— Tout ce qu’on peut dire de Theodrin et de Faolain peut l’être aussi de moi… Si des Acceptées osent ne pas leur témoigner de respect…
Au moins, Egwene ne devait pas redouter ça. Les sœurs, c’était une autre affaire, en particulier les représentantes…
— Siuan, si des Aes Sedai doutent de moi, je n’aurai aucune chance d’unifier la tour.
— Mère, désormais, Lelaine et Romanda savent que tu es pour de bon la Chaire d’Amyrlin, que ça leur plaise ou non. Ces deux-là n’auraient pas suivi Deane Aryman. Selon moi, elles commencent à te voir comme une nouvelle Edarna Noregovna.
— C’est possible, lâcha sèchement Egwene.
Deane était considérée comme la sauveuse de la tour, après le désastre de Bonwhin avec Artur Aile-de-Faucon. Edarna, quant à elle, était tenue pour la meilleure politicienne qui ait jamais reçu le bâton et l’étole. Deux Chaires d’Amyrlin de légende…
— Comme tu me l’as rappelé, je dois prendre garde à ne pas finir comme Shein Chunla.
Puissante dirigeante au début de son mandat, Shein était vite devenue une marionnette.
Siuan approuva du chef. Chargée d’apprendre à Egwene l’histoire de la tour, elle évoquait souvent les dirigeantes qui avaient commis des erreurs fatales. Comme elle…
— Cette affaire est différente, cela dit… (Siuan se tapota les doigts avec le message.) Quand Theodrin me tombera sous la main, je lui ferai regretter de ne plus être une novice. Quant à Faolain… Si ces femmes croient pouvoir se défiler maintenant, je les viderai comme de vulgaires poissons sur un quai.
— Tu videras qui ? demanda Sheriam en entrant sous la tente, un courant d’air glacial la précédant.
Egwene faillit encore se retrouver les fesses par terre. Elle allait devoir dénicher un siège qui ne menace pas de se replier dès qu’elle bougeait. Elle aurait parié qu’Edarna ne sursautait jamais comme si on lui avait glissé des orties dans le dos.
— Personne qui t’intéresse, répondit Siuan en passant le message sur la flamme d’une des lampes de bureau.
Quand il eut fini de se consumer entre ses doigts, elle l’émietta et laissa tomber les cendres sur le sol.
Seules Egwene, Siuan et Leane connaissaient la vérité sur Theodrin et Faolain. À part les deux sœurs elles-mêmes, bien entendu – mais elles ignoraient quand même pas mal de choses.
Sheriam ne se formalisa pas de la rebuffade. Depuis son accès de faiblesse, au Hall, elle semblait avoir complètement récupéré. Pour le moins, elle avait recouvré son apparence digne, à quelques détails près. Alors qu’elle regardait Siuan brûler le message, ses yeux verts inclinés s’étaient imperceptiblement plissés, et elle avait effleuré l’étole bleue qui reposait sur ses épaules, comme pour se souvenir de sa présence. Egwene ayant rechigné à mettre sa Gardienne dans une telle position, Sheriam ne devait pas obéir à Siuan. Cela dit, Siuan non plus n’avait aucun compte à lui rendre. De quoi énerver Sheriam, désormais beaucoup plus haut dans la hiérarchie du pouvoir que la Chaire d’Amyrlin déchue. Savoir qu’elle n’était pas autorisée à connaître certains secrets devait lui déplaire, mais il faudrait qu’elle s’y fasse.
Elle aussi avait un message, qu’elle posa devant Egwene.
— En chemin, mère, j’ai croisé Tiana, et je lui ai promis de te remettre ce mot.
Le « mot », c’était la liste des fugitives, naguère quotidienne et désormais plus sporadique depuis qu’on avait organisé les novices en familles. Les cousines s’aidaient à supporter les frustrations et les larmes, et parvenaient à se dissuader de faire les pires bêtises – déserter, par exemple. D’ailleurs, il n’y avait qu’un nom sur la feuille : Nicola Treehill.
Egwene soupira puis reposa le court rapport. La soif d’apprendre de Nicola, avait-elle parié, l’empêcherait de fuir malgré son mécontentement croissant. Une grossière erreur… En même temps, ce n’était pas une grande perte. Fausse et sans scrupule, Nicola était prête à recourir au chantage ou à toute autre malversation pour être bien vue et plus rapidement promue. Très probablement, elle avait eu une complice. Pour fuir avec elle, Areina n’aurait pas hésité à voler des chevaux.
