Je suis la meilleure de l’histoire !
Un compliment venu de Cadsuane…
Oui, la meilleure !
Après avoir modifié légèrement son tissage, Samitsu le laissa se déverser dans le corps du seigneur.
Voyant leur maître pris de spasmes, quelques domestiques crièrent d’angoisse. Les yeux rouverts, Dobraine s’assit à demi, juste le temps qu’un râle d’agonie – en tout cas, on l’aurait juré – s’échappe de ses lèvres. Puis ses yeux se révulsèrent et il retomba sur la civière.
Samitsu modifia encore son tissage et sonda de nouveau son patient. Sa vie ne tenant qu’à un souffle, il n’était pas sorti d’affaire, mais ses blessures ne le tueraient pas – enfin, pas directement. Sous le sang séché qui empoissait ses cheveux, on voyait la ligne rose en relief d’une entaille toute fraîche. Sur son torse, le spectacle devait être le même. Réveillé, Dobraine aurait sans doute des problèmes respiratoires, en particulier à l’effort, mais il vivait, et, pour le moment, rien d’autre ne comptait.
À part savoir qui avait voulu sa mort et pourquoi.
Cessant de puiser dans la Source, Samitsu se releva sur des jambes mal assurées. Transférer tant de saidar chez un patient l’épuisait toujours.
Les yeux ronds, le domestique qui voulait recouvrir le visage de son maître lui tendit le carré de tissu pour qu’elle s’essuie les mains.
— Portez-le dans son lit, dit-elle. Puis faites-lui boire autant d’eau additionnée de miel qu’il pourra en avaler. Il faut qu’il reprenne vite des forces. Enfin, trouvez une guérisseuse… Une herboriste, par exemple. Oui, une herboriste. Ça ne sera pas de trop…
Samitsu avait fait tout ce qui était en son pouvoir. Des herbes aideraient, sans doute… Quoi qu’il en soit, utilisées par une herboriste compétente, elles ne feraient pas de mal. Et la guérisseuse ferait en sorte qu’on donne au patient le bon volume d’eau au miel.
Après une série de courbettes et de remerciements, quatre serviteurs soulevèrent la civière et sortirent de l’antichambre. L’air soulagés, la plupart des domestiques les suivirent, mais d’autres filèrent dans le couloir. Presque aussitôt, des cris de joie retentirent et Samitsu nota qu’on criait son nom en même temps que celui du seigneur. Du baume au cœur, ça !
De quoi se rengorger, si Sashalle n’avait pas cru bon de gratifier sa collègue d’un sourire approbateur. Approbateur, et quoi encore ? Et pourquoi ne pas lui tapoter le crâne, tant qu’elle y était ?
À la connaissance de Samitsu, Karldin ne s’était pas intéressé le moins du monde à la guérison. La fouille du second cadavre terminée, il se redressa, alla rejoindre Loial et s’ingénia à lui montrer quelque chose sans que les Aes Sedai voient de quoi il s’agissait.
L’Ogier lui prit des mains une feuille et la leva au niveau de ses yeux.
— Ça n’a aucun sens, marmonna-t-il en lisant. Aucun sens du tout ! Sauf si…
Loial s’interrompit et échangea un regard avec son compagnon, qui hocha la tête.
— C’est dramatique…, se lamenta l’Ogier. S’ils étaient plus que deux, et s’ils ont trouvé…
Voyant Karldin secouer la tête, l’Ogier s’interrompit de nouveau.
— Je peux voir ça ? demanda Sashalle, main tendue.
Une question qui tenait plus d’un ordre.
Karldin tenta de récupérer la feuille, mais Loial la confia à Sashalle. Après l’avoir lue sans broncher, la sœur rouge la transmit à Samitsu.
Cette variante de parchemin, lisse et luxueuse, ne ressemblait pas à du parchemin, justement. Une nouvelle invention ?
En lisant, Samitsu dut interdire à ses sourcils de se froncer.
« Sur mon ordre, les porteurs de cette note sont chargés de récupérer dans mes appartements certains objets dont ils connaissent la liste et de les emporter hors du Palais du Soleil. Qu’on les laisse seuls entre mes murs, qu’on leur fournisse toute l’assistance dont ils auront besoin, et qu’on ne dise pas un mot de cette affaire – au nom du Dragon Réincarné, et sous peine de lui déplaire grandement.
