— Trois Champions, ça me suffit…, souffla Myrelle. Mère, si tu veux bien m’excuser ?
Sous le regard narquois de Maigan, la sœur verte sortit à la hâte. Pas assez, cependant, pour oublier de s’unir au saidar tandis que le rabat retombait dans son dos.
Lelaine échangea un regard amusé avec Maigan.
— Rien d’étonnant, puisqu’on murmure qu’elle épouse tous ses Champions. Oui, tous ! Le pauvre Llyw ne lui convient peut-être pas.
— Il est aussi massif qu’un cheval, renchérit Maigan.
Même si la fuite de Myrelle la réjouissait, il n’y avait pas trace de raillerie dans son ton. Simplement, elle énonçait un fait : Llyw était une montagne d’homme.
— Je connais une jeune sœur bleue qui pourrait vouloir de lui. Elle ne s’intéresse pas aux mâles pour leur beauté…
Lelaine acquiesça, confirmant que l’affaire était quasiment conclue.
— Les sœurs vertes sont parfois très étranges…, dit-elle. Par exemple, prenez Elayne Trakand. Je n’aurais jamais cru qu’elle choisirait l’Ajah Vert, la voyant plutôt destinée au Bleu. En politique, cette fille a le don de sentir le vent. Cela dit, elle a tendance à s’aventurer dans des eaux trop profondes pour sa propre sécurité. Qu’en penses-tu, mère ?
Rien à voir avec les feintes et les attaques subtiles de Romanda… Des coups d’estoc et de taille, la lame jaillissant de nulle part. Lelaine savait-elle, au sujet de Myrelle et Lan ? Avait-elle envoyé une sœur à Caemlyn ? Et dans ce cas, qu’avait appris cette espionne ?
Egwene se demanda si Romanda aussi s’était sentie déstabilisée et étourdie…
— Crois-tu que le meurtre de Kairen suffira à empêcher un accord ? lança-t-elle. Pour ce qu’on en sait, le coupable est peut-être Logain, revenu pour étancher sa soif démente de vengeance.
Egwene s’en voulut aussitôt d’avoir dit une chose pareille. Elle allait devoir tenir sa langue et conserver sa lucidité…
— Ou plus probablement un pauvre idiot de fermier du coin, corrigea-t-elle… À moins que le crétin vienne d’une des villes, autour des ponts…
Lelaine eut un grand sourire – moqueur, pas amusé. Depuis des mois, elle n’avait plus défié Egwene ainsi, oubliant tout respect.
— Mère, si Logain voulait se venger, il serait à la Tour Blanche, où il tenterait d’assassiner des sœurs rouges.
Malgré le sourire, le ton de Lelaine était neutre. Un contraste perturbant. Le but de l’opération, peut-être…
— Dommage qu’il ne le fasse pas… Ça pourrait nous débarrasser d’Elaida. Mais ce serait une fin trop clémente pour elle. Non, pas plus que celle d’Anaiya, la mort de Kairen n’empêchera rien. Mais ces deux crimes inciteront les sœurs à demander plus de garanties et de restrictions. Peut-être avons-nous besoin de ces hommes, mais nous devrons être certaines de les contrôler. Complètement !
Egwene acquiesça sans enthousiasme excessif. Elle était d’accord, mais…
— Il sera peut-être difficile de leur faire accepter ça, souligna-t-elle.
Difficile ? Elle devenait experte en matière d’euphémismes, ces derniers temps.
— Le lien du Champion pourrait être légèrement modifié, intervint Maigan. Actuellement, on obtient ce qu’on veut d’un Champion, à condition de lui forcer un peu la main. Il pourrait devenir inutile de forcer quoi que ce soit, si vous voyez ce que je veux dire…
— C’est trop proche de la Coercition, répliqua Egwene, inflexible.
Elle avait appris ce tissage avec Moghedien, mais uniquement pour développer un moyen de le neutraliser. Cette manœuvre était répugnante – un vol de personnalité, et au bout du compte, de tout ce qui faisait un être. Sous Coercition, la victime obéissait aveuglément – en croyant choisir librement ses actes. La simple évocation de cette horreur révulsait Egwene.
Presque aussi impassible que Lelaine, Maigan soutint pourtant le regard de sa dirigeante. Sans la moindre honte.
