» Bien, que dit-on au sujet de mon rêve ?
Sheriam cilla puis regarda Siuan. Pensait-elle qu’Egwene se montrait dure à cause de la présence de l’ancienne Chaire d’Amyrlin ? Parce qu’elle risquerait de dire partout qu’elle était intervenue en faveur d’une amie ? Ancienne Maîtresse des Novices, Sheriam n’aurait pas dû penser ainsi…
— L’avis des sœurs, mère, n’a pas vraiment changé. Les Seanchaniens sont à des centaines de lieues d’ici et ils ne savent pas « voyager ». S’ils se mettent en marche vers Tar Valon, nous le saurons quand ils seront encore à deux cents lieues de nous.
Siuan marmonna entre ses dents des aménités inaudibles. Egwene aurait aimé l’imiter. Ainsi, la mort d’Anaiya n’avait eu aucun lien avec l’apathie des sœurs. Non, plus simplement, elles ne croyaient pas que leur Chaire d’Amyrlin était une Rêveuse. Anaiya en était sûre, mais elle avait quitté ce monde. Si Siuan et Leane le croyaient aussi, elles étaient trop bas dans la hiérarchie pour qu’on les écoute autrement que d’une oreille distraite – dans le meilleur des cas.
À l’évidence, Sheriam, elle, ne croyait pas qu’Egwene avait ce don. Quand il s’agissait d’obéir à son serment de loyauté, il n’y avait rien à lui reprocher, mais comment exiger qu’elle ait la foi ? Par la force, on n’arrivait à rien. Sous la contrainte, les gens répétaient ce qu’on voulait, mais sans convaincre personne.
Quand Sheriam se fut retirée, Egwene se demanda pourquoi diantre elle était venue. Pour la prévenir que Larine allait être punie ? Sûrement pas. Pourtant, à part répondre aux questions, elle n’avait rien dit.
Myrelle ne tarda pas à débouler, Morvrin sur les talons. Avant qu’elles entrent, Egwene sentit les deux femmes se couper de la Source. De plus, elles ordonnèrent à leurs Champions de monter la garde dehors.
Quand elle les aperçut brièvement, via le rabat, la Chaire d’Amyrlin trouva qu’ils avaient l’air très inquiets, même pour des hommes habitués à s’alarmer d’un rien.
Myrelle cligna de ses yeux noirs quand elle aperçut Siuan, et Morvrin pinça les narines. Pas un muscle ne bougea sur son visage, mais elle lissa sa robe marron foncé comme si elle devait en chasser de la poussière. Un geste inconscient, peut-être…
Contrairement à Sheriam, ces sœurs devaient obéir à Siuan, et elles détestaient ça. Egwene ne tenait pas vraiment à les aiguillonner, mais elle se fiait à Siuan, alors qu’avec ces deux femmes… Eh bien, il faudrait voir, à l’usage… En tout cas, avec Siuan, c’était une tout autre relation.
En plus de ça, à certains moments, elle avait du mal à dire ce qu’elles devaient faire aux sœurs qui lui avaient juré allégeance. Siuan jouait les intermédiaires, une façon très sûre d’être certaine que ses ordres seraient exécutés.
Sans préambule, Egwene demanda à Myrelle et Morvrin ce qu’elles pensaient de son rêve. Comme c’était prévisible, elles répétèrent plus ou moins le discours de Sheriam. Les Seanchaniens étaient très loin, et si ça changeait, il y aurait une multitude d’avertissements.
Depuis plus de deux semaines, c’était le discours dominant. Et il y avait pire…
— Ce serait peut-être différent si Anaiya était toujours là, dit Morvrin, perchée sur un des tabourets bancals.
Malgré sa corpulence, elle était assise avec une incontestable grâce.
— Anaiya avait la réputation d’en savoir long sur tous les mystères. J’ai toujours pensé qu’elle aurait dû choisir l’Ajah Marron… Si elle était là pour confirmer que tu es une Rêveuse…
Morvrin se tut, craignant d’être allée trop loin. Myrelle jugea soudain urgent d’aller se réchauffer les mains au-dessus du brasero.
