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— Pour quelqu’un qui n’aime pas évoquer un sujet, Eldrid Methin, dit une autre femme, tu en as long à dire !

Râblée et plutôt grande pour une Cairhienienne – presque la taille de Samitsu –, des cheveux gris dépassant de sa toque blanche, ce devait être la cuisinière en chef, car toutes les autres femmes acquiescèrent d’abondance, certaines s’écriant :

— Comme vous avez raison, maîtresse Beldair !

Parmi les domestiques, la hiérarchie était aussi strictement établie qu’à la Tour Blanche.

— Maître Ledar, il ne nous revient pas de bavasser sur ce sujet, continua maîtresse Beldair. Des affaires d’Aes Sedai, rien qui concerne les gens comme vous et moi… Si vous nous parliez des Terres Frontalières ? Vous avez vraiment vu des Trollocs ?

— Les Aes Sedai…, marmonna un type.

Caché par le cercle de femmes, ce devait être le compagnon de Ledar. Car ce matin, il n’y avait aucun homme adulte dans le personnel de cuisine.

— Dites un peu, insista-t-il, vous croyez vraiment qu’elles se liaient avec ces types dont vous parliez – les Asha’man ? Pour en faire des Champions ? Et celui qui est mort ? Vous n’avez jamais précisé comment.

— À l’évidence, c’est le Dragon Réincarné qui l’a tué, osa avancer Eldrid Methin. Sauf pour avoir un Champion, qu’est-ce qui pousserait une Aes Sedai à se lier avec un homme ? Ces Asha’man étaient terrifiants. Un regard et ils vous pétrifiaient – littéralement. Il suffisait de les voir pour le savoir. Leurs yeux brillants…

— Ferme-la, Eldrid ! ordonna maîtresse Beldair. Maître Underhill, c’étaient des Asha’man… ou peut-être pas. Liés ou non… Tout ce que je peux dire, même chose pour les autres, c’est qu’ils étaient avec lui.

Inutile de préciser de qui parlait la cuisinière. Si Eldrid avait peur de Rand al’Thor, sa supérieure ne voulait même pas prononcer son nom.

— Peu après son départ, les Aes Sedai ont dit aux types ce qu’il fallait faire et ils ont obéi. N’importe quel crétin sait qu’il vaut mieux ne pas contrarier une sœur. À présent, ces hommes sont tous partis. Pourquoi vous intéressent-ils tant, maître Underhill ? Au fait, votre nom est andorien ?

Maître Ledar renversa la tête et éclata d’un rire tonitruant, ses oreilles s’agitant spasmodiquement.

— Maîtresse Beldair, partout où on passe, il veut tout savoir. Les Terres Frontalières, avez-vous dit ? Vous croyez que les hivers sont rudes, chez vous ? Là-bas, nous avons vu des arbres s’ouvrir comme des marrons sur le feu, à cause du froid. Des blocs de glace dérivent dans les cours d’eau, et certains fleuves, aussi larges que l’Alguenya, peuvent être gelés au point que des caravanes les remontent comme de vulgaires routes. Pour pêcher, il faut faire un trou dans une glace épaisse comme les murs d’un château. La nuit, dans le ciel, des rideaux de lumière crépitent, assez lumineux pour occulter les étoiles…

Captivée, maîtresse Beldair, à l’instar des autres femmes, se pencha vers l’Ogier. Un des marmitons, trop court sur pattes pour voir quoi que ce soit, regarda derrière lui et écarquilla les yeux quand il avisa les deux Aes Sedai. Sidéré, il parvint quand même à tirer sur la manche de maîtresse Beldair. La première fois, elle chassa sa main sans y penser. La deuxième, elle tourna la tête… et se pétrifia dès qu’elle aperçut les sœurs.

— La Grâce soit avec vous, Aes Sedai, dit-elle en fourrant sous sa toque des mèches de cheveux grisonnants. Que puis-je pour vous ?

Les oreilles dressées, maître Ledar s’interrompit au milieu d’une phrase – sans tourner la tête, cependant.

— Nous voulons parler avec vos visiteurs, dit Sashalle en avançant. N’ayez crainte, nous ne vous dérangerons pas longtemps.

