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Des colons en route vers de lointaines terres et dépourvus d’intérêt pour leur environnement actuel…

Quand on ne s’opposait pas à eux, les Seanchaniens se montraient très tolérants. Du coup, pour les fermiers des collines de Rhannon, rien d’important n’avait changé. À leurs yeux, les seules dirigeantes, c’était la pluie ou la sécheresse.

Soufflant toujours vers l’ouest et le nord, ce vent balayait les eaux vertes, juste avant le grand port où des centaines de bâtiments oscillaient en cadence au gré de la houle. La proue large et droite, les plus grands navires arboraient des voiles nervurées. Le nez long et pointu, d’autres, plus petits, étaient en cours de transformation, des marins les équipant de voiles et de gréements identiques à ceux des géants des mers. Quelques jours auparavant, le port était encore plus bondé, mais beaucoup de bateaux gisaient désormais sur le côté, misérables épaves échouées sur les récifs ou, à demi carbonisées, engluées dans la vase tels des squelettes noircis.

Propulsées par leur voile triangulaire ou par leurs rameurs, de plus modestes embarcations sillonnaient le port. Transportant des travailleurs et du ravitaillement, elles les convoyaient jusqu’aux navires encore à flot.

Depuis des grosses barques et des barges stabilisées par des flotteurs – des billots attachés les uns aux autres –, des hommes plongeaient, la grosse pierre qu’ils tenaient les entraînant jusqu’aux navires coulés, auxquels ils attachaient des câbles de renflouement.

Six nuits plus tôt, la mort avait marché sur les eaux, le Pouvoir de l’Unique tuant des hommes et des femmes dans les ténèbres déchirées par les boules de feu et les éclairs couleur argent. En proie à une activité frénétique, le port aux eaux agitées paraissait pourtant presque en paix, en regard de cette nuit terrible.

Chargé d’embruns, ce vent continuait vers l’ouest et le nord pour s’engouffrer dans l’embouchure du fleuve Eldar, à l’endroit où elle s’élargissait – au nord, à l’ouest et vers l’intérieur des terres – afin de former le port lui-même.

Assis en tailleur sur un rocher couvert de mousse brune, au bord du fleuve à la rive semée de roseaux, les épaules voûtées sous les assauts du vent, Mat jura intérieurement. Ici, il n’y avait pas d’or à dénicher, pas de femmes, pas de bals et rien d’amusant. En revanche, en matière d’inconfort, on était servi. Le genre d’endroit qu’il aurait évité, en temps normal…

Alors que le soleil dépassait à peine l’horizon, des nuages violets dérivaient dans le ciel grisâtre, annonciateurs de pluie. En l’absence de neige – à Ebou Dar, Mat n’avait jamais vu l’ombre d’un flocon – on avait du mal à se croire en hiver. Pourtant, un matin pareil, on se gelait autant que dans un paysage uniformément blanc.

Six nuits plus tôt, Mat était sorti de la cité au grand galop. S’il s’était fié à sa hanche douloureuse, il aurait pu se croire encore accroché à sa selle et trempé jusqu’aux os. Normal, puisque par ce temps, et à ce moment de la journée, il fallait être fou pour mettre le nez dehors – surtout sans manteau. Au lieu de regretter d’avoir oublié le sien, Mat s’en voulait de ne pas être resté au lit.

Le relief du terrain dissimulait Ebou Dar, à un peu moins d’une demi-lieue de là, et interdisait qu’on repère le jeune flambeur depuis la cité. À part ça, il n’y avait pas un arbre ou un buisson en vue. En terrain découvert, avec ce vent, Mat avait l’impression qu’une colonie de fourmis grouillait sous sa peau. Malgré tout, il ne risquait pas de crever de froid. Très ordinaires, sa veste de laine marron et son bonnet ne ressemblaient pas aux vêtements extravagants qui le faisaient reconnaître partout en ville. À la place du foulard de soie noire, une simple écharpe de laine cachait la cicatrice, sur son cou, et le col relevé de sa veste interdisait qu’on remarque ce détail. Sur sa tenue, pas de dentelle ni de broderie. La sobriété adaptée à un fermier censé traire des vaches. Parmi les gens qu’il devait éviter, aucun ne risquait de le reconnaître. De loin, en tout cas. À tout hasard, il enfonça un peu plus le bonnet sur son crâne.

