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Impatiente de partir, Egeanin semblait toujours insensible au sourire du jeune flambeur. Histoire d’en rajouter, il lui passa un bras autour des épaules. S’ils revenaient sur leurs pas, autant jouer le jeu tout de suite.

La Seanchanienne chassa sans ménagement ce bras intrusif. À côté d’elle, les vieilles tantes célibataires de Mat auraient pu passer pour des filles de taverne.

— Nous sommes censés être amants, rappela-t-il.

— Il n’y a personne pour nous voir.

— Combien de fois devrai-je te le dire, Leilwin ? (Le nom qu’avait choisi Egeanin. Tarabonais, selon elle. Au moins, il ne faisait pas seanchanien…) Si nous attendons de savoir que quelqu’un nous regarde pour nous cajoler, toute personne nous observant sans qu’on la remarque trouvera qu’on forme un couple bizarre…

Egeanin ricana, mais elle se laissa enlacer, et enlaça Mat en retour – en lui coulant un regard glacial qui en disait long.

Le jeune homme secoua la tête. Si elle croyait que cette mascarade l’amusait, elle se trompait lourdement. En règle générale, les femmes avaient un rembourrage sur les muscles – celles qui l’attiraient, en tout cas. Étreindre Egeanin revenait à prendre un poteau dans ses bras. Presque aussi dure, elle était au moins aussi raide.

Que lui trouvait donc Domon ? En supposant qu’il ait eu le choix. Car elle avait acheté l’Illianien, comme on se paie un cheval.

Que la Lumière me brûle ! Je ne comprendrai jamais les Seanchaniens.

Non qu’il y tînt. Hélas, il devait y parvenir.

Alors qu’ils s’éloignaient, Mat jeta un coup d’œil au port par-dessus son épaule. Une initiative qu’il fut près de regretter. Soudain, deux petites embarcations traversèrent le rideau de brouillard qui dérivait à l’entrée du port, contre le vent.

Il était l’heure de partir, et même déjà plus tard que ça…

Du fleuve à la Grande Route du Nord, il y avait trois bons quarts de lieue à couvrir à travers un terrain vallonné couvert d’une herbe brunie par l’hiver et semé de broussailles si denses qu’il fallait les contourner, même en l’absence de feuilles. Pour quelqu’un qui avait gravi les collines de Sable et les montagnes de la Brume dans son enfance – malgré les trous, dans sa mémoire personnelle, il n’avait pas tout oublié – les pentes méritaient à peine de porter ce nom. Pourtant, il se félicita vite d’avoir un bras autour des épaules de quelqu’un. À rester sur ce maudit rocher, il s’était ankylosé. Dans sa hanche, la douleur n’était plus qu’un inconfort sourd, mais il boitait encore, et sans soutien, il aurait titubé comme un ivrogne. Non qu’il s’appuyât à la Seanchanienne, bien entendu. Une manière de s’équilibrer, simplement… Comme s’il tentait d’abuser de la situation, Egeanin le foudroyait fréquemment du regard.

— Si tu faisais ce qu’on te dit, grogna-t-elle, je n’aurais pas besoin de te porter.

Mat dévoila de nouveau ses dents – sans essayer de déguiser son rictus en sourire, cette fois.

L’aisance de Noal, malgré le panier calé contre sa hanche et la canne qu’il tenait de l’autre main, devenait embarrassante. Si décati qu’il parût, le vieux type restait alerte. Un peu trop, par moments…

Le chemin passait au nord du circuit du Ciel dont les rangées de gradins, dès que la température devenait clémente, accueillaient, sur des coussins, le séant de prospères amateurs de courses de chevaux. En hiver, auvents et poteaux rangés, les chevaux que les Seanchaniens n’avaient pas réquisitionnés étaient bien au chaud et les gradins déserts servaient de terrain de jeu à des galopins. Amoureux des équidés et de la course, Mat dédaigna pourtant le circuit et regarda en direction d’Ebou Dar. Au sommet de chaque butte, les remparts blancs de la cité apparaissaient, assez larges pour abriter un chemin de ronde comparable à une route. Chaque fois, cette contemplation lui donnait un prétexte pour marquer une pause. Stupide femelle ! Parce qu’il boitillait, aller s’imaginer qu’elle le portait ! Puisqu’il parvenait à prendre les choses comme elles venaient sans jamais se plaindre, pourquoi fallait-il qu’elle ronchonne en permanence ?

