L’un d’entre eux, à demi oublié par Samitsu, jusqu’à ce jour, prétendait qu’une femme calmée, si elle survivait, redevenait jeune. Rien de convaincant, en fait. Depuis qu’elle avait recouvré l’aptitude de canaliser, Sashalle n’avait pas récupéré tous ses attributs. Comme jadis, il lui faudrait travailler des années avec le Pouvoir pour retrouver le visage que toute autre sœur identifierait au premier coup d’œil. Si elle le retrouvait. Ça semblait logique, mais comment savoir, quand on s’aventurait en terre inconnue ? Et si les traits d’une femme calmée se modifiaient, qu’est-ce qui changeait d’autre en elle ? Tout, peut-être… À cette idée, Samitsu frissonna plus fort qu’à l’évocation du sort terrible de ces femmes. Au fond, elle avait peut-être raison d’explorer sans hâte excessive la méthode de guérison de Damer.
Sans s’apercevoir que sa collègue la dévisageait, l’air torturée, Sashalle jouait avec son collier aiel.
— Cette affaire est peut-être sans importance, ou peut-être pas… Corgaide nous a rapporté des ouï-dire. Pour en savoir davantage, il faut aller vérifier.
Sans un mot de plus, elle souleva l’ourlet de sa jupe et sortit. Un moment, Samitsu se demanda si elle devait la suivre. Ça semblait humiliant, mais rester en arrière serait encore pire.
Bien que Sashalle fût à peine plus grande qu’elle, il lui fallut allonger le pas pour la suivre dans les couloirs. Passer devant ? Impossible à moins de se mettre à courir.
Fumasse, Samitsu se força à serrer les dents. En public, une dispute avec une autre sœur était inconvenante, pour ne pas dire plus. Et dans le cas présent, ça ne servirait à rien, sinon à l’enfoncer dans un trou encore plus profond. Que n’aurait-elle donné pour flanquer un grand coup de pied dans quelque chose !
Les lampes disposées à intervalles réguliers fournissaient une vive lumière, même dans les coins les plus encaissés des corridors. Hélas, on y trouvait très peu d’ornements, à part quelques tapisseries représentant des scènes de chasse ou de chevaleresques batailles. Dans de rares niches, des objets en or ou de la porcelaine du Peuple de la Mer attiraient le regard, et les corniches, de-ci de-là, étaient décorées de frises qu’on n’avait souvent pas pris la peine de peindre.
Rien de plus à voir… Comme bien d’autres choses, les Cairhieniens dissimulaient leur opulence. Les serviteurs et les servantes qui arpentaient les couloirs comme des fourmis portaient tous du gris anthracite – à l’exception des domestiques de nobles invités au palais, qui semblaient presque bariolés avec les armoiries de leur maison brodées sur la poitrine, le col et les manches. Quelques-uns, en veste ou en robe entièrement aux couleurs de leur maison, paraissaient encore plus exotiques.
Tous, cependant, gardaient les yeux baissés et prenaient à peine le temps de saluer les deux sœurs. Le palais comptait des centaines de serviteurs, et ce matin, ils semblaient frappés d’une frénésie d’activité.
Quelques nobles flânaient dans les corridors, saluant eux aussi les Aes Sedai avec circonspection – des formules de politesse dites à voix basse histoire de préserver l’équilibre entre une égalité théorique et la véritable position des uns et des autres.
En des temps étranges, disait un dicton, on croisait d’étranges compagnons de voyage. Au palais, c’était exactement ça. Les vieilles querelles oubliées face à de nouveaux dangers – provisoirement, en tout cas –, deux ou trois seigneurs cairhieniens au teint pâle en tunique de soie à rayures de couleur sur le devant, certains arborant le front rasé et poudré des militaires, déambulaient avec un nombre égal de Teariens à la peau sombre vêtus d’une veste brillante aux larges manches rayées.
Plus loin, une Tearienne en robe multicolore brodée et coiffe ornée de perles marchait bras dessus bras dessous avec une Cairhienienne bien plus petite, mais dont l’extravagante coiffure, telle une tour, atteignait une hauteur vertigineuse. Et ces dames, comme des amies intimes, cheminaient en échangeant des confidences.