La date qui accompagnait le nom attira soudain l’attention d’Egwene. Les deux dates, en réalité, suivies de points d’interrogation. Les mois et les jours étaient rarement mentionnés, sauf dans les traités et les documents officiels. « Signé et scellé devant témoin, dans la cité d’Illian, le douzième jour de Saven, en l’an de grâce… » Et bien entendu, dans les rapports de ce genre, ou sur le registre des novices, pour noter la date d’arrivée d’une femme. Dans l’usage courant, mentionner le nombre de jours avant ou après une fête donnée suffisait largement. Écrites, les dates semblaient toujours bizarres aux yeux d’Egwene. En général, elle comptait sur ses doigts pour être sûre…
— Nicola s’est enfuie il y a trois ou quatre jours, et Tiana me prévient maintenant ? Sans pouvoir préciser si c’est trois ou quatre, d’ailleurs.
— Les cousines de la fugitive l’ont couverte, mère… (Sheriam secoua la tête presque tristement. En même temps, elle eut l’ombre d’un sourire.) Pas parce qu’elles l’adorent ! Au contraire, elles se réjouissaient de la voir partir, et elles ont sûrement peur qu’elle revienne. Avec son don de prédiction, elle leur cassait tellement les oreilles ! Tiana est très en colère contre ces filles, je le crains. Elles risquent toutes d’avoir du mal à s’asseoir pendant quelque temps. Tiana menace de remplacer leur petit déjeuner par une distribution de coups de ceinture, et ce jusqu’à ce qu’on ait rattrapé Nicola. Normalement, elle devrait se calmer d’ici peu. Avec l’avance qu’a prise Nicola, on n’est pas près de lui remettre la main dessus.
Egwene eut l’esquisse d’une grimace. Elle se souvenait très bien de ses passages dans le bureau de la Maîtresse des Novices, alors occupé par la femme qui se tenait devant elle. Sheriam n’y allait pas de main morte. Une séance par jour, c’était sévère. Mais couvrir une fuite était plus grave qu’avoir fait le mur ou mis au point une farce.
La jeune Chaire d’Amyrlin poussa le rapport sur le côté.
— Tiana sait ce qu’elle fait… Sheriam, quelque chose de changé dans la façon dont les sœurs évoquent mon rêve ?
Juste après l’avoir fait, elle avait parlé du songe où les Seanchaniens attaquaient. Les femmes à qui elle s’était confiée l’avaient regardée d’un œil morne – sans doute parce qu’elles étaient encore sous le coup de la mort d’Anaiya. Un drame qui avait tétanisé tout le monde.
Sans répondre, Sheriam se racla la gorge tout en lissant le devant de sa jupe bleue.
— Tu l’ignores peut-être, mère, mais une des cousines de Nicola est Larine Ayellin. De Champ d’Emond…
Comme si Egwene avait pu ne pas connaître ce dernier détail !
— Mais si tu pardonnes à toute la famille, mère, personne ne t’accusera de favoritisme. Qu’elle se calme ou non, Tiana a l’intention d’être très dure avec ces petites. Elles souffriront beaucoup.
Egwene s’adossa à son siège – prudemment, pour éviter qu’il se replie – puis elle étudia Sheriam. Presque du même âge qu’elle, Larine était une de ses amies d’enfance. Ensemble, elles avaient passé des heures à bavarder et à s’entraîner à natter leurs cheveux, pour le jour où le Cercle des Femmes les jugerait assez mûres. Malgré cette familiarité, Larine avait été une des seules filles de Champ d’Emond à tenir son ancienne amie pour la Chaire d’Amyrlin légitime – et tant pis si elle le montrait surtout en gardant ses distances.
Mais Sheriam la soupçonnait-elle vraiment de pouvoir faire du favoritisme ? Même Siuan ne semblait pas en croire ses oreilles.
— Sheriam, mieux que quiconque, tu devrais savoir que la discipline des novices est le domaine réservé de leur Maîtresse. Sauf quand il y a des abus, ce qui ne paraît pas être le cas. De plus, si Larine croit pouvoir aider une fugitive – aider une fugitive, Sheriam ! – et s’en sortir indemne, que se permettra-t-elle quand elle portera le châle ? Elle a le niveau pour ça, tu le sais. Je ne la pousserai pas sur un chemin qui finirait par un renvoi pour insubordination.