— Avant d’arriver au Palais du Soleil, j’avais entendu parler d’un jeune Ogier ami de Rand al’Thor. Il y a quelques mois, il aurait quitté Cairhien en compagnie d’un certain Karldin. Je me trompe, Loial ?
Les oreilles en berne, l’Ogier baissa la tête. Son compagnon, lui, marmonna un juron des plus déplacés en présence de deux Aes Sedai.
— Je m’en vais quand ça me chante, Aes Sedai, souffla-t-il sans aménité.
Pour l’essentiel, il regardait Samitsu et Sashalle, mais sans perdre tout à fait de vue les employés de la cuisine, au cas où ils auraient fait mine d’approcher. À l’évidence, il n’avait aucune envie d’être entendu.
— Mais avant, continua-t-il, je veux des réponses. Qu’est-il arrivé à mes amis. Et à lui. A-t-il perdu la raison ?
Samitsu s’avisa soudain qu’elle aurait dû s’y prendre autrement. Ce n’étaient pas les yeux d’un renard acculé mais d’un loup. Hélas, elle s’était trop habituée à Damer, Jahar et Eben, trois hommes apaisés rendus encore plus inoffensifs par le lien. Même si ça pouvait sembler exagéré, il était juste de dire que les horreurs d’hier, après une exposition assez prolongée, devenaient les motifs d’autosatisfaction d’aujourd’hui. L’exemple de Merise avec Jahar en était la parfaite illustration. Karldin Manfor était lui aussi un Asha’man – ni lié ni apaisé. En cet instant, s’était-il connecté à la moitié masculine du Pouvoir ? Quelle question idiote ! Autant se demander si les oiseaux volaient.
Le front plissé, les mains posées sur le devant de sa jupe bien trop inertes, Sashalle dévisageait le jeune homme. Non sans soulagement, Samitsu vit qu’elle ne s’était pas unie à la Source. Quand une femme puisait du saidar, les Asha’man le sentaient, et ça donnait parfois des résultats… tumultueux. Même si Sashalle et elle devaient pouvoir neutraliser le jeune homme, ça n’était pas une absolue certitude…
Bien sûr que si, voyons ! La question ne se posait même pas. Cela dit, ne pas essayer serait préférable.
Sashalle ne manifestant aucune envie de prendre les choses en main – pour une fois –, Samitsu posa délicatement les doigts sur l’avant-bras de l’Asha’man. À travers la manche de sa veste, elle eut l’impression de sentir une barre de fer. Ainsi, il était aussi tendu qu’elle ? Lumière ! Fréquenter Damer et les autres avait miné tous ses instincts.
— La dernière fois que je l’ai vu, il n’avait pas l’air plus fou que la moyenne des hommes…
Mieux valait rester allusive. Si les cuisinières et les marmitons n’osaient pas approcher, ils jetaient de fréquents coups d’œil aux quatre intrus.
Samitsu nota que Loial soupirait de soulagement – le bruit du vent qui s’engouffre dans une grotte, au minimum – mais elle resta concentrée sur Karldin.
— J’ignore où il est, mais il était toujours vivant il y a peu…
À part ça, Alanna était restée muette comme une carpe. Le message de Cadsuane dans une main, elle s’était montrée inflexible.
— Fedwin Morr a succombé au poison, j’en ai peur. Cela dit, j’ignore qui le lui a administré.
À la grande surprise de Samitsu, Karldin hocha la tête, eut une moue amère et marmonna quelques mots incompréhensibles au sujet du vin.
— Les autres sont devenus des Champions de leur propre gré.
Pour autant qu’un homme pouvait agir de son propre gré. Roshan, le Champion de Samitsu, n’avait eu aucune intention de s’engager dans un lien – jusqu’à ce qu’elle décide de l’y entraîner. Même les femmes ordinaires pouvaient influencer les hommes – c’était dire !
— Ils ont estimé que c’était le bon choix. Plus sûr en tout cas que de retourner vers les gens comme toi. Les dégâts, ici, sont l’œuvre du saidin. Vous commencez à comprendre qui tirait les ficelles ? L’idée était de tuer celui dont la santé mentale vous préoccupe tant.
Karldin ne parut pas surpris. De quel bois étaient donc faits ces Asha’man ? Leur « Tour Noire », comme ils disaient, était-elle un repaire d’assassins ?