— Je vous en prie, Aes Sedai…

Sans doute surprise que des sœurs s’intéressent à ses visiteurs, maîtresse Beldair n’en laissa rien paraître. Balayant son personnel du regard, elle tapa dans ses mains puis donna des ordres :

— Eldrid, ces navets ne se pèleront pas tout seuls. Qui surveillait la sauce aux figues ? Les figues séchées, c’est dur à trouver ! Kasi, où est ta louche à arroser ? Andil, file chercher…

Tout le monde s’éparpilla, et un concert de bruits de couverts et de casseroles retentit bientôt – en mode mineur, car chacun s’efforçait de ne pas déranger les Aes Sedai et de ne pas les regarder, même si la tentation restait grande.

Maître Ledar se leva, sa tête tutoyant les poutres du plafond. Sa tenue, constata Samitsu, correspondait à ce que portaient les Ogiers qu’elle avait rencontrés : une redingote sombre et des bottes à revers. Les taches, sur le tissu, indiquaient qu’il avait voyagé dans de rudes conditions, car les Ogiers étaient un peuple soigneux. Se tournant à demi, il s’inclina poliment puis se gratta le nez, dissimulant en partie son large visage. Pour un Ogier, il paraissait assez jeune.

— Excusez-nous, Aes Sedai, dit-il, mais nous devons vraiment y aller.

Se penchant pour saisir une grande sacoche de cuir et la couverture qui y était attachée, il la suspendit à son épaule. Comme la sacoche, les poches de sa redingote semblaient contenir des objets rectangulaires très épais.

— Avant l’obscurité, il nous reste du chemin à faire.

Les mains posées sur la table, le compagnon de l’Ogier resta assis. Les cheveux clairs, ce jeune homme à la barbe d’une bonne semaine semblait avoir dormi plusieurs nuits dans ses vêtements froissés. Avec des yeux sombres rappelant ceux d’un renard acculé, il regardait les Aes Sedai sans une once d’aménité.

— Où allez-vous donc, pour pouvoir y être à la nuit tombée ? demanda Sashalle.

Elle s’immobilisa en face du jeune Ogier, assez près pour être obligée de lever la tête afin de le regarder. Une contorsion qu’elle réalisa avec une grâce surprenante.

— Seriez-vous en route pour la réunion dont nous avons entendu parler, au Sanctuaire Shangtai ? Maître Ledar, c’est ça…

Les oreilles frémissantes, l’Ogier roula d’énormes yeux presque aussi méfiants que ceux de son compagnon.

— Ledar, fils de Shandin fils de Koimal, Aes Sedai, se présenta-t-il à contrecœur. Je ne vais sûrement pas à la Grande Souche. Les Anciens ne me laisseraient pas approcher assez pour entendre ce qui se dira… (Il eut un ricanement à l’évidence forcé.) Ce soir, nous n’arriverons pas à destination, Aes Sedai, mais chaque lieue avalée n’est plus à parcourir. Il faut que nous partions.

Le jeune homme hâve et mal peigné se leva, une main sur la poignée de l’épée qui battait son flanc. Pourtant, il ne fit pas mine de ramasser son paquetage lorsque l’Ogier se dirigea vers la porte d’entrée – et ne broncha pas davantage quand il lança par-dessus son épaule :

— Il est temps d’y aller, Karldin.

Allongeant le pas pour le rattraper, Sashalle vint barrer le chemin à l’Ogier.

— Vous cherchez de l’ouvrage dans le bâtiment, maître Ledar ? C’est bizarre, parce que vos mains ne sont pas calleuses comme celles de tous les maçons que j’ai vus. Entre nous, vous auriez tout intérêt à ne pas éluder mes questions.

Tentée d’afficher un sourire triomphant, Samitsu vint se camper à côté de la sœur rouge. Cette femme croyait pouvoir la tenir à l’écart et prendre les choses en main ? Eh bien, elle allait déchanter.

— Vous devriez vraiment rester un peu, dit-elle à l’Ogier.

À voix basse… Avec le bruit ambiant, personne n’aurait pu entendre, mais on n’était jamais trop prudente.