, car le printemps aurait dû être là depuis longtemps. Mais les frimas, semblait-il, desserraient à contrecœur leur emprise sur le monde.
Alors que sa tente se dressait à l’écart des autres, les bruits matinaux arrivaient jusqu’aux oreilles d’Egwene.
Le camp bourdonnait d’activité. Même si tôt, des travailleurs devaient transporter de l’eau fraîchement puisée et, dans les charrettes, du bois de chauffe et du charbon. Des servantes étaient sans doute occupées à récupérer le petit déjeuner des sœurs tandis que les novices du deuxième service filaient vers la tente-réfectoire. En chemin, elles croisaient les filles du premier service, en route vers leurs cours en compagnie de celles du troisième.