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De son perchoir, il voyait très bien les dernières îles marécageuses, et les embruns ne formaient pas un rideau assez épais pour dissimuler ce qu’il entendait observer. Dans sa tête, il faisait des additions. Les bateaux encore intacts d’un côté, les épaves de l’autre… Depuis un moment, il s’emmêlait les pinceaux, comptant souvent deux fois la même unité, ce qui l’obligeait à tout recommencer.

Penser presque constamment aux Atha’an Miere recapturés le déconcentrait. D’après ce qu’on disait, dans le Rahad, plus de cent cadavres se balançaient au bout d’une corde avec une pancarte qui dénonçait leur crime – « meurtre » ou « rébellion », selon les cas. En principe, les Seanchaniens décapitaient ou empalaient, sauf les membres du Sang, qui étranglaient avec leur cordelette. Nécessité faisant loi, ils avaient opté pour la pendaison, plus pratique en cas d’affluence de condamnés.

Que la Lumière me brûle, j’ai fait ce que j’ai pu !

Inutile de culpabiliser parce que ça n’avait pas été grand-chose… Un coup d’épée dans l’eau ! Mais il devait se concentrer sur les gens qui avaient pu fuir.

Les Atha’an Miere évadés avaient volé des bateaux dans le port. Même en se contentant de ce qui leur tombait sous la main, l’idée était de sauver un maximum des leurs. Avec les milliers d’entre eux réduits en esclavage dans le Rahad, ça impliquait la « réquisition » de grands bâtiments. Ceux des Seanchaniens, puisque les leurs étaient en cours de réarmement pour correspondre aux critères des envahisseurs. S’il recensait les grands bateaux manquants, Mat aurait une idée du nombre d’Atha’an Miere rendus à la liberté.

Libérer les Régentes des Vents avait été judicieux – la seule chose à faire, en réalité. Mais en plus des pendus, ces cinq derniers jours, on avait repêché dans le port des centaines et des centaines de cadavres. Et comment savoir combien avaient été emportés au large par la marée ? Depuis le désastre, les fossoyeurs travaillaient de l’aube au crépuscule et les cimetières débordaient d’enfants et de femmes en pleurs. D’hommes, aussi… Une bonne partie des défunts étaient des Atha’an Miere, jetés dans des fosses communes sans personne pour verser une larme. Pour compenser le nombre de ses victimes, Mat avait besoin de savoir combien de gens s’en étaient tirés grâce à lui.

Combien de bateaux avaient réussi à atteindre la mer des Tempêtes ? Même sans s’emmêler les pinceaux dans les comptes, c’était difficile à dire. Contrairement aux Aes Sedai, les Régentes des Vents avaient toute liberté d’utiliser le Pouvoir comme une arme, surtout quand la sécurité des leurs était en jeu. Logiquement, elles devaient avoir tenté d’interdire toute poursuite, et personne ne se lançait dans une traque sur un bâtiment en feu.

Les Seanchaniens, avec leurs damane, étaient encore plus enclins à rendre coup pour coup.

Plus nombreux que des fétus de paille, des éclairs fusant sous la pluie… Des boules de feu, certaines énormes, propulsées dans le ciel… Le port était en flammes d’un côté à l’autre, et, malgré l’orage, n’importe quel feu d’artifice des Illuminateurs serait passé inaperçu dans cet embrasement généralisé…

Sans tourner la tête, Mat pouvait indiquer une dizaine d’endroits où la carcasse carbonisée d’un grand navire seanchanien émergeait à demi de l’eau, les vagues léchant ce qui restait de son pont. Deux fois plus de bateaux du Peuple de la Mer avaient subi le même sort. À l’évidence, les Atha’an Miere avaient répugné à laisser leurs navires à des esclavagistes.

Quelque trente-six épaves, donc, sans compter celles en cours de renflouement. Ces dernières, un marin aurait sans doute pu les trier en observant les types de mâts qui dépassaient de l’eau, mais c’était hors des compétences de Mat.

