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Du coin de l’œil, elle étudia l’Ogier et son compagnon humain. Marchant à tout petits pas, Loial faisait de son mieux pour ne pas dépasser les Aes Sedai. L’air sinistre, il devait penser à Dobraine. Et au relatif échec de sa mission pour Rand.

Une énigme que Samitsu avait la ferme intention de résoudre.

L’air buté, le jeune Asha’man serrait toujours la poignée de son épée. Mais le danger, chez lui, ce n’était pas l’acier. Les yeux rivés sur la nuque des deux sœurs, il croisa à un moment ceux de Samitsu, quand elle se retourna, et la foudroya du regard. Sans dire un mot, cependant. Lui délier la langue ne serait pas facile, mais il faudrait y arriver.

Sashalle ne se retourna pas une fois. Mais pour être sûre que le duo suivait, il suffisait d’entendre les bottes de l’Ogier marteler les dalles du sol.

Surprise par l’air pensif de la sœur rouge, Samitsu aurait donné cher pour savoir ce qui la tracassait. Bien sûr, elle avait juré allégeance à al’Thor, mais en quoi cela la protégeait d’un Asha’man ? Quoi qu’il soit arrivé à son visage, elle restait une sœur rouge. Du coup, la situation était encore plus explosive…

Des cuisines aux appartements du seigneur Dobraine – situés dans la tour de la Pleine Lune, en général réservée aux visiteurs de marque – il y avait un long chemin. Si long, en fait, que les soupçons de Samitsu se confirmèrent. De très loin, Cera n’avait pas été la première à entendre les « nouvelles » concernant Dobraine. Bien au contraire, une multitude de serviteurs allaient et venaient dans les couloirs en murmurant entre eux par petits groupes. Dès qu’ils voyaient les Aes Sedai, ils se taisaient puis s’éparpillaient. Quelques-uns restèrent figés sur place, stupéfiés par la présence d’un Ogier au palais, mais c’était l’exception qui confirmait la règle.

Plus de nobles en vue… Bien à l’abri dans leurs appartements, ils devaient déjà peser les risques que leur faisait courir le sort funeste de Dobraine – et les avantages qu’ils tireraient de sa disparition.

Quoi qu’en pensât Sashalle, Samitsu ne doutait plus du décès de Dobraine. S’il avait été toujours vivant, ses serviteurs auraient déjà démenti la fausse nouvelle.

S’il avait fallu une confirmation, la foule de domestiques qui se pressait dans le couloir du défunt seigneur l’aurait apportée. Arborant la tenue bleu et blanc de la maison Taborwin, les manches retroussées jusqu’aux coudes, tous pleuraient ou avaient l’air perdus comme si on menaçait de leur retirer le sol qu’ils foulaient. D’un seul mot, Sashalle les força à s’écarter – d’une démarche d’ivrogne ou d’automate, remarqua Samitsu. Hébétés, ces malheureux ne réagirent même pas à la présence d’un Ogier. Quant à saluer les Aes Sedai, la plupart n’y songèrent pas une seconde.

À l’intérieur, l’antichambre aussi débordait de serviteurs du seigneur, tous en état de choc. Au milieu de la vaste pièce, Dobraine gisait sur une civière – la tête encore sur les épaules, mais les yeux fermés et le visage couvert de sang. Sur son crâne, une plaie suintait encore.

Deux domestiques en pleurs qui voulaient poser un carré de tissu blanc sur la tête de leur maître s’interrompirent en voyant les Aes Sedai. Dobraine ne respirait plus, il avait du sang au coin de la bouche, et sa longue veste rayée portait plusieurs entailles de lame. Près de la civière, du sang noir maculait le motif vert et jaune en labyrinthe du tapis tearien à franges.

Personne ne survivait à une telle perte de sang.

Deux autres corps gisaient sur le sol. L’un sur le dos, ses yeux vides fixant le plafond, et l’autre couché sur le côté, le manche d’un couteau d’argent dépassant de ses côtes, là où la lame avait dû transpercer le cœur. Deux petits Cairhieniens au teint pâle en livrée de serviteurs du palais – mais les dagues qui gisaient près d’eux identifiaient à coup sûr des imposteurs.