— Tu comptes rester encore longtemps, Mat ?

Au pied du rocher, assis sur les talons, Noal pêchait dans l’eau glauque avec une canne en bambou. Sa veste bleu foncé avait connu de meilleurs jours, mais on pouvait en dire autant de lui. Voûté, les cheveux blancs, le vieux bonhomme au nez cassé était quasiment édenté. De temps en temps, il explorait un trou du bout de la langue, comme surpris qu’il lui manque quelque chose.

— Au cas où ça t’aurait échappé, on gèle. Les gens croient qu’il fait toujours chaud à Ebou Dar, mais l’hiver, c’est l’hiver, et aujourd’hui, on se croirait au Shienar. Mes os rêvent d’un bon feu. Ou au moins d’une couverture. Quand on est à l’abri du vent, ça peut suffire pour se réchauffer. Tu envisages de faire quelque chose, ou tu préfères regarder fixement l’aval du fleuve ?

N’ayant obtenu qu’un vague coup d’œil en guise de réponse, Noal haussa les épaules et recommença à observer les morceaux de bois flotté qui dérivaient entre les roseaux clairsemés. Régulièrement, il fermait et rouvrait une main comme si ses doigts déformés par l’âge souffraient plus du froid que le reste de son corps. Si c’était le cas, il n’avait qu’à s’en prendre à lui-même. Pataugeant dans l’eau, ce vieux fou avait pêché à mains nues des vairons destinés à servir d’appâts. À présent, ses trophées tournaient en rond dans un panier à moitié submergé mais lesté d’un gros galet pour ne pas être emporté par le courant. Malgré ses jérémiades au sujet du temps, Noal avait accompagné Mat sans y être invité ni même incité. À l’en croire, tous les êtres qu’il chérissait étaient morts depuis longtemps, et il avait un besoin désespéré de compagnie.

« Désespéré » n’avait rien d’une exagération. Sinon, pourquoi aurait-il traîné ses guêtres avec Mat, alors qu’il aurait pu être à cinq jours d’Ebou Dar, à l’heure actuelle ? Avec un bon cheval et de solides raisons de filer, un type en faisait, du chemin, en cinq jours. Mat avait assez réfléchi à la question pour en être sûr.

Sur la rive opposée du fleuve, à demi cachée par une des multiples îles marécageuses, les rames d’une grosse barque se levèrent à l’horizontale au-dessus de l’eau et un marin entreprit de sonder le fond avec une gaffe. D’un geste, il demanda à un autre type de l’aider à remonter ce qu’il venait d’accrocher. De loin, on aurait dit un gros sac.

Mat fit la grimace et détourna les yeux. Cinq jours après, on trouvait toujours des cadavres, et c’était sa faute. Comme les coupables, les innocents mouraient. Et quand on ne faisait rien, ils étaient les seuls à périr. Ou à connaître un sort comparable à la mort. Voire pire, selon la façon de considérer la chose.

Mat plissa le front d’agacement. Par le sang et les cendres, voilà qu’il se comportait comme un fichu philosophe ! Prendre des responsabilités coupait un homme de toutes les joies de la vie, le desséchant jusqu’à ce qu’il ne soit plus que poussière. Ses aspirations, pour l’heure ? Des flots de vin chaud, dans une salle commune douillette envahie de musique, avec une serveuse bien en chair sur les genoux – tout ça loin d’Ebou Dar. Très loin, même.

Mais qu’avait-il, en lieu et place de ce paradis ? Des obligations dont il ne pouvait pas se dépêtrer et un avenir qui le déprimait. Être ta’veren n’avait rien d’une sinécure, même si la Trame, prétendait-on, se tissait autour de l’heureux élu. Par bonheur, Mat avait toujours sa chance légendaire. Pour preuve, il était encore vivant, et pas enfermé dans une cellule. Dans les circonstances actuelles, c’était un sacré coup de veine.