À l’intérieur des murs, les toits, les façades, les flèches et les dômes blancs cerclés de fines bandes de couleur brillaient sous la pâle lumière du matin. L’image même de la sérénité. De si loin, Mat ne parvint pas à localiser les vides, là où des bâtiments avaient brûlé jusqu’au sous-sol. Devant l’entrée correspondant à la Grande Route du Nord, une longue file de chars à bœufs attendait de pouvoir passer en ville. Des paysans venus vendre sur les marchés le peu de produits qu’il leur restait… Au milieu de ces braves gens, une caravane de marchands, ses chariots bâchés tirés par un attelage de six ou de huit chevaux, attendait aussi le passage. Seule la Lumière aurait su dire d’où elle venait. Sur le bas-côté de la route, sept caravanes supplémentaires – entre quatre et dix chariots chacune – seraient immobilisées jusqu’à ce que les gardes aient achevé leur inspection.

Sauf en cas de combats, le commerce ne s’interrompait jamais, qui que soient les dirigeants d’une cité. Parfois, il continuait même au plus fort d’une bataille.

Dans le flot de gens qui sortait de la ville, il y avait surtout des Seanchaniens. Des soldats à pied ou à cheval en rangs bien nets, étincelants dans leur armure segmentée rayée de bandes de peinture, leur gros casque en forme de tête d’insecte leur donnant des allures d’antiques monstres, et des nobles, toujours montés, superbes avec leur manteau ornementé ou leur robe d’équitation plissée et leur voile de dentelle – sans oublier, à l’occasion, un type affublé d’un pantalon large et d’une longue redingote. À peine débarqués, les colons avaient commencé à quitter la ville, mais il faudrait des semaines pour que tous soient partis.

Une scène paisible et ordinaire, quand on ignorait ce qui se cachait derrière. Pourtant, Mat, dès qu’il apercevait les portes, repensait aux événements vieux de six nuits et se revoyait devant ces mêmes portes.

Pendant qu’ils traversaient la ville, une fois sortis du palais Tarasin, la tempête redoubla de violence. Martelant la cité endormie, des trombes d’eau rendaient les pavés glissants sous les sabots des chevaux, et le vent venu de la mer des Tempêtes transformait chaque goutte de pluie en un minuscule projectile. Ainsi bombardé, inutile d’espérer garder un poil de sec.

Alors que des nuages voilaient la lune, le déluge sembla soudain noyer la lumière des lanternes que portaient Blaeric et Fen, à pied devant le groupe de cavaliers. Bientôt, la petite colonne entra dans le long tunnel qui traversait le mur d’enceinte, et les choses s’arrangèrent un peu. Au moins en ce qui concernait la pluie. Pour le vent qui hurlait en s’engouffrant dans le tunnel, c’était une autre affaire.

Au bout du passage, des gardes attendaient, quatre d’entre eux également porteurs de lanternes. Une dizaine d’autres, dont cinq Seanchaniens, brandissaient des hallebardes conçues pour désarçonner un cavalier, si le besoin s’en faisait sentir. Leur casque sous le bras, deux autres Seanchaniens, campés sur le seuil du poste de garde intégré à la muraille, observaient les événements. Derrière eux, des ombres mobiles laissaient penser qu’ils n’étaient pas seuls.

Trop d’hommes pour en venir à bout rapidement – voire pour en venir à bout tout court. En tout cas, pas sans se faire autant remarquer qu’une fusée d’Illuminateur qui explose dans la main d’un artificier.

Pourtant, les gardes n’étaient pas le principal danger. Grande, le visage rond, une femme vêtue de bleu, sa jupe ornée de panneaux rouges zébrés d’éclairs argentés, se faufila entre les deux types debout devant la porte. Dans la main gauche de cette sul’dam, une longue laisse d’argent courait jusqu’au cou de la femme grisonnante en robe sombre qui la suivait, un sourire fervent sur les lèvres.