Dobraine Taborwin »
Pour avoir souvent vu l’écriture du seigneur, Samitsu la reconnut du premier coup d’œil.
— On dirait que quelqu’un a loué les services d’un très bon faussaire, dit-elle.
Une remarque qui lui valut un regard méprisant de Sashalle.
— On appelle ça enfoncer les portes ouvertes, Samitsu. Qui pourrait croire qu’il a écrit ces mots puis que ses propres hommes l’ont poignardé par erreur ? Loial, Karldin, que risquent-ils d’avoir trouvé, ces tueurs ? Qu’est-ce qui vous effraie tant ?
Visage de marbre, Karldin soutint le regard de l’Aes Sedai.
— Je ne visais rien de particulier, répondit Loial. Ils étaient là pour voler quelque chose, et c’est inquiétant en soi.
Frémissant si fort qu’elles en vibraient presque, ses oreilles poilues le trahirent. Surtout dans leur jeunesse, les Ogiers étaient de piètres menteurs.
Sashalle secoua la tête, faisant onduler ses bouclettes.
— Vous détenez des informations cruciales. Ne comptez pas partir avant de me les avoir transmises.
— Et vous comptez nous retenir comment ? demanda Karldin d’un ton calme qui rendait ses propos plus menaçants.
Comme si rien ne le tracassait, il soutint sereinement le regard de Sashalle. Un loup, oui… Rien à voir avec un renard.
Brisant ce moment de tension silencieuse, Rosara Medrano déboula dans la pièce.
— J’ai cru ne jamais vous trouver ! lança-t-elle aux deux autres Aes Sedai.
Encore munie de ses gants rouges et de son manteau doublé de fourrure, la Tearienne abaissa sa capuche pour révéler les peignes d’ivoire sculpté qui tenaient ses cheveux noirs. Sur ses épaules, la neige fondue avait laissé des taches d’humidité. Grande, le teint hâlé comme celui d’une Aielle, elle était sortie à l’aube en quête d’épices indispensables à la préparation du plat national de son pays – un ragoût de poisson.
Après un coup d’œil rapide à Loial et à Karldin, elle ne prit pas la peine de demander des nouvelles de Dobraine.
— Samitsu, des sœurs viennent d’entrer en ville. J’ai chevauché ventre à terre pour les devancer, mais elles ne tarderont pas à arriver ici. Des Asha’man les accompagnent, et Logain est parmi eux !
Karldin eut un rire rauque.
Samitsu, elle, se demanda si elle vivrait assez longtemps pour que Cadsuane l’écorche vive.
1
L’heure de partir
La Roue du Temps tourne et les Âges naissent et meurent, laissant dans leur sillage des souvenirs destinés à devenir des légendes. Puis les légendes se métamorphosent en mythes qui sombrent eux-mêmes dans l’oubli longtemps avant la renaissance de l’Âge qui leur donna le jour.
Au cœur d’un Âge nommé le Troisième par certains – une ère encore à venir et depuis longtemps révolue – un vent se mit à souffler au-dessus des collines de Rhannon. Sans être le Début, car il n’y a ni commencement ni fin à la rotation de la Roue du Temps, ce vent était un début.
Né au cœur des oliveraies et des vignobles qui couvraient ces collines rocheuses – des rangées d’oliviers toujours verts et des ceps de vigne dénudés jusqu’au printemps –, ce vent froid soufflait vers l’ouest et le nord à travers les fermes prospères qui constellaient le terrain jusqu’au grand port d’Ebou Dar.
Si la terre était encore en jachère, des hommes et des femmes s’affairaient déjà à huiler les socs de charrue et à réparer les harnais en prévision des semailles. Concentrés sur leur labeur, ils accordaient peu d’attention aux files de chariots lourdement chargés qui, avançant vers l’est le long des routes de terre, transportaient des gens bizarrement vêtus au curieux accent traînant. Parmi ces étrangers, beaucoup étaient aussi des fermiers, si on se fiait aux outils accrochés aux flancs de leurs chariots et aux jeunes pousses ou racines enveloppées dans du tissu qui voyageaient avec eux.