Sans crier gare, un vieux souvenir lui revint… La préparation de vaisseaux pour repousser une attaque lancée depuis la mer… Combien d’hommes pouvait-on entasser dans un espace confiné, et pendant combien de temps ?

Remontant à une antique guerre entre Fergansea et Moreina, ces réminiscences ne lui appartenaient pas, en dépit des apparences. Désormais, savoir qu’il n’avait pas vécu un seul de ces événements liés à la vie d’autres hommes le déconcertait, comme si tout ça avait fini par lui appartenir pour de bon. D’autant plus que ses propres souvenirs lui semblaient souvent moins vifs et colorés que ceux-là.

Si les navires de cette époque étaient plus petits que ceux d’aujourd’hui, les fondamentaux restaient les mêmes.

— Ils n’ont pas assez de bateaux…, marmonna Mat.

À Tanchico, les Seanchaniens disposaient de réserves supérieures à celles qui leur restaient ici, mais les pertes subies six nuits plus tôt suffiraient à les handicaper.

— Assez de vaisseaux pour quoi faire ? demanda Noal. Moi, je n’en ai jamais vu autant au même endroit.

Une sacrée constatation, dans la bouche du vieil homme. Si on l’en croyait, il avait tout vu, et presque toujours en plus grand et plus gros que ce qu’il avait sous le nez. À Champ d’Emond, on aurait dit qu’il n’hésitait jamais à tordre le cou à la vérité.

— Pas assez de bateaux pour les ramener tous chez eux…, répondit Mat.

— Rentrer chez nous ? lança une voix féminine dans le dos du jeune flambeur. Pourquoi diantre, puisque nous y sommes déjà ?

L’accent traînant des Seanchaniens… S’il n’avait pas reconnu la locutrice, Mat aurait eu du mal à ne pas sursauter.

Ses yeux bleus comme des dagues jumelles, Egeanin foudroyait quelque chose du regard, mais pas lui – enfin, il l’espérait. Grande et mince, le visage dur, elle restait pâlichonne malgré une vie passée en mer. Sa robe verte, que n’aurait pas reniée une Zingara, brillait à en faire cligner des yeux un aveugle et des broderies florales jaunes et blanches surchargeaient le col montant et les manches. Noué sous son menton, un foulard à fleurs, lui aussi, maintenait la longue perruque noire qui cascadait jusqu’à ses reins.

Egeanin abominait la robe et le foulard – très mal assortis, de fait – et elle passait son temps à redresser la perruque. L’objet de tous ses soucis, plus encore que sa tenue. Une obsession, en fait…

Devoir couper ses ongles démesurément longs l’avait contrariée, rien de plus. En revanche, l’obligation de se raser le crâne avait provoqué une vraie crise de colère, avec le rouge aux joues et les yeux exorbités.

Sa coupe d’origine – les tempes et le front rasés, plus une crête sur le sommet du crâne qui se prolongeait par une longue tresse – proclamait qu’elle était membre du Sang. De petite noblesse, mais ça ne changeait rien. Quiconque la voyait ne l’oubliait jamais, même sans avoir posé les yeux sur un autre Seanchanien…

À contrecœur, Egeanin avait fini par renoncer à sa crête. Ensuite, elle avait frôlé l’hystérie jusqu’à ce qu’on lui fournisse de quoi se couvrir le crâne. Pas pour les raisons esthétiques qui auraient poussé une autre femme à la folie furieuse… Parmi son peuple, seuls les membres de la famille impériale se rasaient totalement la tête. Dès qu’ils se dégarnissaient, même les hommes optaient pour une perruque. Plutôt qu’être accusée de se faire passer pour une parente de l’Impératrice – y compris face à des gens à qui cette idée n’aurait jamais traversé l’esprit – Egeanin aurait préféré mourir sur-le-champ. Certes, cette usurpation d’identité était punie de mort, mais comment comprendre que ça la perturbât à ce point ? Quand on avait déjà la tête sur le billot, le cou tendu pour recevoir la hache, qu’importait une condamnation de plus ?