— À Cairhien, des sœurs ont été victimes de Coercition. Ça semble établi, désormais. Cela dit, je parlais du lien, ce qui n’a aucun rapport.
— Tu crois pouvoir convaincre les Asha’man d’accepter le lien ? demanda Egwene, incapable de cacher sa stupéfaction. Outre cet obstacle, qui se chargera de lier ces hommes ? Même si chaque sœur sans Champion prend un Asha’man, les vertes en assumant deux ou trois, il n’y aura pas assez d’Aes Sedai. En supposant qu’on en trouve une seule disposée à se lier à un homme condamné à devenir fou.
Maigan acquiesça comme si elle était d’accord sur tout – en tirant sur sa jupe, à croire qu’elle n’écoutait pas vraiment.
— Si le lien peut être modifié dans un sens, dit-elle quand Egwene eut fini, il peut l’être dans un autre. Par exemple, en retirant le partage des émotions et une partie de la conscience que l’un a de l’autre. Dans ce cas, la folie ne serait plus un problème. On obtiendrait un lien très différent… Si ce n’est plus équivalent à avoir un Champion, aucune sœur ne refusera. Et elle pourra lier autant d’Asha’man qu’il le faudra.
D’un coup, Egwene comprit ce qui se tramait. Les yeux baissés sur sa tasse, Lelaine la regardait en coin, en réalité. Et elle utilisait Maigan comme porte-parole. Contenant sa fureur, la Chaire d’Amyrlin n’eut aucun mal à parler d’une voix plus froide que la glace :
— Lelaine, c’est très exactement de la Coercition. Il n’y a aucune différence, et jouer sur les mots n’y changera rien. Compte sur moi pour le dire à quiconque me fera la même proposition. Et si une sœur ose plus que suggérer, elle aura droit au fouet. La Coercition est interdite, et elle le restera.
— Si tu le dis…, maugréa Lelaine.
Une formulation délibérément vague, mais la suite fut plus précise :
— À l’occasion, la Tour Blanche commet des erreurs. Il est impossible de vivre et d’agir sans se tromper. Mais nous vivons, et nous continuerons à agir ! Et s’il faut parfois cacher nos fautes, dès que c’est possible, nous les corrigeons. Même quand c’est douloureux.
Sa tasse reposée sur le plateau, elle sortit, Maigan sur les talons. En marchant, cette dernière s’unit à la Source – pas Lelaine.
Un moment, Egwene s’efforça de réguler sa respiration. Le fleuve contenu par ses berges… Une technique apprise lors de son noviciat.
Lelaine n’avait pas dit que sa nomination au poste de Chaire d’Amyrlin était une erreur, mais ça n’était pas passé loin.
À midi, Chesa apporta un repas. Une soupe de lentilles avec des navets durs comme du bois, des carottes filandreuses et des lambeaux de viande qui devaient être de la chèvre. Plus du pain encore chaud et presque dépourvu de particules noires suspectes.
La jeune femme n’alla pas plus loin qu’une cuillerée. Ce n’était pas Lelaine qui lui coupait l’appétit. Des menaces, cette sœur en avait déjà proféré – certes, mais avant qu’Egwene lui ait fait clairement comprendre qu’elle était la Chaire d’Amyrlin, pas une marionnette…
Au lieu de manger, elle lorgna le « rapport » de Tiana, toujours posé sur la table. Malgré son potentiel, Nicola n’aurait peut-être pas reçu le châle, mais la Tour Blanche n’avait pas sa pareille pour mettre du plomb dans la cervelle des têtes de mule dans ce genre. Souvent, elle réussissait même à les transformer en de brillantes Aes Sedai pleines de confiance.
Sans nul doute, Larine avait un bel avenir devant elle. À condition d’apprendre à obéir aux règles avant d’utiliser son discernement pour décider lesquelles violer et à quel moment. Si la tour savait enseigner la docilité et l’indépendance, la première qualité passait toujours en priorité.
L’avenir de Bode aussi serait radieux. Dans le Pouvoir, elle était presque aussi puissante qu’Egwene elle-même. Mais qu’on soit une sœur, une Acceptée ou une novice, la tour exigeait qu’on fasse ce dont elle avait besoin. Même chose pour la Chaire d’Amyrlin…