Son bras se détendant, Karldin redevint soudain un jeune homme épuisé par la route et qui aurait eu bien besoin de se raser.
— Par la Lumière…, murmura-t-il. Que faisons-nous, Loial ? Où devons-nous aller ?
— Je n’en sais rien, répondit l’Ogier, les oreilles toujours en berne. Il faut le trouver, Karldin. D’une manière ou d’une autre. Pas question de renoncer. Il doit savoir que nous avons fait ce qu’il demandait. Dans la mesure du possible.
Et qu’avait donc demandé al’Thor ? s’interrogea Samitsu. Avec un peu de chance, elle tirerait un trésor d’informations de ces deux-là. Seul et se sentant perdu, un homme – ou un Ogier – avait tendance à s’épancher.
La main refermée sur la poignée de son épée, Karldin sursauta. Voyant une servante débouler dans la pièce, ses jupes relevées presque jusqu’aux genoux, Samitsu dut elle-même ravaler un juron.
— Le seigneur Dobraine a été assassiné ! cria la domestique. On va tous nous égorger dans notre sommeil. De mes yeux, j’ai vu un mort-vivant – le vieux Maringil en personne –, et ma mère dit que les spectres, si un meurtre est commis, tueront tout le monde. Ils…
La femme se tut quand elle vit les deux Aes Sedai. S’arrêtant net, elle ne lâcha pas ses jupes pour autant. Dans la pièce, tous les regards se braquaient sur les sœurs, dans l’attente de leur réaction.
— Pas Dobraine…, gémit Loial. Non, pas lui…
Visage fermé, il semblait triste et furieux. La première fois que Samitsu voyait un Ogier en colère.
— Quel est ton nom ? demanda Sashalle à la domestique. (Prise de vitesse, Samitsu n’avait même pas eu le temps d’ouvrir la bouche.) Comment sais-tu que c’est un meurtre ? Es-tu sûre qu’il soit mort ?
Sous le regard de la sœur rouge, la domestique se ratatina.
— Je me nomme Cera, Aes Sedai…
La femme voulut se fendre d’une révérence. Constatant qu’elle relevait toujours sa jupe, elle la lâcha et parut encore plus troublée qu’avant.
— Cera Doinal, précisa-t-elle. On dit… Tout le monde dit qu’il est mort… Car enfin, il était… Je veux dire… Dans ses appartements, il y a du sang partout, et il gisait dans une mare rouge. Sans sa tête, à ce qu’on raconte.
— Les gens disent beaucoup de choses, lâcha Sashalle, et ils ont presque toujours tort. Samitsu, tu viens avec moi. Si le seigneur Dobraine est blessé, tu l’aideras. Loial et Karldin, vous m’accompagnerez aussi. Pas question de vous laisser filer sans un petit interrogatoire.
— Que la Lumière brûle ton interrogatoire ! s’écria Karldin en saisissant son paquetage. Moi, je m’en vais !
— Non, mon ami, dit Loial. (Il posa un énorme battoir sur l’épaule du jeune homme.) Impossible de partir avant de savoir pour Dobraine. C’est un ami. De Rand, mais aussi de moi. On reste. Au fond, personne ne nous attend…
Samitsu plissa les yeux et inspira à fond, mais ça ne la soulagea pas. Une fois de plus, elle se retrouva à la traîne de Sashalle. La sœur rouge avançant plus vite que jamais, elle dut presque courir pour la rattraper puis ne pas être distancée.
Dès que les quatre intrus furent sortis, des voix retentirent dans tous les coins de la cuisine. La pauvre servante devait crouler sous les questions – auxquelles elle finirait par inventer les réponses pour avoir la paix. Dix versions au moins de l’affaire sortiraient des cuisines, chacune alimentant les rumeurs que Corgaide devait sans doute déjà répandre.
Dans sa vie, Samitsu doutait d’avoir connu une journée si catastrophique. Tout lui glissait entre les doigts. Pour se venger, Cadsuane se ferait une paire de gants avec la peau de son dos.
Loial et Karldin avaient suivi le mouvement. Ce que Samitsu apprendrait grâce à eux lui conférerait un grand avantage – plus de sécurité et la chance de sauver elle ne savait pas encore quoi.