Certains de ces duos étaient plus bizarres que d’autres. Ces derniers temps, pas mal de femmes avaient adopté des tenues excentriques sans s’apercevoir, semblait-il, qu’elles attiraient le regard des hommes et forçaient les domestiques à lutter pour garder les yeux baissés. Un pantalon moulant et une veste trop courte pour couvrir les hanches ne faisaient pas une tenue convenable pour une dame, même si on ne lésinait pas sur les broderies et les incrustations de pierres précieuses. Les broches, les colliers et les bracelets, accompagnés de plumes multicolores, soulignaient encore la bizarrerie de ces accoutrements. Même chose pour les bottines de couleur vive dont les talons hauts – de quoi grandir une dame de cinq pouces – donnaient en permanence l’impression que ces coquettes allaient se casser la figure.
— Un scandale ! marmonna Sashalle en lorgnant un duo d’impudentes.
D’agacement, elle en tordit le devant de sa jupe.
— Un scandale…, ne put s’empêcher de souffler Samitsu.
Pour se forcer au silence, elle ferma la bouche si fort que ses dents claquèrent. Elle devait tenir sa langue. Avec Sashalle, exprimer son assentiment juste parce qu’elle était d’accord avait tout d’un luxe qu’elle ne pouvait pas s’offrir.
Pourtant, elle jeta encore un regard désapprobateur aux deux femmes. Désapprobateur et un rien perplexe. Un an plus tôt, Alaine Chuliandred et Fionnda Annariz se seraient jetées à la gorge l’une de l’autre. Ou, plus précisément, auraient envoyé des soldats le faire à leur place. Dans le même ordre d’idées, qui aurait cru voir un jour Bertome Saighan se promener avec Weiramon Saniago, aucun des deux avec la main sur le manche de sa dague ? D’étranges compagnons de voyage, oui… Bien entendu, tous ces gens, éternels adeptes du Grand Jeu, tentaient de grappiller des avantages, mais les lignes de démarcation, naguère gravées dans le marbre, semblaient être tracées sur l’eau. Des temps étranges, vraiment…
Situées au dernier sous-sol du palais, tout au fond, les cuisines, une enfilade de pièces aux murs de pierre et au plafond à poutres apparentes, étaient centrées autour d’une longue salle sans fenêtres remplie de poêles en fonte, de fours en brique et de cheminées en pierre. La chaleur, ici, suffisait à faire oublier la neige qui s’amoncelait dehors – et même l’hiver, tant qu’on y était. En principe, les cuisinières, toutes en gris anthracite sous leur tablier blanc, auraient dû s’affairer à préparer le déjeuner, certaines pétrissant le pain sur de longues tables de marbre saupoudrées de farine tandis que d’autres arroseraient les viandes mises à rôtir dans les cheminées. Pour l’heure, seuls les chiens chargés de faire tourner les broches travaillaient, avides de gagner leur part de rôti ou de volaille. Des paniers entiers de carottes et de navets attendaient d’être pelés et coupés, et de délicieuses odeurs montaient des casseroles de sauce abandonnées.
Les marmitons des deux sexes – en sueur, ils s’essuyaient discrètement le visage avec leur tablier – se tenaient à la lisière d’un groupe de femmes massées autour d’une table. Depuis l’entrée, Samitsu vit la nuque d’un Ogier qui les dépassait de beaucoup alors qu’elles étaient debout et lui assis. Même si les Cairhieniens se révélaient volontiers plus larges que grands, ça restait impressionnant.
Miracle des miracles, quand Samitsu lui posa une main sur le bras, Sashalle s’immobilisa sans protester.
— … disparu sans laisser un indice sur sa destination ? était en train de demander l’Ogier de sa voix de stentor.
Ses oreilles poilues, nichées au milieu des cheveux noirs qui lui tombaient jusqu’au col, oscillaient d’avant en arrière comme s’il était gêné.
— Cessez donc de parler de lui, maître Ledar ! lança une femme d’une voix chevrotante dont elle semblait maîtriser tous les effets. Méchant, voilà ce qu’il était. Avec le Pouvoir de l’Unique, il a démoli la moitié du palais. En vous regardant, il pouvait vous glacer les sangs puis vous tuer dans la seconde même. De sa main, des milliers d’innocents ont péri. Des dizaines de milliers, même ! Oh ! je déteste parler de lui !