Ces deux sœurs n’y croyaient pas non plus… Sauf Siuan et Leane, dans le camp, personne ne pensait qu’elle avait fait un rêve prémonitoire…
Reléguant Beonin à un rôle mineur, Varilin avait pris en main les négociations de Darein. Sans arrêt, elle improvisait afin d’expliquer pourquoi elle ne pouvait pas transmettre un tel avertissement au camp adverse à ce stade des pourparlers. Dans quelques jours, peut-être, quand les débats seraient moins houleux.
Houleux ? En réalité, des sœurs assises en rond s’adressaient à d’autres sœurs en prenant soin de ne pas proférer un mot plus haut que l’autre…
Siuan et Leane, personne d’autre… Mais ces deux-là, c’était du solide…
Myrelle se détourna du brasero, comme si elle avait besoin de s’endurcir avant de plonger sa main dedans.
— Mère, j’ai repensé au jour de la destruction de Shadar Logoth…
L’entrée d’une femme en bleu au long visage interrompit l’Aes Sedai. Sous un bras, la nouvelle venue portait un tabouret décoré de spirales peintes à la main.
Bien que filiforme, Maigan était une belle femme aux yeux profonds et à la bouche pulpeuse. Alors qu’elle n’était pas si grande que ça, tout semblait trop long chez elle, même ses mains. Saluant brièvement Morvrin, elle ignora Myrelle.
— Aujourd’hui, j’ai apporté mon propre siège, dit-elle en s’inclinant du mieux qu’elle pouvait, avec son fardeau sous le bras. Les tiens, mère, sont bien trop branlants.
Sans surprise, après la mort d’Anaiya, l’Ajah Bleu avait nommé une nouvelle conseillère « informelle » auprès d’Egwene. En découvrant de qui il s’agissait, la jeune Chaire d’Amyrlin avait été soulagée. Quand Siuan dirigeait la tour, Maigan l’avait soutenue plus que loyalement.
— Mère, puis-je charger Siuan d’aller nous chercher une infusion ? demanda-t-elle en prenant place sur son tabouret. Tu devrais avoir une novice ou une Acceptée à ton service, mais Siuan fera l’affaire.
— Les novices ont leurs cours, ma fille, et même avec le système des familles, les Acceptées qui les supervisent ont à peine le temps de suivre leurs propres études.
De plus, si elle avait eu une servante de ce type, Egwene aurait été obligée de l’envoyer attendre dehors chaque fois qu’elle entendait avoir une conversation privée. Un traitement cruel, pour une femme n’ayant pas encore appris à ignorer les rigueurs du climat. Et une pancarte annonçant qu’il y avait quelque chose d’intéressant à espionner sous la tente.
— Siuan, tu veux bien aller nous chercher ça ? Une bonne tasse fumante nous requinquera toutes.
Maigan leva une main démesurément longue et ajouta :
— J’ai un pot de miel à la menthe, sous ma tente. Tu devrais aller le prendre. Et surtout, ne te sers pas au passage ! Je sais que tu as le bec sucré… Allons, file !
Ancienne alliée de Siuan, Maigan la jugeait à présent responsable du schisme de la Tour Blanche.
— À tes ordres, Maigan, susurra Siuan, se fendant même d’une révérence.
Sur ces mots, elle se hâta de sortir. Dans la hiérarchie, Maigan était aussi haut que Myrelle ou Morvrin, et ici, il n’y avait ni ordres ni serment de loyauté pour protéger l’ancienne dirigeante. Pour qu’on la réintègre dans l’Ajah Bleu, Siuan avait dû implorer les sœurs. Selon une rumeur, Maigan avait été la plus acharnée à prolonger son supplice.
Peut-être avec l’idée de la rattraper, Morvrin salua et se retira juste derrière Siuan. Myrelle, au contraire, s’assit sur un tabouret et engagea une compétition muette avec Maigan. La gagnante, comprit Egwene, serait celle qui parviendrait à ignorer l’autre le plus longtemps.
D’où venait cette animosité entre les deux femmes ? Parfois, les gens se déplaisaient, tout simplement. Quoi qu’il en soit, ça n’incitait pas à bavarder.