Un domestique de la maison Taborwin, prêt à décocher un coup de pied à un des tueurs, hésita à la vue des Aes Sedai, puis finit par céder à sa pulsion vengeresse. Pour l’heure, ici, tout le monde se fichait des convenances…

— Ne lui couvrez pas le visage ! ordonna Sashalle aux deux serviteurs. Samitsu, vois si tu peux encore aider le seigneur Dobraine.

Samitsu se précipitait déjà, mais cet ordre – car c’en était un ! – manqua lui faire rater une enjambée. Les dents serrées, elle avança, s’agenouilla près de la civière, pas du côté taché, et posa les mains sur la tête ensanglantée du seigneur. Avoir du fluide vital sur les mains ne l’avait jamais gênée. En revanche, sur la soie, les taches ne partaient jamais, sauf si on recourait au Pouvoir, et elle répugnait à l’utiliser pour de telles futilités.

Maîtrisant d’instinct les tissages requis, elle s’unit à la Source puis sonda le corps du Cairhienien sans l’ombre d’une hésitation. Mais pas sans surprise ! Bien que certaine d’avoir affaire à trois cadavres, elle avait quand même « obéi » à Sashalle – une saine initiative, puisqu’il restait une étincelle de vie en Dobraine. Si fragile que le choc de la guérison risquerait de la souffler. Le choc lié à sa méthode de guérison, plus exactement…

Du regard, Samitsu chercha le jeune Asha’man. Agenouillé près d’un des faux serviteurs, il le fouillait, impassible sous le regard choqué des vrais domestiques.

Remarquant enfin Loial, immobile dans l’encadrement de la porte, une servante en eut le souffle coupé. Les bras croisés et le visage fermé, l’Ogier ressemblait à une sentinelle venue de nulle part.

— Karldin, que savez-vous du type de guérison inventé par Damer Flinn ? demanda Samitsu. La variante qui recourt aux Cinq Pouvoirs.

Le front plissé, l’Asha’man regarda l’Aes Sedai.

— Flinn ? J’ignore de quoi vous parlez. Et je n’ai aucun don pour la guérison.

Baissant les yeux sur Dobraine, il ajouta :

— Selon moi, il est mort, mais j’espère que vous pourrez le sauver. Il était aux puits de Dumai.

Samitsu se passa la langue sur les lèvres. Dans des circonstances où tous les choix possibles étaient mauvais, être emplie de saidar lui procurait beaucoup moins de plaisir. Avec précaution, elle généra des flux d’Air, d’Esprit et d’Eau et les tissa délicatement. Le protocole de guérison standard, connu de toutes les sœurs. De mémoire d’Aes Sedai vivante, personne n’avait jamais eu un don comme le sien. La plupart des sœurs, leur marge de manœuvre limitée, ne pouvaient pas guérir grand-chose à part des contusions. Seule, elle était aussi efficace qu’un cercle d’Aes Sedai liées.

Alors que les autres sœurs étaient incapables de réguler le tissage – presque toutes n’essayaient même pas d’apprendre –, elle y était parvenue dès le départ. Cela dit, contrairement à Damer, elle ne savait pas guérir un dommage particulier et laisser le reste en l’état. Son intervention agirait sur l’ensemble des dégâts, des blessures par lame jusqu’aux narines bouchées par le sang caillé.

La sonde qu’elle venait de lancer avait repéré toutes les lésions dont souffrait Dobraine. Restait à choisir la puissance de son intervention. À son maximum, Samitsu pouvait éliminer les pires blessures comme si elles n’avaient jamais existé. À son minimum, on aurait juré que le patient avait mis des jours et des jours à se rétablir tout seul. Et bien sûr, entre les deux, on trouvait toutes les nuances possibles.

Quoi qu’elle choisisse, le processus serait épuisant pour elle, mais Dobraine ne serait pas affecté de la même manière. Moins elle altérerait son corps, et moins elle le priverait de ses forces. Mais à part celle au cuir chevelu, toutes ses blessures étaient graves. Les poumons perforés en quatre endroits, deux autres plaies au cœur… Dans ces conditions, la guérison la plus puissante le tuerait avant que ces lésions se soient refermées. En revanche, la moins forte le ramènerait à la vie juste assez longtemps pour qu’il se noie avec son propre sang. Il allait falloir doser – et implorer la Lumière pour ne pas se tromper.